"Misbehaviour": une révolution féministe de l'Angleterre à la Belgique

"Misbehaviour": une révolution féministe de l'Angleterre à la Belgique
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"Misbehaviour": une révolution féministe de l'Angleterre à la Belgique - © Paradiso / Path Productions / BBC Limited / BFI

Chaque semaine, Les Grenades scrutent les écrans et s'intéressent aux sorties ciné. Ce mercredi, Camille Wernaers et Elli Mastorou vous parlent de "Misbehaviour" de la réalisatrice Philippa Lowthorpe.

Le film nous plonge à la fin des années 60, période à laquelle le concours de Miss Monde est regardé par des millions de spectateurs et spectactrices. En 1970, en Angleterre, le Mouvement de Libération des Femmes investit la compétition en plein direct. Une histoire vraie désormais portée à l’écran dans le film “Misbehaviour” (“Miss Révolution”, en français) par la réalisatrice britannique Philippa Lowthorpe qui nous emmène dans le bouillonnement intellectuel et militant de ces années-là.

En 1970 sort “La politique du mâle” de l’autrice américaine Kate Millet. Elle écrit : “Si une mère a un fils, elle rêve de le voir devenir président des États-Unis ; si c’est une fille, elle rêve de la voir élue Miss America”. Les concours de beauté sont considérés comme la représentation ultime de l’oppression des femmes et de leurs corps, en pleine deuxième vague féministe qui s’attache de très près à ces questions.

Sally Alexander (interprétée par Keira Knightley) est une mère divorcée qui reprend des cours d’histoire à l’université et y rencontre Jo Robinson, jouée par l’actrice Jessie Buckley. Celle-ci est active dans un groupe féministe d’action directe et n’hésite pas à tagguer les publicités sexistes qui pullulent dans l’espace public. Les deux femmes ne sont pas forcément d’accord sur tout, ce qui ne les empêchent pas de collaborer pour créer une action qui critiquera le concours Miss Monde.

Pas manichéen

Et c’est l’une des grandes forces du film, il n’est pas manichéen. Il nous présente les désaccords qui existent aussi bien entre les féministes qu’entre les candidates à Miss Monde. A ce titre, Maj Christal Johansson, la Miss Suède (jouée par l’actrice suédoise Clara Rosager), est intéressante car elle dénonce le concours depuis l’intérieur.


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Cela sera répété à plusieurs reprises durant le film : ce ne sont pas les candidates qui décident de participer à ces concours qui sont critiquées par les actions féministes de l’époque, c’est le système patriarcal qui opprime les femmes jusque dans leurs corps. De fait, le film ne nous amène pas à les juger non plus. Il nous fait réfléchir avec elles.

Une autre femme joue un rôle d’importance dans cette histoire, c’est… Miss Grenade (ça ne s’invente pas). Interprétée par l’actrice Gugu Mbatha-Raw, Jennifer Hosten deviendra cette même année la première Miss Monde noire de l’Histoire, il s'agit d'une autre révolution relatée par le film.

Elle explique au Times à l’occasion de la sortie de “Misbehaviour”: “J'ai vu [le concours] comme une opportunité de voyager, de représenter la Grenade et de gagner de l'argent si je gagnais. J'avais des attentes très pragmatiques. Je ne voyais pas cela comme une objectivation, mais je pense que certaines des expériences vécues pendant le concours nous ont fait penser de cette façon, c'est sûr”.

J'avais des attentes très pragmatiques. Je ne voyais pas cela comme une objectivation

Des actions féministes contre Miss Belgique

De la petite à la grande Histoire, il n’y a qu’un pas… franchi en Belgique aussi où des féministes ont créé à la même époque des actions contre le concours Miss Belgique.

En 1971, c’est l’histoire complètement improbable de l’activiste Danielle Colardyn qui s’infiltre dans le concours. Etudiante en psychologie de 18 ans, elle s’inscrit à Miss Belgique, y participe et arrive jusqu’en finale. A ce moment-là, alors qu’elle passe devant le jury, elle jette son numéro parterre en criant : “Non aux concours de beauté ! Nous ne sommes pas du bétail !”. Ses complices, dissimulées dans la salle de la cérémonie, grimpent sur les sièges, l’accompagnent dans les slogans et distribuent des tracts à un public choqué.

On n’était pas d’accord avec le fait de traiter les femmes comme de la viande

Chaque année, les organisateurs du concours auront des sueurs froides: et si ça recommençait ?”, racontent Marie Denis et Suzanne Van Rokeghem dans le texte “Le féminisme est dans la rue : Belgique 1970-75”. Et ça a recommencé.

Je ne me souviens pas de la date exacte de l’action, cela devait être entre 1975 et 1977 car je me souviens de ma petite copine à cette époque et j’ai un bon souvenir de ma vie amoureuse, sourit Irène Kaufer, autrice et féministe qui accepté de se replonger dans ses souvenirs pour Les Grenades. “Miss Belgique avait lieu au casino de Knokke. Nous étions une dizaine de femmes, on s’est placées devant le casino avec nos beaux panneaux qui dénonçaient le concours. A cette époque, et c’est resté depuis, étaient apparues des images du corps des femmes découpé comme des morceaux de bœufs. On n’était pas d’accord avec le fait de traiter les femmes comme de la viande.”

On n’avait pas prévenu tout le groupe, seules trois d’entre nous étions au courant mais on avait prévu bien plus gros qu’une simple manifestation devant le casino. On avait demandé à un complice de faire une fausse alerte à la bombe. Il pleuvait et on jubilait de voir sortir le public en beaux costumes et robes de soirées sous la pluie. Mais il ne se passait rien. On s’est dit que notre ami s’était dégonflé, alors, avec l’aide de journalistes, nous sommes entrées par la porte sur le côté et nous sommes arrivées jusque sur la scène.

Non aux concours de beauté! Nous ne sommes pas du bétail!

Là, les vigiles nous ont attrapées et nous ont descendues par la grande porte, sur le grand escalier du casino, pendant que nous chantions des chants féministes. Pour nous, c’était la fin de l’action, on était contentes, nous sommes retournées à l’auberge de jeunesse. Le lendemain matin, en ouvrant les journaux, nous avons découvert le titre en première page : alerte à la bombe à Miss Belgique. Et des images du public sous la pluie.” 

On a appris que notre ami avait appelé pile à l’heure prévue mais était tombé sur un répondeur... Il avait ensuite appelé la gendarmerie mais ça avait pris du temps et nous avons raté cette partie de l’action. J’ai longtemps gardé ces unes de journaux, je ne sais pas où elles sont maintenant.

Une des femmes les plus connues du Mouvement de Libération des Femmes belge a été interrogée par la police suite à cette action mais on ne l’avait pas mise au courant. En toute bonne foi, elle a pu dire qu’elle ne savait rien ! C’est vrai qu’on n’oserait plus faire ça de nos jours car les alertes à la bombe sont devenues plus sérieuses, plus dramatiques”, termine Irène Kaufer.

Dans la voix d’Irène, tout le long de son récit, on a pu entendre sa joie de raconter cette histoire. Cette joie, on la retrouve aussi dans le film de Philippa Lowthorpe, notamment durant la scène de création des slogans et des panneaux, la joie de ces femmes qui, ensemble, changent l’histoire. Ce qui n’est pas sans risque : cinq d’entre elles ont été poursuivies par la justice après l’action à Miss Monde.

Actions directes mais aussi réappropriation des corps, avortement ou violences faites aux femmes, autant d’enjeux qui restent prégnants pour les féministes d’aujourd’hui. Un coup d’œil salutaire dans le passé pour éclairer notre présent.  


Trois questions à Philippa Lowthorpe, réalisatrice de "Misbehaviour"

Propos recueillis par Elli Mastorou

‘Misbehaviour’ raconte la perturbation du concours de Miss Monde par des activistes féministes, lors de l’édition de 1970, à l'issue de laquelle, pour la première fois, une femme non-blanche remportera le titre… Une histoire vraie, et pourtant méconnue ! Comment expliquez-vous cela, et comment en avez-vous entendu parler pour la première fois ?

C'est une histoire peu connue en effet, je crois que j’étais trop jeunes à l'époque pour en avoir entendu parler (elle avait 9 ans en 1970, NDLR). Je l’ai apprise en lisant le scénario du film, écrit par Gaby Chiappe et Rebecca Frayn. L’idée leur est venue en écoutant ‘The Reunion’, une vieille émission de radio sur la BBC.

Quand elles ont découvert que Jennifer Hosten, la première Miss Monde Noire, et Sally Alexander, la célèbre militante féministe britannique, se sont retrouvées dans la même pièce lors de la soirée du concours, elles se sont dit que ça ferait un film génial !

Et en tant que réalisatrice, c’est une formidable histoire vraie à raconter, parce que ça parle non seulement des débuts du féminisme, mais aussi de comment l'idéal de la beauté occidentale a été retourné, d'un coup, en une soirée ! C'est comme si toutes les questions politiques du moment s'étaient cristallisées lors de cet événement : féminisme, antiracisme...

Le film se veut en effet intersectionnel, pour reprendre la notion de Kimberlé Crenshaw : il inclut différents points de vue, afin d’illustrer la pluralité du combat féministe, à l'intersection de questions d’esthétique, de politique, de race, de classe…

Absolument, c'était très important de ne pas raconter l'histoire seulement du point de vue dominant Blanc, mais à travers les points de vue de personnes très différentes, en termes d'opinions politiques, de couleur de peau, mais aussi de générations – comme on le voit lors de la confrontation entre Sally et sa mère.

C’était un défi avec un film choral comme celui-ci, mais c’était important de ne pas tomber dans le cliché, de comprendre le point de vue de chaque personnage, de montrer sa part d'humanité. Par exemple, en 1970, c'était très difficile pour une femme d'avoir l’opportunité de faire quoi que ce soit, et pour beaucoup, participer à un concours de beauté c'était une l’occasion de sortir d'une vie ennuyeuse, toute tracée.

C'est facile de se dire qu'une femme n'aurait pas besoin de faire ça aujourd'hui, mais on parle de toute la planète, pas juste de notre société occidentale privilégiée ! Récemment, une journaliste américaine m'a dit que là où elle vit, c'est encore perçu comme une façon pour les femmes de sortir de leur condition sociale.

Un mot sur le casting : comment avez-vous rassemblé toutes ces actrices ?

Le fillm repose principalement sur Keira Knightley et Gugu Mbatha-Raw : on leur a proposé les rôles au même moment, très tôt dans le processus de création du film, et heureusement elles ont toutes les deux accepté ! Elles ont immédiatement compris les enjeux politiques du film, et le ton.

Et elles ont chacune rencontré leur "équivalent" dans la vraie vie : Keira a passé des heures à discuter avec Sally Alexander, et Gugu a voyagé jusqu'à La Grenade pour rencontrer Jennifer Hosten ! Même les rôles plus 'mineurs' du film sont inspirées de vraies personnes, et elles se sont toutes rencontrées. C'était une joie incroyable pour nous, et pour ces femmes aussi, de se rencontrer toutes, de partager la fougue et l’énergie de leurs histoires !

Question bonus car on l’a lu sur votre page Wikipédia : êtes-vous toujours la seule femme à avoir un BAFTA (les Oscars britanniques NDLR) en réalisation ?

Oui, en télévision ! Et je crois que Kathryn Bigelow est la seule à avoir un BAFTA de réalisation en cinéma. La preuve qu’il y a encore du chemin Mais les BAFTA ont annoncé des changements dans leur fonctionnement, et je pense qu'ils essayent vraiment de faire bouger les choses. Mais pour que les remises de prix évoluent, c'est tout ce qui est dans l'ombre qui doit vraiment changer. 


Misbehaviour de Philippa Lowthorpe, avec Keira Knightley, Gugu Mbatha-Raw, Jessie Buckley… en salles ce 30 septembre.


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