Les freins à la parité dans les médias ? Pas toujours là où on croit

Emission QR spéciale ce 8 mars 2021 avec Aurore Kesch, coordinatrice nationale de Vie Féminine et Zoé Spriet-Mezoued d'Amnesty international.
2 images
Emission QR spéciale ce 8 mars 2021 avec Aurore Kesch, coordinatrice nationale de Vie Féminine et Zoé Spriet-Mezoued d'Amnesty international. - © Tous droits réservés

Les chiffres sont parlants. 34,33% de femmes sont représentées à la télévision contre 65,63% d’hommes. C’est ce que montre le baromètre diversité et égalité du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) en 2017. Les personnes issues de la diversité ne représentent, quant à elles, que 14,39% d’intervention.

En radio, les chiffres ne sont pas non plus mirobolants. La dernière analyse en date du CSA révèle qu’en 2019 intervenaient 36,26% de femmes contre 63,69% d’hommes. Le rôle où elles sont les plus présentes ? Candidate à un jeu. On le voit, la diversité et le genre restent sous ou mal représentés dans les médias.


►►► A lire aussi : Les inégalités de genre persistent dans les médias audiovisuels


Le plan droits des femmes adopté par le gouvernement en septembre 2020 vise à réduire ces inégalités d’ici 2024. Il est axé en quatre points : lutter contre les violences faites aux femmes, déconstruire les stéréotypes et agir sur les représentations, assurer une meilleure représentativité des femmes dans tous les secteurs professionnels ainsi que faciliter la conciliation vie privée-vie professionnelle.


►►► A lire aussi : Quels défis pour le plan "droits des femmes"?


Parmi les grandes mesures de ce plan, on retrouve une meilleure représentation des femmes dans la culture mais aussi dans les médias via un conditionnement d’aide à la presse ou encore un renforcement des répertoires de personnes ressources féminines via la banque de données "Expertalia" afin de garantir une meilleure diversité dans les expert.es et porte-paroles.

Interview de la ministre Bénédicte Linard (Ecolo) sur le plan droits des femmes et les médias

Sur le terrain les choses s’avèrent parfois un petit peu plus compliquées. Quelles sont les difficultés à construire une émission à parité homme-femme ? Nous sommes allées à la rencontre de Sacha Daout, journaliste et présentateur de l’émission-débat QR sur la Une.

Comment se passe la préparation d’une émission  ?

On travaille toujours le plus tard possible pour être sûr que le sujet colle le plus à l’actualité. C’est vrai que ces derniers temps la crise sanitaire s’est imposée dans 95% des émissions. Il y a toujours évidemment des déclinaisons. En fonction des thèmes que l’on pense aborder on propose aux gens de nous poser des questions et puis on sélectionne les experts qui sont les plus pertinents.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Il est évident que quand on parle du vaccin on va plutôt inviter un immunologue ou quelqu’un qui travaille à l’agence du médicament parce qu’il faut que les réponses soient les plus pédagogiques et les plus pertinentes possibles. La difficulté, c’est qu’en prévenant les gens très tard que l’on compte sur eux, c’est parfois très compliqué de trouver des intervenants. On a parfois des invités qui décommandent à la dernière minute et puis à 17h il faut en trouver d’autres. Ce n’est pas toujours facile, mais ces derniers temps on a de bonnes surprises.

Les chiffres du CSA sont assez significatifs. Quels sont pour vous les difficultés de construire une émission à égalité homme-femme  ?

C’est une excellente question et on se la pose souvent. Soyons clairs : dans Question en Prime (la nouvelle version QR vient seulement de démarrer, ndlr), en un an on a accueilli 50,8% de femmes sur le plateau. On est attentif à cela, on y fait très attention et on veut vraiment que cette parité soit la plus respectée possible. C’est par contre beaucoup plus compliqué dans le débat du mercredi soir en deuxième partie.

Pourquoi  ? 

D’abord, parce que le mercredi soir il y a du politique. Il n’y a rien à faire, les femmes y sont sous-représentées. On aura beau dire qu’il y a une parité dans l’hémisphère, ce qui est bien possible, mais dès qu’il s’agit d’avoir un débat un peu tendu, les partis vont plutôt envoyer des hommes, les targuant de mieux connaître la problématique. Au niveau politique il y a un vrai souci.

Il y a un deuxième problème qui est plutôt sociétal et qui est très inquiétant : quand on invite dix hommes, il y en a sept qui nous disent qu’ils sont disponibles, deux qu’ils doivent vérifier s’ils ont des choses de prévues et un seul qui nous dit que ce n’est pas possible parce que sa femme a des obligations et qu’il doit garder les enfants. Quand on appelle dix femmes il y en a sept qui nous disent qu’elles doivent demander à leur mari parce que ce n’est pas sûr qu’elles puissent se disponibiliser, une seule qui vient volontiers et deux qui ne peuvent pas parce qu’elles ont des obligations. Pour un homme sur dix qui nous dit " je vais voir avec mon épouse si je peux me libérer ", il y a sept femmes sur dix qui nous disent " je vais voir avec mon mari s’il peut garder les enfants ". 

Le problème ne vient pas toujours des médias. Le problème vient encore de la société, de la famille et de la manière dont tout cela s’organise. Je ne fais de reproches à personne, mais je crois qu’il n’y a pas que les médias qui doivent faire un effort, la famille et la société doivent se réinventer aussi.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Essayez-vous de prêter attention à ce qu’il y ait une meilleure diversité dans les intervenant.es  ?

On essaie, mais comment devons-nous fonctionner ? Est-ce qu’on doit commencer vraiment à s’imposer nous-mêmes des tas de critères ou c’est la compétence qui est prise en compte ? Par exemple quand on cherche un.e infectiologue en Belgique, le nom Leila Belkhir s’impose immédiatement.  On ne l'invite pas parce qu’elle est racisée, on ne l'invite pas parce que c’est une femme, on l'invite parce qu’elle est ultra compétente. Si on commence à ne fonctionner dans une émission qu’avec des statistiques et qu’avec le fait se dire qu’on va se donner bonne conscience, on ne va pas y arriver.

Mais c’est vrai qu’on travaille de plus en plus avec des services internes à la RTBF qui vont nous donner des profils différents et qui nous disent de nous diriger vers telle ou telle personne parce qu’on aura de belles découvertes. On le fait de plus en plus parce que c’est important de varier les visages et les discours. On le fait toujours, mais ça doit être naturel et il ne faut jamais qu’on se l’impose. Et à compétence égale c’est la première personne qui nous dira qu’elle est libre parce que comme je le disais, on travaille parfois très tard et à flux tendu.

Le problème ne vient pas toujours des médias. Le problème vient encore de la société, de la famille et de la manière dont tout cela s’organise

Y a-t-il une évolution paritaire entre Question en prime et QR  ?

On n’a pas encore calculé. Depuis le début de QR, on a peut-être un peu plus d’hommes qu’on en avait auparavant. Mais j’en reviens, le problème ne vient pas nécessairement des médias mais de l’organisation et des refus que nous recevons. Ce n’est pas parce que les chiffres d’une émission ne montrent pas la parité, que cette émission n’a pas essayé de la respecter. On est les premiers à le regretter, mais il faut vraiment prendre en considération que ce ne sont pas toujours les responsables d’une émission qui échouent à l’assumer, c’est la société de manière générale qui est encore organisée de manière bien injuste et qui ne permet pas aux femmes de se libérer en un claquement de doigt pour venir sur un plateau télévision.

Émission QR du 8 mars 2021

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK