Les toilettes publiques, aussi une affaire genrée

Les toilettes publiques, aussi une affaire genrée
Les toilettes publiques, aussi une affaire genrée - © Chuck Savage - Getty Images

"Si vous voulez connaître la véritable position des femmes dans la société, regardez la file d'attente pour les toilettes", affirme Dr. Clara Greed, professeure émérite d'urbanisme inclusif à l’université de Bristol. Nous avons tou.tes déjà vécu ou vu les files interminables devant les toilettes pour femmes à la fin d’un concert, d’un spectacle ou sur les aires d’autoroute en période de vacances, là où, chez les hommes, le temps d’attente était bien plus réduit.

Et pour cause, à Bruxelles, par exemple, seulement 30% des sanitaires publics sont accessibles aux femmes. Avec 16 toilettes publiques pour 37 urinoirs en Région Bruxelloise, l’accès à des sanitaires convenables, propres et sécurisés est effectivement une question de genre et d'inégalités.

Dans le numéro de mai du magazine axelle, la journaliste Véronique Laurent écrit dans un dossier consacré aux toilettes pour femmes : "la possibilité de se soulager et la capacité de le faire de façon autonome ne sont pas également distribuées. Aux toilettes comme ailleurs, les inégalités sociales, ethniques, de santé, intergénérationnelles, et certainement de genre et de sexe, jouent un rôle."

Cinq minutes d'attente... en moyenne

A espace égal, les urinoirs prennent moins de place que des toilettes, ce qui fait que, selon les chercheurs de l’université de Gant, Kurt Van Hautegem et Wouter Rogiest, il y a toujours 20 à 30% de toilettes supplémentaires pour les hommes.

Ajoutons à cela le fait que les femmes, de par leur physiologie, passent environ 2,3 fois plus de temps que les hommes aux toilettes et l’on comprend aisément pourquoi les hommes ne doivent attendre que quelques secondes pour utiliser les toilettes contre plus de cinq minutes en moyenne pour les femmes. Ces chercheurs utilisent un modèle mathématique pour démontrer comment l’utilisation de toilettes mixtes lors de festivals diminueraient le temps d’attente des femmes de 63%.

Si des toilettes neutres semblent alors être une solution idéale car non seulement accessibles à toutes et tous mais également inclusive de toutes les identités de genre, cela doit absolument se faire de façon planifiée et réfléchie pour ne pas finir par agrandir encore les files d’attente pour les femmes.

Un accès limité aux toilettes

Et puis, il ne faut pas oublier le risque accru de harcèlement sexuel lorsque les sanitaires publics ne sont pas suffisamment sécurisés et/ou accessibles. Dans son livre "Period Power", l’autrice Maisie Hill y souligne le fait qu’une femme sur trois dans le monde n’a pas accès à un endroit sûr pour aller aux toilettes. Le manque d’infrastructures appropriées et l’accès limité aux installations d’eau et sanitaires exacerbent la vulnérabilité des femmes et filles face à la violence de genre.

L’accès à des toilettes se situe à l’intersection de plusieurs droits humains fondamentaux

Le besoin est bien là, alors… "Créons des centaines de toilettes publiques, allons-y !", s’exclame Apolline Vranken, architecte et fondatrice de L’architecture qui dégenre, plateforme de sensibilisation et d'actions autour des questions de genre et d'espace. Pour cette jeune architecte engagée, il faudrait surtout se pencher sur les infrastructures déjà existantes et travailler sur comment rendre les toilettes dans les restaurants, cinémas et autres, accessibles sans condition, sans être client.e. "Il faudrait vraiment faire ce travail de rendre public ces infrastructures qui existent déjà. Je pense qu’on aurait tout à y gagner".

Entre besoin biologique, identités de genre, inégalités diverses, dangers de harcèlement et simplement question de dignité, l’accès à des toilettes se situe à l’intersection de plusieurs droits humains fondamentaux.

En 2009 déjà, Julien Damon, Professeur associé à Sciences-Po, défendait le "droit de pisser" et analysait le problème des toilettes publiques "sous l’angle des plus criantes inégalités qui y sont attachées pour deux populations : les sans-abri et les femmes" en y soulignant que "la question des toilettes publiques relève du droit et de l’aménagement des espaces publics".

Cependant, l’aménagement des espaces publics est loin d’être une question simple, neutre et dénuée d’enjeux genrés. Au contraire, la problématique des toilettes s’inscrit dans celle plus large de l’espace public comme espace reproducteur d’inégalités sociales et de genre. Simplement, l’espace urbain a été pensé et construit par les hommes pour les hommes.


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Une ville au masculin

"S’il existe aujourd’hui des rapports de genre dans la société, fatalement, ceux-ci se matérialisent aussi dans les espaces que l’on utilise au quotidien – la ville, l’habitat, les infrastructures publiques, notre bureau, … " explique Apolline Vranken.

La plupart des villes tendent ainsi à refléter les rôles traditionnels des hommes et des femmes et la division du travail entre les deux. D’un côté, l’espace domestique, privé, et affectif, comme espace réservé aux femmes, et de l’autre côté, l’espace public, économique et politique, où les hommes y occupent leur "place légitime".


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L’aménagement fréquent de l’espace public séparé entre des zones à usage unique avec les quartiers résidentiels et de loisir d’un côté, et les zones de travail, commerciales et industrielles de l’autre, en est la parfaite représentation. Pourtant, entre lieu de ménage, d’éducation et de soins, le domicile est loin d’être simplement un lieu de repos et de loisir.

Comme l’explique Jean François Staszak, géographe à l’université de Genève et auteur ayant beaucoup travaillé sur l’espace domestique, "l’espace fabrique le genre et le genre fabrique l’espace". Si l’urbanisme et l’aménagement urbain façonnent l’environnement qui nous entoure, cet environnement façonne à son tour notre façon de vivre, travailler, jouer, nous déplacer et nous reposer. La façon dont nous interagissons avec notre environnement dépend très fortement de notre genre. Et cela, depuis un très jeune âge !

En effet, même dans un espace a priori "égalitaire" comme peut l’être l’espace scolaire, "on va voir qu’en général, 80% de l’espace récréatif est dédié à un terrain de foot/basket et que, très tôt, les garçons vont utiliser cet espace de foot, s’y sentir légitime, et le traverser, s’y installer, alors que les jeunes filles vont plutôt le contourner et rester en périphérie".

Même chose dans l’espace urbain, continue Apolline Vranken, les femmes vont inconsciemment ou consciemment mettre en place ce qu’on appelle des stratégies d’évitement, alors que les hommes, au contraire, vont plutôt flâner et prendre leur temps. "La façon dont on vit la ville, dont on l’utilise, est vraiment dichotomique", souligne l’architecte.

L’espace fabrique le genre et le genre fabrique l’espace

Dans son livre Femmes invisibles - Comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes, Caroline Criado Perez va plus loin encore et est univoque : "Considérer les hommes comme le standard humain est fondamental à la structure de la société humaine".

Au travers de multiples exemples, recherches et sources, elle y décrit comment notre monde – des transports que l’on prend pour se rendre au travail, au développement de la recherche médicale, en passant par le design de technologies – a été façonné par et pour les hommes, aux dépens de l’autre moitié de la population, les femmes. En bref, la ville construite pour l’utilisateur mâle dit "neutre" néglige les besoins, les intérêts et les routines des utilisatrices dans la ville.

Cela est aussi une des principales conclusions d’un groupe de travail de la Banque Mondial cherchant à intégrer la dimension de genre dans la planification et conception urbaines. Leur verdict est clair : "En général, les villes fonctionnent mieux pour les hommes hétérosexuels, valides et cisgenres que pour les femmes, les filles, les minorités sexuelles et de genre, et les personnes handicapées".

Concrètement, les déplacements dans l’espace public, l’utilisation des transports, ou encore l’accès à des toilettes publiques, sera plus compliqué si l’on n’est pas un utilisateur "neutre", c’est-à-dire homme hétéro, valide et cisgenre. Si on ne l’est pas… on fait quoi alors ?

La ville construite pour l’utilisateur mâle dit "neutre" néglige les besoins, les intérêts et les routines des utilisatrices dans la ville

Bruxelles peut mieux faire

Il est grand temps de concevoir des villes adaptées à l’entièreté de la population. Certaines villes précurseurs comme Vienne et Toronto ont déjà montré l’exemple en intégrant des considérations de genre dans leurs processus de planification et de conception au cours des années 1980 et 1990.

Vienne, avec sa “Frauen-Werk-Stadt” (Femmes-Travail-Ville) est l’une des premières villes au monde à avoir développé un espace urbain fait par des femmes avec les besoins spécifiques des femmes au premier plan. Devenu un modèle européen en matière d'intégration de la dimension de genre, la ville de Vienne avait, par ailleurs, déjà au début des années 90, mis en place son premier Bureau des femmes (Frauenbüro).

Celui-ci était dirigé par Eva Kail, experte mondiale en urbanisme et qui a popularisé l’intégration de la dimension de genre dans la conception des villes. "Pour moi, ça, c’est magnifique", s’enthousiasme Apolline Vranken, "toutes les villes devraient avoir un tel bureau, avec des expert.e.s qui réfléchissent à ça et mettent des modes d’emploi en place, car ça porte ces fruits !"

La question de l’architecture féministe est de se demander comment peut-on supprimer les inégalités de genre existantes, pour créer des solutions et construire une ville, un habitat plus inclusif, plus égalitaire, et plus solidaire

Créer ce genre de bureau d’expert.e.s, et y inclure le secteur associatif, est le premier axe sur lequel toutes les villes devraient se pencher, poursuit-elle. Le deuxième axe est encore plus concret : "On a vu il y a quelques années la création d’outils comme le gender budgeting et le gender mainstreaming. Aujourd’hui, cette dimension genre doit aussi se retrouver dans le cahier des charges des aménagements d’espaces publics, de projets publics, de logements sociaux. Ça devrait être complètement normal et devenir la norme".

Une architecture féministe

Les mouvements d’urbanisme et architecture féministes, comme le Collectif Punt 6 de Barcelone ou L’Architecture qui dégenre à Bruxelles, cherchent aujourd’hui à mettre la vie de toute personne au centre des décisions urbaines – en prenant en compte la diversité de genre, mais également l’âge, l’origine, l’identité sexuelle, la classe sociale, la diversité fonctionnelle, etc. – et considère que les expériences et besoins de tou.te.s sont essentiels et doivent être introduits dans tout processus et projet d'urbanisme. "La question de l’architecture féministe est de se demander comment peut-on supprimer les inégalités de genre existantes, pour créer des solutions et construire une ville, un habitat plus inclusif, plus égalitaire, et plus solidaire", détaille Apolline Vranken. Et d’ajouter, "il y a autant de féminismes que d’architectures féministes – c’est-à-dire, une infinité".

Plusieurs indicateurs et plusieurs outils existent aujourd’hui pour construire une architecture sensible au genre. Les marches exploratoires sont un outil utilisé depuis plusieurs années et qui permet de "mettre le doigt là où il y a des problèmes d’un point de vue urbanistique, mais également là où ça fonctionne !", explique la jeune architecte.

Il ne faut plus seulement [installer] des statues d’hommes blancs d’une cinquantaine d’années roi ou saint, mais il faut aussi des militantes, des personnes peut-être moins publiques et qui viennent de la société civile

Comme le décrit Garance Asbl, les marches exploratoires permettent à un groupe de femmes de mener un diagnostic de terrain dans leur quartier d’habitation, et ainsi d’identifier ce qui peut provoquer un sentiment d’insécurité et quelles sont les choses à améliorer.

Parce que, dans l’espace public, "voir, être vu, savoir où on est, réfléchir aux trajectoires que l’on va utiliser dans la ville pour annuler les stratégies d’évitement et ne plus avoir besoin de mettre ces stratégies en place au quotidien – tout ça, ce sont des principes fondamentaux pour se sentir en sécurité, se sentir légitime"; indique Apolline Vranken. Ce sont des facteurs essentiels pour une architecture plus égalitaire. Tout comme "le décloisonnement des lieux dédiés aux tâches domestiques, la mutualisation de ces tâches domestiques, ainsi qu’avoir un espace à soi".

Finalement, dans l’espace public, la façon dont on commémore notre histoire collective est également importante, poursuit-elle, il ne faut "plus seulement [installer] des statues d’hommes blancs d’une cinquantaine d’années roi ou saint, mais il faut aussi des militantes, des personnes peut-être moins publiques et qui viennent de la société civile". Car, conclut-elle, l’architecture féministe, " ça percole à tous les étages et à tous les niveaux, autant pratiques que symboliques ! "

Alors Bruxelles… on se bouge ?


A noter

A l’initiative de l'asbl L’Ilot – Sortir du sans-abrisme et de la plateforme L’architecture qui dégenre créée par Apolline Vranken, la deuxième édition des Journées du Matrimoine se déroulera à Bruxelles les 25, 26 et 27 septembre 2020. Ces Journées mettent en lumière l’héritage matrimonial bruxellois historique - architectural, sculptural, urbanistique, social – et seront aussi l’occasion de découvrir le matrimoine actuel – artistique, politique et féministe.


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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