Lou Kanche : "On commence seulement à avoir accès à l'intimité des femmes au-delà des stéréotypes"

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis quatre ans et fervente lectrice depuis toujours. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les autrices étant souvent absentes des programmes scolaires et des remises de prix prestigieux. Il y a quelques mois, elle a constaté qu’elle ne lisait pratiquement plus que des femmes. Tous les mois, elle propose de découvrir une autrice belge et sa dernière œuvre. Bonne lecture !

À la lecture de la quatrième de couverture, une crainte : celle de tomber sur un roman cliché entre un jeune de banlieue et son enseignante bobo. Il ne faut pas plus d’un chapitre pour comprendre que Lou Kanche ne fera pas cette erreur. Ici, pas d’exotisation du corps de Sofiane. Pas de stéréotypes grossiers sur un amour tentant, mais impossible. Bref, pas l’histoire poussiéreuse qu’on nous a déjà servie un tas de fois. Pourtant, ça aurait pu.

Voyez plutôt : Norah est professeure dans une école de la banlieue parisienne. Sa vie personnelle est bien loin de tout ça : appartement dans un bel arrondissement intra-muros, vin rouge, bibliothèque fournie, chat douillet, compagnon intellectuel et brillant. Dans sa classe, une poignée d’élèves en difficulté. D’autres dissipé.es et peu intéressé.es par Rimbaud, Aragon et autres grands auteurs de la littérature française (l’occasion de rappeler que les autrices sont globalement absentes des programmes scolaires…). Sofiane est beau, fougueux, charismatique. Il a 17 ans, le monde semble lui appartenir et c’est finalement ça qui attire la protagoniste. "J’ai tout de suite compris qu’il était maître en son royaume", pense Norah.


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Un roman féministe qui ne dit pas son nom

Lou Kanche plante un décor, qui n’est finalement pas le principal de son premier roman. Si le personnage de Sofiane reste présent tout le long, en filigrane, il n’est en réalité pas le héros. Elle ne rêve que d’une chose : fuir cette vie ennuyeuse. Parce que l’héroïne de Rien que le soleil – une référence à Barbe Bleue – n’est autre que Norah. Ce début de "flirt" la pousse à prendre le train, à quitter Paris pour le soleil marseillais, à retomber sur un fantasme de jeunesse, à le suivre, à fréquenter une femme et finalement s’affranchir encore et encore des hommes qui l’entourent.

Ce personnage de Norah est d’ailleurs le plus bel atout de ce livre. Trop rares sont dans la littérature les protagonistes femmes construites avec intelligence et nuances. Norah est imparfaite et tiraillée entre sa vie plan-plan qu’elle n’a pas franchement choisie et son envie d’aventure. Si les hommes sont nombreux dans ce récit, ils ne semblent avoir qu’un seul but : lui permettre de toujours plus s’affranchir. Lou Kanche pousse les lecteur.trices dans l’intimé profonde de son héroïne. Parfois gênante, déroutante ou même trash. Norah est complexe, ses pensées sont sensuelles, voire inavouables. Certaines scènes donnent envie de fermer le bouquin, mais ce serait nier que l’intimité des femmes n’est pas lisse comme d’autres ont essayé de nous le faire croire.

Vous avez participé à une formation en écriture à La Cambre qui vous a aidé à rédiger Rien que le soleil. Pouvez-vous nous parler de la genèse de cette histoire et de son évolution ?

"C’est parti d’une envie d’écrire sur la banlieue, j’ai moi-même été enseignante en banlieue parisienne et c’est un lieu qui me semblait cristalliser pas mal de choses intéressantes, de questions actuelles. Dans mon roman, il y a une scène d’un bus qui brûle, le roman est parti de là et au début j’imaginais un policier, une enquête. Rien à voir du tout avec la version finale de Rien que le soleil. Il y avait certains personnages qui étaient là, mais l’atelier m’a beaucoup aidé dans la construction, notamment pour faire sauter les jalons de base. C’était nécessaire, car je passais complètement à côté de ce qu’était vraiment mon histoire, à savoir le fil du désir de ma narratrice."

Il y avait certains points tendus qui m’ont beaucoup questionné et me questionnent encore aujourd’hui.

Les personnages féminins qui ne sont pas caricaturaux sont finalement assez rares. Surtout quand il s’agit de désir. Vous racontez tout de l’intimité de Norah. Éviter les stéréotypes, c’était conscient au moment d’écrire ?

"Je voulais entrer dans la conscience de mon personnage, l’accompagner. Elle a ses règles, elle a des désirs pour certaines personnes qui n’en ont pas pour elle, etc. C’était important de faire entrer toutes ces choses dans son inconscience et de l’exposer aux lecteurs et lectrices. Je voulais imaginer un personnage actuel. Et puis, il y avait aussi l’idée de parler du désir d’une femme : quel est-il ? À quel point peut-il être trouble ? Norah n’est pas toujours sympathique, souvent impuissante. Je voulais qu’elle soit complexe et vivante."

Vous avez l’impression d’avoir été souvent confrontée à ce genre de personnage dans vos lectures personnelles ?

"La littérature reste fortement basée sur le point de vue des hommes. J’imagine qu’il existe de plus en plus de personnages féminins complexes, mais c’est vrai qu’on commence seulement à avoir accès, dans la fiction, à l’intimité des femmes au-delà des stéréotypes. Le premier désir de Norah, c’est Sofiane. Mais il ne fait qu’élargir son envie de découvrir d’autres hommes et d’autres femmes. Après, il y avait aussi la complexité de parler du désir d’une femme attirée par quelqu’un qui ne lui ressemble pas. Il est beaucoup plus jeune. Norah est blanche, lui est d'origine algérienne. Il y avait certains points tendus qui m’ont beaucoup questionné et me questionnent encore aujourd’hui."

En toute transparence : j’ai eu un peu peur en lisant la quatrième de couverture de me retrouver face à une histoire pleine de stéréotypes. Vous aviez peur de ça aussi ?

"On touche à des questions brûlantes, en effet. C’était important d’aborder cette histoire du point de vue d’une femme, on n’est jamais dans la tête de Sofiane. Ça m’a permis d’entrer en banlieue et de parler de certaines choses uniquement sous son prisme à elle. En faisant du désir une notion souple et complexe, ça évitait une quelconque frontalité. Reste que ça questionne la figure du jeune de banlieue. Son fantasme envers Sofiane est aussi problématique et influencé par un tas de constructions sociales. Son amie lui fait remarquer à un moment que certains corps sont plus sexualisés que d’autres, que ça l’influence et que ça ne va pas."


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Quels sont vos points communs avec Norah ?

"Déjà, je suis également professeure à Bruxelles. Ensuite, je me retrouve peut-être aussi dans cette mélancolie qu’on a dans le début de la vie adulte. Il y a quelque chose de difficile quand on sort de l’adolescence et qu’on arrive dans un quotidien d’adulte. Tout ce qu’on a imaginé de soi-même se fige dans une ville, un endroit, une personne. Comme beaucoup j’ai aussi ressenti ça. Et s’il y avait d’autres vies que je pourrais tenter ?"

Êtes-vous d’accord avec le fait que les personnages masculins servent davantage de déclencheurs qu’autre chose dans la vie de Norah ?

"Oui, il y a de ça. Elle s’est construite avec Paul, un intellectuel, une figure écrasante qui la dépossède de tous ses moyens. C’est finalement l’histoire d’une quête : comment trouver sa place et savoir qui on est ? C’est un peu bête dit comme ça. À travers chaque figure masculine, elle cherche à prendre possession d’elle-même et passe par une sorte de transfert. Dans son imaginaire, la puissance est encore fortement liée à la figure de l’homme."

Ritournelle habituelle de cette chronique, je vais vous demander quelles autrices femmes vous recommandez ?

"C’est dans ce genre de moment qu’on se rend compte à quel point on est majoritairement confrontée à des textes écrits par des hommes. Je lisais encore les chiffres du Goncourt qui montrent que c’est un prix encore dominé largement par des hommes (depuis 2000, seules trois femmes ont été primées : Leïla Slimani, Marie N’Diaye et Lydie Salvayre, NDLR). Niveau recommandation : c’est classique, mais Simone de Beauvoir m’a énormément marqué. Surtout "Mémoires d’une jeune fille rangée" qui raconte son parcours, son émancipation. C’est une lecture qui a été hyper importante pour moi. Je viens aussi de lire dans les premiers romans de la rentrée littéraire, Salomé Kiner. Ça se passe aussi en banlieue, mais dans le quotidien d’une adolescente. C’est assez cynique, mais très fort."

Rien que le soleil de Lou Kanche aux éditions Grasset, 18.50€, 216 pages.


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