"Les talibans m’ont tout pris", Meena, journaliste afghane réfugiée en Belgique

Quand nous rencontrons Meena* à Liège, au bord de La Meuse, dans le parc de La Boverie, son état d’esprit n’est pas au beau fixe. "Mon corps est ici mais mes pensées sont là-bas", explique-t-elle. "Là-bas", c’est-à-dire en Afghanistan, son pays d’origine qu’elle a récemment dû fuir.

Cela fait un mois et demi que les talibans se sont emparés de Kaboul. A l’intérieur du pays, les conditions de vie se sont sérieusement dégradées : une crise économique et politique s’ajoutent désormais à l’une des pires sécheresses de l’histoire de l’Afghanistan.

Contrairement aux promesses des talibans, les droits des femmes sont particulièrement visés : le ministère des Affaires féminines a été remplacé par celui de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice et le gouvernement ne compte désormais plus aucune femme. Les filles n’ont plus le droit d’aller à l’école et la mobilité des femmes est surveillée. De nombreuses manifestations contre le régime ont été organisées, dont des manifestations de femmes, qui ont été durement réprimées par les talibans. Ceux-ci s’en sont notamment pris aux journalistes qui les couvraient. Une grande partie de la population souhaiterait quitter le pays.


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Et les femmes journalistes ?

Selon Reporters sans Frontières, il ne restait qu’une centaine de femmes journalistes dans le pays début septembre, alors qu’elles étaient 700 à exercer ce métier auparavant. La Fédération européenne des journalistes a communiqué au gouvernement belge une liste de 25 noms de personnes à faire sortir d’urgence d’Afghanistan, seules deux personnes sont arrivées en Belgique : Meena, journaliste et activiste pour les droits des femmes de 32 ans, et son mari, écrivain.

Elle a travaillé pour de nombreux médias afghans et a écrit plusieurs livres. "Ma préoccupation principale, ce sont les droits des femmes et l’éducation des filles. Ma mère était médecin et donc j’entendais ce que les patientes lui racontaient, cela m’a permis de comprendre les victimes de violences, les conditions dans lesquelles les femmes vivaient, et de pouvoir écrire à ce sujet. C’est vraiment important pour moi de savoir que j’ai fait quelque chose pour ces femmes", se souvient-elle. 

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Sortir de la boite 

"Même si mes deux parents étaient médecins et que ma famille était éduquée, je ne suis pas contente de l’enfance que j’ai eue dans mon pays", précise-t-elle. "Quand j’ai commencé à apprendre des choses comme l’alphabet ou le calcul, en tant que petite fille, j’ai eu peur que ma famille et la société ne me mettent dans une boite et m’empêchent d’en sortir. Si je sortais des limites de cette boite, j’avais peur qu’on me retire mon droit à l’éducation ou le droit de choisir mon métier. Ici, en Belgique, je vois beaucoup de libertés pour les enfants et les adolescent·es. C’était un rêve pour les enfants de mon pays de simplement pouvoir sortir et aller dans un parc. L’enfance, c’est l’âge où l’on ne devrait se soucier de rien. Dans mon pays, ce n’est pas le cas, même très petite, tu t’inquiètes pour ton futur mais aussi pour des choses très concrètes, ton repas par exemple ! Qu’est-ce que tu vas pouvoir manger ? Quand je suis allée à l’université, j’ai été diplômée en 2015, c’était considéré comme honteux que je fasse mes études, ce n’était pas bien vu. C’est vraiment horrible. "

Ma préoccupation principale, ce sont les droits des femmes et l’éducation des filles

Elle explique que la situation dans le pays était très difficile pour les femmes avant l’arrivée des talibans. "Nous vivions dans une société très conservatrice, les femmes appartenaient au foyer, mais nous avions droit à une éducation basique. Mais maintenant que les talibans sont au pouvoir, ils vont ruiner tous les efforts qui ont été faits, surtout en matière d’éducation des filles." Meena a continué à travailler pendant un moment comme journaliste dans le pays. "J’ai l’habitude de travailler dans des zones de guerre et je voulais aider les gens", dit-elle. "Mais les talibans m’ont tout pris, ils ont interféré dans ma vie, mes droits, ma maison, ma liberté, ils ont voulu me marier de force à un commandant, tout cela a rendu ma vie impossible dans mon pays". Elle continue doucement : "Ils ont même pris ma mère. Elle était un grand soutien dans ma vie. Elle m’a encouragée à continuer à travailler, alors même que les talibans l’ont menacée : ils lui ont dit qu’elle devait m’inciter à arrêter de travailler, sinon ils lui feraient du mal. Le 13 juillet, elle rentrait de l’hôpital et les talibans l’ont attaquée. J’ai perdu ma mère."


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C’est pour cette raison qu’elle s’est décidée à fuir. " Je suis très reconnaissante envers la Fédération internationale des journalistes et le gouvernement belge, car ils ont sauvé ma vie, mais je suis très stressée par la situation en Afghanistan. Des écoles et des hôpitaux sont fermées, et on a entendu qu’à l’est du pays, une femme a été au marché et a vendu son bébé pour 200 dollars… je ne peux oublier mon pays, ces personnes et leurs situations. J’essaie de m’adapter au mieux ici  mais ce n’est pas facile."

"C’est la réalité de la vie en tant que réfugiée"

Un peu plus de 200 Afghan·es ont été rapatrié·es en Belgique après l’arrivée des talibans, des personnes en danger parce qu’elles ont travaillé pour l’armée et les affaires étrangères belges ou pour des organisations de défense des droits humains dans leur pays. Meena quant à elle vit dans un centre avec d’autres personnes réfugiées, près de Liège.

Aujourd’hui, les matinées deviennent des soirées qui redeviennent des matinées. Je suis une activiste, j’ai besoin de faire des choses pour aider les autres. C’est difficile psychologiquement

"Plus précisément, je vis dans un container à marchandises… ce n’est pas facile en tant que femme. Surtout que l’hiver arrive et que le container n’est pas bien ventilé, il y a beaucoup de condensation quand on respire et notre lit est toujours humide, on n’a qu’une seule couverture, il y a des champignons sur les murs. Je suis malade. Je ne me sens pas très bien de vivre dans ces conditions. Je n’ai pas non plus la possibilité de m’occuper l’esprit." Meena et son mari reçoivent l’aide d’une famille belge. "Ils nous amènent de l’eau et des vêtements. Si je ne les avais pas trouvés, ma vie serait finie", explique-t-elle.

Avec son mari, elle a voulu donner des cours de pachto (une des langues parlées en Afghanistan) aux personnes du centre. Elle précise que cela leur a été refusé. "C’est la réalité de la vie en tant que réfugiée en Belgique. On est contents et chanceux d’être là, on sait aussi que la ville de Liège doit faire face aux réfugié·es des inondations. Cependant, on vit dans des conditions très difficiles, c’est un sentiment compliqué. Cela pose des questions quant à la capacité de la Belgique de prendre soin des personnes réfugié·es."


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Les Afghan·es arrivé·es en Belgique doivent entamer une procédure d’asile. C’est le CGRA, le Commissariat aux réfugiés et aux apatrides, qui est compétent pour traiter leur dossier. A l’issue de cette procédure, ces personnes pourraient obtenir le statut de réfugié, conformément à la Convention de Genève, ou obtenir le statut de protection subsidiaire, un statut provisoire. Ce statut peut être octroyé aux demandeurs qui ne satisfont pas aux critères de reconnaissance du statut de réfugié (selon la Convention de Genève) mais qui se trouvent néanmoins dans une situation telle que le retour vers leur pays d’origine représenterait un risque réel d’atteintes graves. Cette protection subsidiaire peut cependant leur être retirée si les circonstances changent dans le pays d’origine par exemple.

Les personnes exfiltrées par le gouvernement ne bénéficiant pas "d’un traitement particulier", il est possible qu’elles ne reçoivent aucun de ces deux statuts. "Leur dossier sera traité comme tous les autres", a souligné Dirk Van den Bulck, le commissaire général aux réfugiés et aux apatrides, au journal Le Soir. "Ce n’est pas parce que le gouvernement belge a fait rentrer ces personnes en les jugeant à risque que le CGRA va automatiquement décider de leur octroyer un statut de protection".

Un nouveau départ 

"Nous avons été au CGRA pour un premier entretien avec beaucoup d’espoir, mais ils nous ont directement dit que le traducteur n’était pas disponible. L’entretien a été postposé à dans deux mois. C’est un nouveau coup dur et c’est très difficile parce que je suis entrée dans le pays avec l’aide de la Belgique, et non illégalement (je précise que je ne juge pas les personnes qui sont arrivées illégalement, je comprends bien pourquoi elles ont quitté le pays), pourquoi est-ce que je me retrouve dans ces conditions ? Après le trauma que nous avons vécu, c’est un trauma de plus. Je veux oublier le décès de ma mère et je veux prendre un nouveau départ. Aujourd’hui, les matinées deviennent des soirées qui redeviennent des matinées. Je suis une activiste, j’ai besoin de faire des choses pour aider les autres. C’est difficile psychologiquement", regrette Meena.


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Quels rêves a-t-elle pour son futur ? "Je voudrais m’inscrire dans le mouvement international pour les droits des filles et des femmes, en écrivant sur ce sujet. Je veux montrer le courage des femmes, leur force, pas seulement des femmes afghanes, dans le monde entier et notamment dans les pays affectés par la guerre. Je veux être la voix de ces femmes, c’est un grand espoir dans ma vie. Après la mort de ma mère, c’est ce que je ferai, jusqu’à mon dernier souffle." Sur le visage de Meena, la tristesse a laissé place à la détermination.

*Le prénom a été modifié

Afghanistan : les vaines promesses des Talibans un mois après leur prise de pouvoir

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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