Marilou, aide-ménagère sans papiers : "Le gouvernement ne reconnaît pas la valeur de mon travail"

Dans la série Les femmes qui ont fait tourner le monde, Les Grenades vont à la rencontre de femmes qui étaient en première ligne pendant la crise sanitaire. Comment ont-elles vécu la pandémie ? Comment vont aujourd’hui celles qui étaient applaudies et acclamées comme des héroïnes ? Nous terminons cette série avec Marilou, aide-ménagère sans papiers. Elle n’a pas été applaudie comme les autres femmes rencontrées pour cette série. Son histoire s’inscrit dans les récits d'autres femmes oubliées et dont le travail est dévalorisé.

"Je ne suis pas une catholique très pratiquante, mais dans cette période incertaine, je prie beaucoup. Je prie pour que mes enfants puissent grandir en étant libres comme j’ai pu l’être, loin des mesures sanitaires. Et je prie pour recevoir des papiers et ainsi pouvoir revoir ma famille".

Marilou est philippine. Elle est arrivée en Belgique il y a quelques années échappant aux conditions de vie difficiles dans son pays. Depuis elle enchaîne les heures de travaux domestiques, de garde d’enfants et de nettoyage. Avant la pandémie, elle avait jusqu’à onze heures de boulot tous les jours, même le week-end. La pandémie, dans un arrêt brutal, a tout stoppé.


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Une chance qui ne devrait pas en être une

Quand le confinement a été déclaré, Marilou s’est retrouvée dans une situation très compliquée. La famille qui l’engageait pour s’occuper des enfants et de la maison tous les matins a décidé de ne plus faire appel à ses services. Plusieurs autres Philippines sans papiers avec lesquelles elle partage son toit ont vécu la même situation, privées de revenus du jour au lendemain. "Comme nous ne sommes pas régularisées, il est très difficile pour nous de faire entendre nos droits. Nos employeurs et employeuses savent que ce n’est pas correct de leur part, mais rien ne les empêche de prendre cette décision".

Je ne suis pas régularisée, je n’ai aucune couverture médicale. Je n’arrêtais pas de me demander ce qu’il se passerait si j’attrapais ce virus

L’autre famille qui l’emploie l’après-midi a quant à elle continué de lui payer son salaire, bien qu’elle ne soit pas venue s’occuper de leur famille pendant le pic de la crise. "Ils et elles savaient que je n’avais rien d’autre, personne pour m’aider à payer mes factures. Je ne devrais pas dire que je suis chanceuse, car ça devrait être normal. On devrait pouvoir profiter d’une protection. Mais ce n’est pas le cas", soupire Marilou.

Pour compenser les pertes de revenus importantes, les Femmes CSC, la ligue des femmes de la Confédération des Syndicats Chrétiens, les ont aidées elle et ses colocataires à payer leur loyer et leurs factures. Un geste inattendu qui a redonné de l’espoir à Marilou. "Je suis la plus grande source de financement pour ma famille restée en Philippines. J’envoie de l’argent à mes deux filles et à mes parents. Si je ne peux plus travailler, je ne peux pas les aider non plus".

La peur au ventre

Pendant toute cette période, au-delà de l’argent, c’est la peur de la maladie qui occupait l’esprit de la Philippine. "Je ne suis pas régularisée, je n’ai aucune couverture médicale. Je n’arrêtais pas de me demander ce qu’il se passerait si j’attrapais ce virus. Est-ce que j’allais survivre ? Est-ce que l’État belge allait prendre soin de moi si je tombais malade ? Toutes ces questions tournaient dans ma tête".


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Marilou et ses colocataires vont finalement l’attraper, en novembre. Tout se passe bien, Marilou qui a une ordonnance du médecin sera testée dans un centre de testing, mais la peur d’avoir contaminé ses amies pèse dans ses pensées. "J’étais agréablement surprise que les médecins me prennent en charge, même si je n’ai pas de papiers. J’en suis très reconnaissante. Mais ce n’est que mon expérience et je ne crois pas que ça se soit passé comme ça pour toutes les personnes qui ne sont pas régularisées".

La volonté de l’espoir

Marilou se tait un moment. Elle pense à ses papiers, qu’elle attend depuis longtemps. Sans eux, elle se sent menottée, obligée d’accepter les boulots qui se présentent, même si c’est de l’exploitation. Une famille l’a longtemps employée pour 7€ l’heure quand la charge de travail méritait un salaire bien plus important. Une autre la traitait sans aucun respect, affirmant devant elle que toutes les personnes sans papiers profitaient des allocations. "Comment peut-elle avoir un cœur et me dire ça, sachant que je ne suis pas régularisée ?", fulmine Marilou. "J’ai travaillé pour elle pendant trois ans. Je me sentais obligée. Sans papiers, j’ai l’impression de ne pas avoir de choix. Je sais que je suis exploitée, mais je l’accepte pour le bien de ma famille".

Séparée depuis cinq ans de ses deux filles, Marilou ne rêve que de régularisation, graal qui lui permettrait de revoir sa famille. "Le gouvernement ne reconnaît pas la valeur de mon travail, et pourtant je travaille dur. Je m’occupe de la santé mentale des gens qui m’emploient. Je ne suis pas qu’une babysitter ou une aide-ménagère. J’ai des compétences, je sais ce que je fais, et je le fais bien".


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Malgré les difficultés et les incertitudes, la jeune femme reste positive. "Le coronavirus attaque notre système immunitaire, comme le stress. Donc je me motive. Il y a toujours des solutions", dit-elle en rigolant doucement. "Mais j’espère que d’autres personnes vont nous soutenir. Nous devrions avoir le droit de voir notre famille, le droit d’être protégé·e, d’avoir des droits. Mais pour ça, nous avons besoin de papiers".


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La série Les femmes qui ont fait tourner le monde


Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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