Les minets ont-ils leur mot à dire ? Corps, genre et expériences de ceux que l’on nomme "twinks"

Cet article est le résumé d'un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

En janvier 2021, de nouvelles applications de rencontre plus ‘safe’ à l’attention des personnes LGBTQI+ apparaissent ; Arc-en-Ciel Wallonie lance une étude sur le consentement dans les interactions gays ; les #metoogay déferlent sur les réseaux sociaux. Les langues se délient, notamment celles d’hommes gays victimes de violences sexuelles.

A la lumière des mouvements féministes, ces récentes initiatives (bien qu’elles traitent d’expériences différentes de celles des femmes) rendent compte d’une réalité particulière souvent mise au silence : le masculinisme institué par le système patriarcal peut se refléter dans les relations sexuelles et/ou romantiques entre hommes et les rapports de pouvoir qui s’y opèrent sont bel et bien genrés.

Les hommes gays peuvent reproduire les dynamiques de la masculinité toxique, peuvent être homophobes, sexistes et transphobes. Il est nécessaire de se pencher sur les myriades de modèles de masculinité qui coexistent aujourd’hui sous l’étiquette ‘homme gay’, sur les désirs, les relations homoérotiques et les expériences spécifiques.

Il n’est pas question ici de cliver les identités gays de manière rigide, mais plutôt d’appréhender les différences existant entre les hommes gays à la lumière du genre pour déceler la reproduction d’attitudes et de comportements issus d’une pensée qui, il n’y a pas si longtemps, marginalisait tous les hommes gays.


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Normes, genre et corps : le masculin l’emporte ?

Le stigmate de l’homosexualité ‘masculine’ est intimement lié à l’efféminement, à la visibilité d’une différence qui trouble le genre. Compte tenu de la stigmatisation sociale associée au stéréotype de l’homosexuel efféminé présent dans l’imaginaire collectif, certains mouvements gays des années 1970 ont, comme l’explique le sociologue étasunien David M. Halperin, tenté de promouvoir "un nouveau conformisme en matière de genre", c’est-à-dire de mettre en avant une performance du genre (au travers du comportement et de l’apparence, notamment) qui rentrerait dans les codes sociétaux afin d’obtenir un statut de ‘normalité’.


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Ce modèle de ‘normalité gay’ a survécu jusqu’à aujourd’hui et a muté en un modèle homonormatif, ne promettant qu’une acceptabilité sociale partielle. Le fait de "faire hétéro" est communément connoté positivement, signalant que les gays qui ne troublent pas le genre par l’efféminement sont socialement valorisés, tandis que les gays qui ne veulent/ne peuvent camoufler leur différence dans leur expression de genre sont encore stigmatisés. Ainsi, il est évident que la binarité et les définitions rigides de genre perpétuent le système hétéronormatif et la mise en avant de l’adhésion aux normes ne fait que déplacer la frontière de l’acceptabilité. 

Dans les contextes homoérotiques, le rapport au féminin occupe une place assez paradoxale puisque l’efféminement est à la fois jugé honteux et repoussant par certains, désirable par d’autres. Grâce à l’apparition de l’informatique, des sites pornographiques, sites de rencontre et applications mobiles, un éventail de catégories homoérotiques – appelées tribes ou tribus – s’est propagé de manière internationale.

Ces catégories érotiques se délimitent en premier lieu à partir de l’apparence physique, de la pilosité, de la corpulence, des vêtements, mais ont trait également aux attitudes et comportements jugés plus virils ou plus efféminés. Alors que certaines de ces catégories ont contribué à former de véritables sous-cultures gays (comme par exemple, celle des bears), il semblerait que d’autres catégories ne soient pas réellement revendiquées et ne connaissent pas la même charge identitaire. La catégorie du minet (ou twink, en anglais), notamment, en fait partie.

Que disent les minets ? Étude d’une catégorie homoérotique

La catégorie du minet désigne un homme jeune (ou d’apparence jeune) à la physionomie mince, avec peu ou pas de pilosité. L’apparence de ceux que l’on classe dans la catégorie de minet n’incarne pas les codes actuels de la masculinité et de la virilité (la pilosité, le corps musclé, entre autres). L’image que renvoient les corps passe au crible du genre.

Ainsi, l’apparence du minet va être associée au féminin, à l’efféminement, s’en suivent alors des présupposés (avérés ou non) sur les attitudes efféminées ou les préférences pour le ‘bottoming’ dans les relations sexuelles. Que l’efféminement soit rejeté ou fétichisé, il en reste que cette interprétation des corps découle de la binarité de genre et laisse peu de place à la complexité des expériences. Afin de rendre compte de la multiplicité des vécus, 9 jeunes hommes gays vivant à Liège et répondant aux caractéristiques visuelles de la figure du minet ont été sélectionnés via l’application Grindr et ont été interviewés. Ils ont eu l’opportunité de discuter de leurs rapports au genre, au corps, à la sexualité et à l’identité.

Il ressort des analyses des discours qu’aucun des interviewés ne revendique une quelconque ‘identité minet’. Toutefois, on constate que ceux-ci partagent des similarités, par exemple, la conscience de ne pas correspondre au modèle corporel dit ‘viril’, ou encore la tendance à télécharger et supprimer l’application Grindr de manière cyclique. Mais les interviewés se distinguent aussi par des différences marquées, notamment dans leurs manières d’appréhender les normes et l’efféminement.


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Certains d’entre eux tendent à effacer leurs différences en se distançant du stéréotype de l’homme efféminé et des symboles LGBTQI+ (telle que la pride, par exemple). A contrario, d’autres s’opposent catégoriquement à ceux qui incarnent le modèle de virilité, en exprimant leur dédain pour les adeptes du ‘masc4masc’ et autres ‘anti-efféminés’ présents sur l’application. L’efféminement associé aux attributs des minets est aussi, pour certains, un outil de réappropriation du corps, une façon de jouer avec les codes pour s’aimer soi-même. Enfin, certains des interviewés témoignent de leur volonté de sortir de la catégorisation genrée des individus et d’offrir une ouverture ‘queer’ sur des identités, des désirs et des plaisirs nouveaux.

Comme cette étude le sous-tend, il est nécessaire de se pencher sur les violences intra- et intercommunautaires et de mettre en lumière des tâches aveugles, rendues invisibles par la pensée binaire et homogène. Des témoignages de cette analyse, nous retenons que la masculinité toxique est encore et toujours bien présente dans bien des espaces, y compris les espaces homoérotiques.

D’autres études que celles-ci ont mis/mettront en exergue d’autres reproductions de l’oppression dans ses dimensions multiples, mais aussi d’autres espaces plus ‘safe’ pour tou·tes. Ces études, aux côtés des activistes et des personnes concernées, contribuent à la nécessité d’établir des dialogues et de déconstruire les ensembles homogènes. L’espoir de construire des ponts de confiance, de respect et de coalition, tant avec celles et ceux qui nous ressemblent qu’avec celles et ceux qui nous ressemblent moins, n’est pas tout à fait perdu.

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Diplômé en langues et lettres germaniques (ULiège, 2018) et en études de genre (UCLouvain, 2019), Bastien Bomans est doctorant à l'Université de Liège. Son projet de thèse porte sur le queer multidimensionnel tel qu’il est représenté dans la littérature caribéenne anglophone.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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