Liv Strömquist : "Le féminisme m'a été d'une grande aide pour affronter le monde"

Liv Strömquist : "Le féminisme m'a été d'une grande aide pour affronter le monde"
2 images
Liv Strömquist : "Le féminisme m'a été d'une grande aide pour affronter le monde" - © Tous droits réservés

L’autrice suédoise Liv Strömquist fait partie des 4 personnalités ayant reçu le titre de docteur·e honoris causa de l’UCL Louvain, avec Didier Pittet, Laurence Tubiana et Peter Piot. Ils et elles œuvrent à leur manière pour tendre vers une société plus juste et plus égalitaire.

Dotée d’un humour satirique, d’une opinion tranchée et de références détaillées, Liv Strömquist met au jour les inégalités de nos sociétés. Engagée dans la lutte féministe depuis ses 17 ans, elle ne recule devant aucune thématique politique. Ses BD (notamment L’Origine du monde ou plus récemment La rose la plus rouge s’épanouit) sont percutantes, renversantes, bousculent et remettent en question les normes sociétales établies.

L'autrice met des mots sur ce que l’on vit au quotidien avec un effet fracassant. Rencontre avec l’autrice suédoise pour l’occasion, flattée et honorée de cette reconnaissance.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Quel type de petite fille et d'ado étiez-vous ? Comment vos jeunes années ont-elles influencées votre engagement aujourd’hui ?

"J’ai grandi dans les années 80’ et il n’y avait pas vraiment de mouvements féministes en Suède. Les féministes étaient considérées comme des vieilles femmes des années 70, bloquées dans le temps, moches, fâchées et ennuyantes. Je n’avais pas une vision positive du féminisme du tout quand j’étais enfant. A 17 ans, j’ai été à un workshop, il y avait une sociologue féministe et elle m’a complètement éveillée et fait prendre conscience de plein de choses. Du coup à 17 ans, j’ai eu un énorme bouleversement.

Je suis rentrée dans mon petit village et j’ai lu tous les livres féministes que j’ai trouvé dans les libraires, c’est-à-dire 2 ou 3 livres à peine. Je suis devenue cette féministe convaincue et je suis restée pendant très longtemps la seule féministe de mon école. Dès que je sortais, dès qu’un homme faisait quelque chose, je le confrontais. Et en tant que féministe, je sentais que j’avais le droit de créer, il y a un message empouvoirant dans le féminisme qui dit que ton expérience est intéressante, que tu as une valeur et que tu n’as pas besoin d’être parfaite. Je ne suis pas si forte en dessin mais aujourd’hui je fais quand même des bandes dessinées car j’ai un message impactant.

Le féminisme était inspirant pour moi aussi en tant qu’artiste car il me faisait me sentir légitime, forte et puissante. Je me fichais de ce que les gens me disaient. Je sentais que j’avais ce pouvoir qui venait des théories féministes du passé que je lisais et je pense que c’était une grande aide pour moi pour affronter le monde."


►►► A lire aussi : Lauren Bastide: "La bienveillance et l'empathie sont les deux mots-clés de notre révolution"


Pourquoi le format BD et quand avez-vous commencé à mêler le dessin à l’écriture ? 

"Depuis petite, j’ai toujours dessiné et je faisais déjà de la bande dessinée. Mon premier intérêt était d’écrire, je voulais devenir écrivaine de fiction. J’ai écrit beaucoup de  poésie et de courtes histoires. Mais je trouvais cela très dur et j’étais trop perfectionniste. Ensuite, j’ai commencé à étudier à l’université. J’habitais avec une amie qui dessinait elle aussi des bandes dessinées. Elle a créé son propre fanzine. Je me suis alors dit que je voulais faire la même chose et je m’y suis donc mise. Je l’ai réalisé juste pour l’amuser elle et pas pour les autres. Ce fut ma première BD.

Je sentais qu’en dessinant, je ne pouvais pas effacer un dessin de la même manière que j’effaçais un mot. Cela a créé un flot de créativité en moi. En un an et demi, j’ai écrit mon premier livre. Je dessinais des choses qui m’importaient, concernant mes relations amicales, des choses très féministes, c’était plus ce vers quoi je voulais me diriger. J’avais trouvé la clé de ce qui me permettait d’être productive."

Comment travaillez-vous vos BD au niveau des recherches ? Combien de temps cela vous prend de créer une BD ?

"Quand je commence à faire des recherches, j’ai souvent un sujet en tête et je lis des livres sur celui-ci. Je récolte des théories que je trouve intéressantes mais elles doivent être percutantes. Genre : "Woauw !". Je dois le sentir. Je travaille de manière très intuitive, autour de quelque chose qui me choque vraiment. Quelque chose de drôle, voire d’inattendu, qui fait vraiment sens, ou je me dis genre "Oh my god" c’est tellement vrai ! Je le sens au fond de moi. Je souligne beaucoup de phrases qui m’interpellent dans les nombreux livres que j’ai à la maison."

En Belgique, la Suède nous est toujours présentée comme le grand exemple en matière de droits des femmes où l'égalité serait déjà accomplie. Dans vos bandes dessinées on voit une toute autre histoire. Comment les suédoises arrivent-elles à se mobiliser contre le mythe de l'égalité-déjà-là ?

"Je pense qu'il est vrai que la Suède a été dans certains domaines très progressiste en ce qui concerne, par exemple, diverses réformes structurelles comme le congé maternel ou les lois encadrant le travail du sexe. Mais comme nous le savons toutes et tous, il y a une différence entre avoir des lois structurelles progressistes et les attitudes, valeurs parfois conservatrices qui perdurent. Par exemple, il y a encore des idées très fortes sur les rôles genrés, sur la façon dont une femme devrait s'habiller, à quoi elle devrait ressembler, comment elle devrait agir, marcher, se tenir, rigoler, répondre aux attentes, contrairement à l’homme. Certes, il y a encore de fortes oppressions mais les choses changent également et il y en a beaucoup de progrès grâce aux féministes."

Est-ce que vous avez eu l'un ou l'autre retour ou eu vent de réactions de personnes dont vous avez dépeint le portrait (comme l'acteur Leonardo DiCaprio ?)  

"Oui, il arrive que je reçoive des réactions des gens, pas de Leonardo DiCaprio, malheureusement (Rires). Il y a aussi des gens qui se sentent honorés, même s'ils ne sont pas représentés de manière très positive, ils sont quand même flattés. Dans mon dernier livre, il y avait un homme qui participait à une émission de télé-réalité. Il m'a contacté et je pense qu'il a été flatté d'être dans le livre (Rires). Il voulait avoir mon autographe ! Donc, je pense que la majorité des personnes trouve cela drôle."

L’humour est-il votre arme militante ? Comment faites-vous pour être pédagogue et drôle à la fois ?

"Oui, je pense que même si vous n'êtes pas d'accord avec quelque chose que j'écris, vous pouvez quand même en rire. Je pense que c'est agréable de rire (Rires). Quand j'ai commencé à faire des bandes dessinées, je sentais que dans le milieu militant, parfois les gens parlaient de choses très lourdes, difficiles, pleine de douleur et d’oppressions. Je pense que c'est bien de se souvenir que l'on peut tout simplement en rire. Donc oui, c'est un moyen pour que les gens acceptent l'information. Si j'écrivais que sur tous ces faits horribles, alors personne ne voudrait lire mes histoires."

Si une femme a du succès dans un domaine, c’est positif pour toutes les femmes. Je pense que c’est de cette façon qu’il faut commencer à penser

A qui voudriez-vous faire lire vos BD ? De quoi traite la prochaine ?

"(Rires). Woauw, bonne question ! Je n'ai personne en tête, pas que je sache. D'habitude, je ne pense pas trop à qui les lira. Quand je travaille sur mes bandes dessinées, je pense à ce qui m'intéresse et ce que je veux savoir, parce que si je pense à ce que tout le monde va penser, alors je deviens nerveuse. Il vaut mieux ne pas penser que ça va être publié un jour. Je travaille sur un nouveau livre et je pense qu'il sortira en français cet automne 2021. D'habitude, je ne parle pas du thème avant qu’elle ne sorte. Mais vous pouvez garder les yeux ouverts et être prêtes à me lire cet automne."

Selon vous, que reste-t-il du sentiment amoureux, lorsqu’on le dépouille de ses déterminations culturelles ? N’est-il que le produit des constructions sociales qui le déterminent ?

"Je crois que le sentiment de l’amour est quelque chose que l’on voit depuis des millénaire, ce sentiment est décrit depuis si longtemps que je ne pense pas qu’il soit entièrement inventé. C’est quelque chose qui fait partie de la condition humaine. Mais comment on comprend l’amour est une construction culturelle.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Par exemple, dans les sentiments du Prince Charles, j’explique qu’il y plus de cent ans, c’était très important qu’une femme soit vierge avant de se marier. Et si l’homme remarquait qu’elle n’était pas vierge, il était triste, ressentait de la douleur et ses sentiments étaient réels. Ce n’est donc pas que les sentiments ne sont pas vrais mais aujourd’hui si une personne  rencontre quelqu’un·e qui n’est pas vierge, cette personne ne sera probablement pas triste, étant donné que la culture est différente et a évoluée.

Cela ne veut pas dire que ces sentiments n’existent pas mais qu’ils émergent de contextes culturels différents. Le sentiment de tomber amoureux et amoureuse de nos jours est presque considéré comme le sens de la vie. Ce sentiment a atteint des sommets, peut-être parce que nous n’avons plus de religion, on a besoin de croire en quelque chose qui peut nous sauver. Je pense que le sentiment amoureux arrive aux gens et est arrivé aux gens dans le passé, mais ce qu’on en fait est différent."

Je pense aussi que c'est beaucoup plus intense pour les jeunes filles aujourd'hui que ça ne l'était pour moi quand j’ai grandi

Dans I’m every women, votre l'humour et décalage dénoncent les travers des pires hommes à fréquenter, sans jamais mépriser ou paraître condescendante. Quelles sont vos recettes pour toujours nous rallier à nos sœurs ?

"Je pense qu’il y a une culture qui veut diviser les femmes et beaucoup de femmes ne vont pas instinctivement se ranger avec d’autres femmes. Mais on peut le conscientiser, y réfléchir et donc être solidaires envers les autres femmes, c’est très important. C'est une façon de penser qui est très fructueuse, quand quelque chose de bien arrive à une femme, cela signifie généralement que quelque chose de mieux peut arriver à d'autres femmes aussi. Et je pense qu’au plus il a y de femmes dans des endroits, au plus ils seront accessibles à tout le monde. Donc si une femme a du succès dans un domaine, c’est positif pour toutes les femmes. Je pense que c’est de cette façon qu’il faut commencer à penser."

Quels sont vos espoirs en termes d’égalité ?  L’avenir du féminisme selon vous ?

"Qui sait ? Il y a beaucoup de progrès dans certains domaines, mais d'un autre côté, vous pouvez aussi voir qu'il y a les pires répressions. Je pense aussi que c'est beaucoup plus intense pour les jeunes filles aujourd'hui que ça ne l'était pour moi quand j’ai grandi. Il y a un reflet constant de votre corps, visage et de votre image via les médias sociaux. C'est vraiment énorme et cela met beaucoup de pression sur les femmes.

Voyons ce qui se passe avec tous les mouvements conservateurs que nous voyons en Europe, il y a aussi un très grand backlash contre le féminisme. Je pense que dans beaucoup de pays, nous voyons ces partis qui gagnent beaucoup de pouvoir et qui sont très profondément contre le féminisme et contre les femmes. Voyons comment cela évolue, je ne sais pas ce qui va se passer. D’une certaine manière vous pouvez voir qu'il y a eu énormément de progrès, mais d'un autre côté nous avons aussi de grands défis à relever."

Un conseil pour les féministes belges ?

"La sororité est la clé ! Mais aussi être heureux et heureuse et profiter de la vie (Rires). Je pense que cela fait aussi partie de l'oppression féminine de forcer les femmes à toujours penser aux problèmes du monde. Donc, avoir du fun, voir que la vie est belle, prendre ce que la vie a de positif à offrir (Rires)."

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK