Lisza, la chanteuse ni muse ni muselée

Lisza, la chanteuse ni muse ni muselée
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Lisza, la chanteuse ni muse ni muselée - © Yaqine Hamzaoui

Après “La Vie Sauvage”, la chanteuse et compositrice bruxelloise Lisza a sorti au mois d’août un deuxième album appelé “Charango”, un titre bien mystérieux qui rassemble 11 morceaux qui nous emmènent loin des rues de la capitale.

Charango, c’est le nom d’une petite guitare originaire des Andes fort utilisée dans l’album. Un mélange des genres intéressant quand on sait que Lisza écrit principalement ses chansons en français, même s’il lui arrive de chanter en espagnol, comme dans le morceau qui ouvre l’album “Canta querida”, ou en portugais dans “O Sohno Voltou”.

Comme dans le reste de la société, je défends le métissage dans ma musique. Mes paroles sont plutôt mélancoliques, je trouve ça intéressant de les mélanger à des rythmes latinos, de l’afrobeat, à du reggaeton, de la bossa nova, etc. Aussi parce que ce sont des rythmiques que j’aime écouter et sur lesquelles j’ai grandi”, souligne-t-elle. “On croit que certaines choses sont inconciliables et en fait, cela fonctionne”, continue-t-elle.

Un long cheminement

Le parcours de Lisza commence par des études de philo à l’université et puis par le théâtre. “J’ai toujours fait de la musique et j’étais attirée par plusieurs instruments mais j’ai commencé par être comédienne. Je ne me sentais pas épanouie dans ce que je faisais. Je trouve que c’est un très beau métier mais en tant que femme comédienne, c’est très compliqué, cela ne me correspondait plus. Il y a un rapport de séduction : il faut plaire”, précise l'artiste.  

Pour autant, elle confie qu’il a fallu “un événement familial bouleversant” pour changer de carrière artistique. “J’avais envie d’être une créatrice, d’être actrice de ma vie mais cela a pris du temps avant de me sentir légitime à mettre mes propres mots et à écrire mes chansons. En tant que femme artiste, c’est souvent un long cheminement pour créer ton propre langage”.

La musique, c’est ma manière préférée de m’exprimer, c’est ma façon à moi d’être citoyenne. J’écris sur ce qui me bouleverse, ce qui me révolte. Et comme le féminisme a pris de la place ces dernières années dans ma vie, ce sont des réflexions sur lesquelles j’ai envie d’écrire

Un album engagé

Lisza revendique clairement son côté engagé, qui se retrouve sur l’album. Le morceau “Le Choix” aborde l’avortement et le harcèlement de rue. “J’ai eu envie de parler de l’avortement après avoir lu le roman “L’événement” de l’autrice Annie Ernaux qui parle de ce sujet. J’ai fermé le livre et j’ai tout de suite pris ma guitare."

"Moi, j’ai avorté. Cette thématique me touche donc tout particulièrement. Je ne regrette pas mon avortement et j’avais envie de dire qu’il faut laisser les femmes tranquilles. Nous sommes assez grandes pour savoir ce qui est juste et bon pour nous. Ça suffit de s’arroger le droit de décider à notre place. Cela rejoint la thématique du consentement”, précise-t-elle.

“J’ai découvert que 22.000 femmes meurent dans le monde chaque année des suites d’un avortement dangereux. Qu’en Belgique 20% des femmes subissent un viol et que 48% des hommes estiment qu’une victime peut être en partie responsable de son agression. Enfin, plus de la moitié des affaires de viols sont classées sans suite par la justice."

J’avais envie d’être une créatrice, d’être actrice de ma vie mais cela a pris du temps avant de me sentir légitime à mettre mes propres mots et à écrire mes chansons. En tant que femme artiste, c’est souvent un long cheminement pour créer ton propre langage

Je m’intéresse au féminisme depuis quelques années, j’ai commencé à lire de plus en plus de bouquins sur le sujet et c’est une prise de conscience et une déconstruction qui se sont faites. Il faut d’abord accepter que toi-même tu as des schémas de pensées et des idées préconçue."

"Le morceau "Le Choix" parle de tout cela, c’est une chanson importante pour moi. Je pense que tout est politique. Tous nos actes ont des répercussions. Nos choix ne sont donc pas anodins. La musique, c’est ma manière préférée de m’exprimer, c’est ma façon à moi d’être citoyenne. J’écris sur ce qui me bouleverse, ce qui me révolte. Et comme le féminisme a pris de la place ces dernières années dans ma vie, ce sont des réflexions sur lesquelles j’ai envie d’écrire”. 

Des femmes comme modèles

C’est avec joie qu’elle évoque les femmes artistes qui ont été un modèle dans sa vie : “Il y a eu Cesaria Evora, que ma mère écoutait beaucoup. La vraie révélation, qui m’a fait m’intéresser au chant lyrique, c’est La Callas. Cela a été un coup de foudre musical. Il y a aussi bien sûr Billie Holiday. Quand j’y pense, ce sont toutes des femmes avec une histoire forte et dramatique, qui est liée au fait qu’elles sont femmes et pour certaines d'entre elles des femmes racisées. Ce sont des femmes qui sont beaucoup plus que bouleversantes ou des bonnes chanteuses. Quand on les écoute, elles modifient quelque chose en vous. Je pense aussi à Raphaële Lannadère ou Natalia Lafourcade qui ont une écriture magnifique. Ce sont des poétesses”.

Quand on les écoute, elles modifient quelque chose en vous

J’ai récemment découvert celle qu’on surnomme “la mamie du raï”, Cheikha Remitti. Elle a su s’imposer dans ce genre qui a des codes assez masculins, c’est un personnage tout à fait atypique. Elle parle d’indépendance et de liberté dans ses chansons."


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"C’est vraiment important pour moi d’avoir des modèles féminins. Je ne me rendais pas compte mais je ne lisais que des hommes, je baigné dans un monde pensé par les hommes. Aussi au cinéma ou dans la peinture. J’ai commencé activement à chercher des femmes artistes pour pouvoir me projeter. Elles sont là mais elles sont invisibles. Heureusement, cela commence à changer”, souligne Lisza.

La "douceur" des "muses"

Sur le sexisme dans le monde artistique, la chanteuse estime quant à elle n’avoir vécu “rien de méchant”. “Il y a tout de même cet homme qui m’a demandé pourquoi je n’avais pas l’air plus douce sur mes photos alors que j’ai juste l’air concentré dessus ! Les hommes qui savent mieux que toi ce qui est bon pour ta carrière."


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"On m’a aussi souvent enlevé le fait que je compose mes morceaux. Les femmes artistes n’écrivent pas, elles sont dans un rôle plus passif d’interprètes, selon les clichés, même si je précise que j’adore aussi chanter. On m’a aussi souvent collé le rôle de muse, ce qui est fort violent. J’inspirerais les hommes. Il faut revenir au sens des mots, les muses, ce sont les intermédiaires entre les dieux et les poètes. On retire aux femmes artistes leur rôle actif, leurs capacités créatives. La muse n’est pas poétesse, elle est passive. En tant que femme publique, j’ai encore récemment reçu une vidéo dégueulasse. J’ai décide de porter plainte”.

En écoutant Lisza, tout en écoutant son album, on se prend à rêver : à un ailleurs ou à un monde meilleur.

Pour découvrir l'album en concert, rdv le 24 octobre au Prince Club à Rosières, le 19 novembre au Glaïeuls Paradise à Woluwé et le 25 novembre au Reflektor à Liège.

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