Ménagère, sors de ce panier: origine d'une expression dépassée

Ménagère sort de ce panier: origine d'une expression dépassée
Ménagère sort de ce panier: origine d'une expression dépassée - © Tous droits réservés

Une chronique de Laurence Rosier

Un article titrait récemment : "Alors il va terroriser la ménagère ce joker ?" . Mais qui est cette ménagère ? De la femme gardienne du temple domestique et "fée du logis" à l’employée destinée à tenir le foyer d’un.e autre, la ménagère est devenue une catégorie plus ou moins abstraite permettant de calculer les dépenses d’une famille canonique à travers son panier d’achats.

Petite histoire sémantique de la ménagère et de son panier, entre réalité et imaginaire.

De la ménagère à la "digital mum"

A l’origine, il y avait le ménage, qui désignait la demeure, la maison. Ensuite il y eut le ménager ou plutôt le "maynagier", un travailleur journalier donc doté de peu de moyens. Ensuite, au XVIème siècle, le terme va désigner un petit propriétaire agricole, sens aujourd’hui disparu tandis que le féminin ménagère l’emportait et se spécialisait pour nommer les femmes qui s’occupent des soins du foyer. Dès le départ, il y a l’idée que, bien s’occuper du ménage, c’est faire preuve d’économie et que ce sont les femmes qui en sont responsables !

Il semble, d’après l’historienne Michelle Perrot, que le siècle de l’apogée de la ménagère soit le XIXème  : La ménagère est, dans les classes populaires du XIXème siècle, un personnage majoritaire et majeur. Majoritaire, parce que c’est la condition du plus grand nombre de femmes vivant en couple, avec des enfants à élever ". Et femme de pouvoir car, dans les milieux populaires, la femme est la " ministre des finances " de la famille liée à une fonction marchande. Il est intéressant aussi de signaler que la ménagère à l’époque n’est pas confinée à l’espace domestique intérieur. En plus de la tenue de la maison, elle compose avec de petits travaux apportant un salaire d’appoint, en faisant la coursière ou la blanchisseuse d’occasion. C’est aussi à l’époque que se développe une science ménagère, dont les savoir-faire se transmettent par les manuels d’éducation à destination des jeunes filles et dont la littérature nous donne des témoignages. Ainsi cet extrait des carnets préparatoires de  Zola sur les techniques de repassage : "Une terrine pour l'amidon. On délaie l'amidon peu à peu, et un peu de bleu. On le garde jusqu'au bout, quelquefois il sent mauvais. L'amidon de délaie. On trempe tout dedans. Amidon cuit tourné jusqu'à ce qu'il bouille. Bout de bougie".


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Faisons un saut dans le temps : Médiamétrie, société anonyme chargée de mesurer et d’identifier les cibles de l’Audimat télévisuel dans les années 80, avait pointé la "ménagère de moins de 50 ans"  : " le terme désigne une cible de masse, une population de consommatrices large, imprécise, dont la première qualité est le pouvoir qu'elle détient sur les décisions d'achats du ménage. Le second de ses talents réside dans le fait de constituer une cible de masse… auquel ne peut correspondre qu'un média de masse. La télévision lui tend les bras avec ses " réclames "… qui deviennent le nerf de son modèle économique ".

Mais avec l'apparition de nouvelles cibles comme les seniors, les familles monoparentales, ou les “Tanguy”, ces enfants qui ne veulent pas quitter la maison, ce concept ne cesse de s'étioler

Cette nouvelle ménagère eut aussi des avatars comme la " Menaf " (contraction de "ménagère" et "enfants") ou la "femme Moulinex" . En 2013, on parle de "digital mum" et 2014 aurait sonné le glas de l’expression devenue désuète, notamment par le modèle hétéronormé et patriarcal qu’elle véhicule : elle devient la "FRDA", acronyme qui rencontra peu de succès. Il semble qu’aujourd’hui dans les milieux marketings, on use du neutre "responsable des achats" ou RDA. Ce qui permet en fait d’élargir le public ciblé dans les stratégies de promotion, vente et publicités. Il y a aussi une progressive masculinisation des RDA dans la génération qu’on appelle "millenials". Les achats sont aussi décidés "en famille" (qu’elle soit recomposée, monoparentale, etc.) et l’âge "symbolique" de 50 ans ne semble plus représentatif d’un moment particulier en termes de marketing large (par contre en termes ciblés tout le monde s’accorde à se dire que ce chiffre pour les femmes est assimilé à la ménopause et à des changements du regard social à leur encontre). L’expression continue cependant d’être utilisée régulièrement dans les médias et Eric Delannoy, président de WNP Agency, interrogé dans Les Echos ajoutait en 2013 : "Il ne faut pas être hypocrite. Même si sa formulation a évolué, que l'on évoque aujourd'hui une “femme responsable des achats”, il s'agit du même concept qu'autrefois, énoncé de façon plus “sémantiquement correcte”. Mais avec l'apparition de nouvelles cibles comme les seniors, les familles monoparentales, ou les “Tanguy”, ces enfants qui ne veulent pas quitter la maison, ce concept ne cesse de s'étioler."

 


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Ménagère, votre panier!

Si le panier est devenu un caddie, et même un caddie virtuel, la "ménagère" continue d’être le baromètre des consommations, au rythme des évolutions, des modes et des saisons. Cette "image" a été créée en 1919 pour représenter l’indice des prix à la consommation, lié en Belgique à l’indexation des salaires. Il sert aussi à voir les nouveaux produits qui rentrent dans les dépenses du ménage. Dans le panier voisinent nourritures, biens matériels et services.

Suivant les pays et les époques, le panier de la ménagère  évolue : on a même établi des simulations pour les paniers du XV au XVIIIème siècle! Ainsi dans le panier de la ménagère de 1467, basée sur le carnet de compte du régisseur de la famille d’Orléans-Angoulême, on  trouve une poule, une pipe de vin, des fers pour les chevaux et une peau de loup parmi d’autres denrées et objets utilitaires du quotidien. Au XVIII, on y trouve  du pain blanc, du savon, de l’huile d’olive, des sabots à la campagne et des souliers à la ville.

Les stéréotypes véhiculés par ce panier existent également : ainsi le Daily Mail titrait en 2018 : "What does a nation's 'typical' shopping basket say about them? France uses the price of prostitutes and snails to calculate inflation, Germany includes bratwurst and the UK uses roasts ", preuve s’il en avait besoin que le panier, sous ces airs féminins, est genré dans ses représentations et ses pratiques sociales, le client de la prostituée étant majoritairement un homme.

Le panier évolue : en 2013 par exemple le panier belge accueillit la tablette numérique, le couscous et les appareils auditifs (technologie, cuisine multiculturelle et vieillissement de la population), alors que le CD, la chemise de nuit et les cartes de visites disparaissaient.  Le "panier de la ménagère" est le reflet culturel des consommations et des pratiques "moyennes" : "le panier de référence doit être consommé largement par la classe ouvrière". A cet égard, une enquête de Ricardo Cherenti patronnée par la fédération des CPAS en août 2008 avait ciblé le panier de la ménagère… pauvre pour dénoncer la baisse du pouvoir d’achats de certaines catégories de la population dont les femmes seules avec enfants. Encore un panier… genré.

La ménagère, the girl next door ?

Au-delà de cette métonymie économique, un imaginaire combinant la mère au foyer, la servante et la consommatrice s’est développé autour de la figure de la ménagère qui devient un stéréotype social, sexuel, racialisé ("les femmes de ménage sont portugaises, antillaises", etc. et les caractéristiques supposées qui en découlent). En 1978, dans son ouvrage Herbert Marcuse et la nouvelle gauche, l’essayiste Jean-Michel Palmier listait des incarnations de style de vie, comme la vamp, le héros national, le gangster… et la ménagère névrosée.

La ménagère, selon les dictions populaires, est opposée à la coureuse ou à la prostituée (façon la maman ou la putain)

Du point de vue du caractère, la ménagère est assimilée, une syllabe en moins, à la mégère, celle qui attend le retour du mari avec son rouleau à pâtisserie parce qu’il a dépensé l’argent du ménage au café. La reine du foyer a aussi  des états d’âme… ou… devient une desesperate housewife. Rappelons qu’au XIXème siècle, des médecins avancent l’idée que certaines hystériques sont des manipulatrices et simulent des maux pour échapper au ménage…

La ménagère, selon les dictions populaires, est opposée à la coureuse ou à la prostituée (façon la maman ou la putain) : fille coureuse et fenestrière (= prostituée) rarement bonne ménagère, fille fenestrière et trottière rarement bonne ménagère, femme qui court ça et là n’est pas du tout une ménagère…

Est-elle pour autant "désexualisé" ? Claude Nougaro a chanté les mains d’une femme dans la farine et dans la cuisine, Antoinetta-Sofia Loren dans le célèbre film Une journée particulière érotise la mamma et la lessive, Romuald et Juliette renouvelle le mythe de Cendrillon avec Firmine Richard dans le rôle de la femme de ménage antillaise dont s’éprend le patron ; il existe une catégorie pornographique "femmes de ménage"…Mais l’imaginaire de la disponibilité sexuelle de la servante, soubrette ou autre repasseuse ou blanchisseuse, c’est-à-dire de l’aide-ménagère au service d’une personne, d’un couple, d’une famille, reste prégnant. Si on prend la série à succès La servante écarlate ( The hand maids’tale: servante et pas d’ailleurs home maid = femme de ménage), on voit bien que la femme au foyer (stérile) a dû déléguer toutes les tâches domestiques y compris "le devoir conjugal" à visée reproductive, en le fractionnant entre les différents rangs de subalternes.

Physiquement, la ménagère (de moins de 50 ans) semble quelconque comme la décrit ironiquement la journaliste Françoise Archat en 1995 dans Le Monde : "Femmes, on vous aime les cheveux nets, la jambe courte et le mollet rond. Surtout, n'ayez rien en commun avec les top models que la télévision et les pages de magazines nous servent jusqu'à l’écœurement. Situez-vous plutôt dans le profil ‘ménagère de moins de cinquante ans’ cher à tous les hommes de marketing".

Enfin, elle est aussi considérée comme une non intellectuelle, comme la spectatrice d’émissions abrutissantes ou fan de chanteurs populaires comme dans cet extrait d’un sketch de Pierre Desproges :  "L'applaudissement, c'est jamais qu'une manifestation tout à fait instinctive du système nerveux cérébro-spinal, par laquelle le chimpanzé ou la ménagère manifestent leur joie frénétique incontrôlée, à la vue d'une banane, ou de Julio Iglesias".

Sorte de Madame Bovary au quotidien, elle se régale du "porno de la ménagère", Les 50 nuances de Grey, conspuée par la critique académique.

Cet imaginaire ambivalent et stéréotypé ne doit pas faire oublier la capacité de participation aux combats sociaux et politiques des ménagères, dont Michelle Perrot rappelait le rôle aux côtés des hommes sur les barricades du XIXème siècle (1830, 1848, 1870), même si le discours politique ouvrier à l’époque visait à la restreindre à l’espace domestique et à son "essence"  ménagère et éducative, en fonction de la faiblesse de son sexe.

"Quand les femmes s'en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c'est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte". Jules Vallès, Jacques Vingtras, l'Insurgé (1886).

Les mobilisations en Belgique, depuis le mois de novembre 2019,  des aides-ménagères vont dans le sens… de l’histoire. Ainsi que les interrogations de Françoise Vergès sur les "femmes qui nettoient le monde" dans son ouvrage Un féminisme décolonial (2019), dans lequel elle évoque les 45 jours de grève des travailleuses et travailleurs du nettoyage des gares parisiennes en janvier 2018 qui se termina par une victoire des grévistes.

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles

 

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