Lisette Lombé: "Notre corps est notre outil de militance"

Lisette Lombé: "Notre corps est notre outil de militance"
Lisette Lombé: "Notre corps est notre outil de militance" - © Stephane Deleersnijder

Le collectif L-slam sort «On ne s’excuse de rien», un recueil de textes issus d’ateliers d’écriture publié par les éditions maelstrÖm reEvolution. Le collectif est né en 2015 du désir de donner la parole aux femmes, de leur ouvrir l'espace public et de donner une forme à leur vécu... Les Grenades ont interrogé la slameuse Lisette Lombé, membre du collectif, sur les liens entre slam et féminisme.

 

Le public des scènes slam est très masculin et il y a aussi le problème de la réception de la parole des femmes dans un contexte patriarcal. Si les femmes disent un texte engagé sur scène, avec de la colère, elles peuvent être perçues comme hystériques, ce qui n’est pas le cas des hommes.

 

En quoi consistent les ateliers L-slam ?

Nous voulions trouver un moyen d’apprivoiser l’espace scénique. Théoriquement, dans le slam, tout le monde peut écrire un texte et venir le dire sur scène mais ce n’est pas si évident pour les femmes. Le public des scènes slam est très masculin et il y a aussi le problème de la réception de la parole des femmes dans un contexte patriarcal. Si les femmes disent un texte engagé sur scène, avec de la colère, elles peuvent être perçues comme hystériques, ce qui n’est pas le cas des hommes. Même si le slam est le milieu artistique le plus bienveillant que je connaisse, il faut y appliquer une grille de lecture féministe. Les ateliers servent à cela, à se dire qu’on n’est pas paranoïaques et que l’espace scénique est bien cadenassé par des codes masculins. Les ateliers nous permettent de travailler collectivement sur les stéréotypes. Nous avons besoin de ces espaces en non-mixité pour pouvoir s’entendre dire des choses sans avoir peur, pour pouvoir dire un texte sur l’endométriose sans avoir penser que l’on va faire se lever des sourcils dans l’assistance par exemple. Un deuxième axe de travail est la professionnalisation des artistes, on a des petits moyens mais on se crée une communauté. On ne s’excuse de rien, on met les femmes en sécurité et on fonce collectivement.

Comment s’est passé l’élaboration du recueil ?

On s’est aperçu que dans le slam, il n’y avait pas la tradition de garder une trace ou une mémoire. C’est l’instantanéité, on monte sur scène, on dit ce qu’on a dire et puis c’est fini. Nous avons donc recontacté les femmes qui avaient participé aux ateliers, certaines ont dit oui, d’autres ont refusé ou écrit d’autres textes qu’elles n’avaient pas dit sur scène. Il y a également quatre hommes dans le recueil. Le slam fait partie de l’art au sens large mais c’est aussi un moyen d’expression très puissant qui ne nécessite aucun matériel, pas même un micro ou une feuille. On peut tous et toutes utiliser la métaphore, trouver une image qui va porter la singularité de sa voix. C’est important dans le mouvement féministe. On le voit aussi avec la capitaine Carole Rackete qui fait l’actualité pour l’instant, les gens vont utiliser des images: ils vont dire que c’est une guerrière, une sainte, une Antigone des temps modernes. Ils utilisent des images pour dire les émotions qui les traversent.

Elle est intéressante cette idée de communauté dont vous parliez, pouvez-vous en dire plus ?

Notre mantra, c’est " Ta lumière ne me fait pas ombrage ". Ça veut dire que je peux utiliser mon nom pour amener d’autres femmes sur scène avec moi. Quand on négocie le cachet, on demande aussi que celles qui montent sur scène pour la première fois soient payées autant que nous. On veut retrouver une solidarité et une sororité dans le milieu artistique. Elles ne m’enlèvent rien puisque nous avançons ensemble, du coup il n’y pas de jalousie mais une vraie réjouissance pour celles qui réussissent. On partage nos informations, on dit aussi quand un lieu a des pratiques problématiques. On s’entraide et on voit des copines émerger ou trouver la force de poursuivre.

En parlant de sororité, vous travaillez aussi avec votre sœur, Julie Lombé (prix Paroles Urbaines 2019).

