Les yeux rouges de Myriam Leroy

Les yeux rouges de Myriam Leroy
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Le cri d’une femme, le silence de son isolement. Leur mise en mots de la journaliste Myriam Leroy dans son nouveau roman “Les yeux rouges”, qui encre l’effacement des contours d’une femme harcelée sur le Net. En écho, ⅔ des femmes journalistes cibles de cyberharcèlement.

Plus qu’un bouquin, une femme

A l’image d’un chant dont la sortie du son n’est possible que si les cordes vocales ont d’abord vibré avec l’air inspiré, la sortie d’un bouquin est la conséquence d’une précédente vibration. Il n’y a pas seulement “l’histoire écrite d’une femme harcelée”, il y a d’abord “une femme qui vit”, en prise avec diverses collisions qui frappent sa surface, font vibrer son être et ressortent en mots.

“La femme qui écrit un bouquin”, c’est Myriam Leroy, journaliste belge de 37 ans aux apparitions médiatiques nombreuses, auteure d’une pièce de théâtre et de deux romans. Connue pour ses chroniques, elle se lâche dans l’une d’entre elles sur Dieudonné en 2013, ce qui catalyse le cyberharcèlement qu’elle connaît déjà par le simple fait de s’exprimer. Être une femme, prendre la parole et réclamer sa place dans l’agora hors-cadre autorisé de la petite enfance, du lifestyle et du développement personnel est un bonheur qui n’arrive jamais seul : une pléthore d’insultes, de menaces à caractère sexuels et sexistes vont accompagner la journaliste pendant plusieurs années et graver au burin son périmètre d’insécurité, dont la géométrie reste invariable pour les femmes. Percutée de l’intérieur par son expérience de femme menacée, Myriam Leroy l’enfante hors d’elle-même par la narration de l’histoire d’une jeune femme journaliste, à la narration en “je”, harcelée sur Facebook par l’avatar d’un homme, Denis. Dégoulinant d’admiration pour la journaliste, il ne tarde à switcher avec allégresse dans la haine et la misogynie, la frontière entre deux extrêmes étant, bien souvent, transparente.

 

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Plus qu’une femme, des femmes

Lorsqu’une voix, à l’apparence pure, amplifie ses vibrations, le son s’enrichit d’une multitude de sons additionnels, les harmoniques, inaudibles distinctement mais pourtant nutriments du son principal. En résonance, la plume singulière de Myriam Leroy porte en elle une multitude de voix d’autres femmes. L’enquête de 2018 publiée par la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) chiffre ces voix de journalistes cyberharcelées à 64% des femmes sondées dans le monde. Et pourtant, malgré l’écho d’une réalité partagée, “les yeux rouges” hurle sa solitude.

Une femme seule

D’abord, il y a la solitude éprouvée face à l’impunité des institutions. Suite aux résultats de l’enquête sur le cyberharcèlement des femmes journalistes, la coprésidente du Conseil du Genre au sein de la FIJ, Mindy Ran, s’inquiète de "l’absence de mécanisme de soutien et de législation, et l’échec à réellement mettre en place les traités internationaux et normes du travail existant. Il est clair que nous échouons à protéger nos consœurs". Le cyberharcèlement est systématiquement dépolitisé et ramené à des conflits isolés de personnes, niant la répétition des profils cibles et des profils agresseurs, la ressemblance des agressions et donc l’évidente montée en généralité d’une problématique qui dépasse l’individu et met en lumière un système entier.

Ensuite, le sentiment de solitude se précipite dans l’indifférence généralisée de l’entourage. Le président de la FIJ Philippe Leruth s’est dit inquiet "du fait que beaucoup de nos collègues journalistes féminines ont décrit une forme de passivité de la part de leurs collègues, quand elles faisaient face au cyberharcèlement". La narratrice et son autrice, ainsi que beaucoup d’autres femmes qui ont vécu un épisode de harcèlement, traversent un “no man’s land” vis-à-vis de leurs collègues masculins, mais aussi vis-à-vis de leurs collègues femmes et des autres femmes en général. “Une solitude abyssale”, décrit Myriam Leroy.

A cet éprouvé solitaire est suspendu l’isolement endémique des femmes, qui peut s’expliquer par différents facteurs sociétaux qui s’installent dès l’aube du développement des jeunes enfants. Alors que les hommes ont la tendance spontanée de s’entourer et d’être solidaires les uns avec les autres, les femmes sont davantage poussées à la rivalité. “Il suffit de regarder les jouets, la publicité souffle à la petite fille “achète cette nouvelle poupée pour rendre jalouse toutes tes copines” et le ballon de foot suggère au garçon d’aller bien s’amuser avec ses petits copains.” Autre exemple cité par Myriam Leroy, les sports masculins sont davantage collectifs que les sports féminins, ce qui cristallise la solidarité au cœur des rapports d’hommes à hommes là où la compétition désolidarise les femmes. L’accueil du terme “sororité” en est un marqueur édifiant, “la sororité est décriée comme étant “cul-cul et gnangnan” alors qu’il n’y a personne qui se roule par terre lorsqu’on parle de fraternité”. Manque de solidarité des institutions, manque de solidarité des pairs, manque de solidarité des autres femmes. Solitude face à l’entourage proche, aussi. Myriam Leroy parle de “la souffrance impartageable avec lui”, tellement le harcèlement était un sujet déconsidéré, même pour les proches. Même pour soi-même.

Moins qu’une femme, une femme décontenancée

En dernier lieu, l’absence de considération et de soutien mène la cible à la désolidarisation de la femme avec elle-même. La narratrice de “les yeux rouges” transpire l’angoisse, la dépression, le désœuvrement. Son assèchement la transforme en une version pressée d’elle-même, décontenancée de sa liberté d’être et assujettie aux contours conformés des insultes reçues. “Quand tu es traitée de folle et d’hystérique, à force, tu vas finir par t’énerver et légitimer l’insulte de base.” Comment ne pas perdre le fil de soi-même lorsque plus rien ne contient ni ne soutient, à l’image de la traversée du désert de Myriam Leroy en 2013 ? La boucle est bouclée, la femme, seule, se conforme aux injonctions, l’ordre est ainsi maintenu et l’Histoire continue. The End. C’est sans compter sur Myriam Leroy.

La conscientisation de ses chaînes est plutôt le début de la notice pour s’en gausser. “Dans le fond, je ne blâme personne”. Dans le fond, car c’est inévitablement par-dessus cette culture souterraine que tout le monde, elle-même compris, naît et se construit. Dans le fond, personne n’est à blâmer individuellement ; chacun fait partie du système et en porte la graine en lui. Mais dans la forme, chaque individu détient le pouvoir d’en cultiver l’évolution. Et c’est précisément en forme de grenade que Myriam Leroy porte la responsabilité de remettre en question la culture de genre dans laquelle elle s’épanouit, pour s’émanciper en tant que femme libre.

"Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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