Oui, et c’est la même chose, on s’épaule. Cela n’a pas toujours été comme ça, à l’adolescence notamment il y avait des frictions, on peut avoir peur pour sa place. On va écrire là-dessus car on ne nous éduque pas à créer cette sororité. On y réfléchit parce que nous avons des enfants nous-mêmes, on se pose la question de comment les éduquer. Etant artiste, Julie, ainsi que d’autres femmes du collectif, a également une formation d’entrepreneure. Elles amènent un aspect plus pratique, comment rendre nos ateliers d’écriture viables. Il faut pouvoir parler d’argent de manière décomplexée, quand on négocie les contrats par exemple. Ce qui est intéressant, c’est qu’en Flandre, cela va tout de suite être clair, on va recevoir une proposition pour telle date avec tel cachet. Chez les francophones, on t’envoie un grosse tartine, où on dit qu’on aime ta démarche artistique etc, et la question de l’argent vient à la toute fin, quand on a déjà dit oui. Beaucoup d’artistes femmes ont des problèmes avec ça. Elles nous aident donc à avoir un pied sur terre, elles écrivent des documents sur ce sujet que l’on peut partager qui permettent vraiment de professionnaliser nos pratiques. Nous travaillons aussi sur l’importance de la communication et sur la création de son réseau. J’avais une vision très dichotomique " patron-ouvrier " du travail avant de rencontre toutes ces femmes qui travaillent comme indépendantes avec une grande revendication d’autonomie. Il y a des ressemblances avec la vie d’artiste, les fins de mois précaires notamment. C’est gai d’avoir toutes ces femmes différentes rassemblées dans le collectif, on s’alimente de nos réalités. Il y a des participantes qui ne se disent pas féministes et puis elles découvrent la militance au sein du collectif.

 


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


 

Et vous portez une attention particulière à visibiliser les femmes racisées.

Oui, c’est un point d’attention mais nous avons déjà fait des ateliers où il n’y avait aucune femme racisée sur scène, cela montre à quel point c’est difficile. Il faut une attention de tous les instants. Et si nous n’y arrivons pas parfois, il ne faut pas se demander pour les lieux qui n’y font pas attention du tout. En même temps, il faut faire gaffe sur cette question parce que parfois en tant que femme racisée nous sommes invitées pour remplir un trou, pour le quota, les gens qui t’invitent ne savent pas ce que tu fais mais il leur faut une femme racisée dans le panel. Comment est-ce qu’il faut réagir face à cela, est-ce qu’il faut refuser ? Moi, je pense qu’il faut savoir dans quelle pièce tu joues et se donner la liberté de dire la réalité des choses en direct, de dire les coulisses de ta présence dans cet événement. C’est ce que je fais quand je me sens prisonnière de ces pratiques. Par ta présence, tu peux aussi conscientiser. Je vais par exemple prendre le temps de dire que je ne vois aucune personne racisée dans le public, à part l’homme qui fait la sécurité à l’entrée, la femme de ménage et moi. Je nomme les choses. Et qu’on ne me dise pas qu’il n’y a pas assez de femmes et de femmes racisées qui font du slam, le recueil sert aussi à ça, il y a en a plus de 50 qui s’expriment dedans. Je me déplace donc comme un aiguillon dans ces lieux, c’est là qu’est ma place. J’ai des copines qui sont dans d’autres radicalités et qui refusent tout projet institutionnel. A chacune de décider pour elle-même. Je trouve aussi qu’il est important d’y aller pour qu’on ne raconte pas ton histoire à ta place. J’ai assisté à une conférence sur MeToo et une femme racisée du panel a rappelé que c’est une Afro-américaine qui a lancé le mouvement, c’était clair et limpide, si elle n’était pas venue, nous serions rentré.e.s chez nous sans cette information. Il faut constamment dire cette autre histoire.

Le slam peut-il porter cette autre histoire ?

Oui, tout à fait. Notre corps, c’est notre outil de militance, on milite déjà par notre simple présence. Cela peut servir la lutte des autres femmes, quand nous parlons en " je ", c’est toujours pour un " nous ". Quand nous parlons de maternité par exemple, nous portons la voix de celles qui sont mères et qui se reconnaissent dans nos propos. Il y une mission collective, ce ne sont pas juste des témoignages, on a besoin d’écrire notre histoire et de se réapproprier l’espace scénique et public. Je voyage beaucoup dans les pays francophones et je sens qu’il y a quelque chose en marche, une énergie de toutes les forces progressistes qui veulent dire non au brol qui se passe en ce moment, ce repli en arrière. Ces forces ne sont pas encore fédérées mais elles sont bien présentes, et quand on se rencontre, il y a une grande joie de partager sur ces sujets. J’étais invitée à venir parler du bonheur à Athènes, on avait pris l’angle individuel pour parler du collectif. Il n’y aura pas d’épanouissement individuel sans émancipation collective.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK