Les femmes ne doivent pas porter de masque quand elles accouchent

Les femmes ne doivent pas porter de masque quand elles accouchent
Les femmes ne doivent pas porter de masque quand elles accouchent - © Getty Images

Depuis le premier confinement, les témoignages de femmes qui ont dû accoucher en portant un masque s’accumulent et se ressemblent.

Imposer un masque à une femme qui met son enfant au monde est presque incroyable lorsque l'on connaît l'importance de la respiration lors d'un accouchement. Enfanter représente un effort physique comparable à celui d'un marathon ou d'un sport de haut niveau, pendant de très nombreuses heures. Il est donc paradoxal de leur imposer une telle contrainte alors que tout cycliste peut se passer du masque pour une balade à vélo de quelques minutes.

J'ai dû accoucher avec un masque. J'ai supplié de pouvoir l'enlever juste un instant pour reprendre mon souffle et ça m'a été refusé. J'ai fait une attaque de panique et me suis mise à vomir. Là, j'ai bien dû l'enlever, du coup... Un cauchemar

En France, depuis plusieurs mois, le collectif Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques se mobilise contre la dégradation des conditions d’accouchement et l’explosion des violences obstétricales liées à la pandémie du Covid 19 : dénonciation dans les médias, interpellation en direct du Ministre de la Santé à la télévision, impulsion de questions parlementaires, mobilisation de la Fondation des Femmes pour une plainte auprès du Défenseur des Droits, etc. Cette mobilisation paye puisqu’en quelques semaines, le nombre de maternités qui demandent aux femmes de porter un masque est passé de 80 % à 65 %.

La situation en Belgique est grave

En Belgique, la situation est encore pire. Des bénévoles de la Plateforme citoyenne pour une naissance respectée ont appelé chaque maternité francophone en se faisant passer pour des femmes enceintes afin de connaître le protocole en vigueur en matière de masque.


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Il n’y a que quatre maternités qui respectent les femmes qui accouchent, en ne leur demandant pas de porter un masque et en équipant correctement les soignants pour éviter toute contamination. Il s’agit, à Bruxelles, de la maternité de l’hôpital d’Etterbeek-Ixelles et, en Wallonie, des maternités du CHM à Mouscron, du St. Nikolaus Hospital à Eupen et de l’hôpital Saint-Vincent à Dinant.

La plupart des autres maternités demandent aux femmes de porter un masque pendant les longues heures de travail (parfois en permanence, parfois seulement lorsqu’un soignant est dans la pièce) mais pas pendant la poussée, c’est à dire le moment le plus intense de l’accouchement jusqu’à l’expulsion du bébé. D’autres, au contraire, exigent le port du masque pendant la poussée, mais pas pendant le travail. D’autres enfin sont floues dans leurs consignes, en demandant aux femmes de porter un masque tout en tolérant qu’elles l’enlèvent, ou en faisant dépendre le port du masque du choix individuel des sages-femmes ou gynécologues.

Huit maternités font figure de mauvais élève en allant jusqu’à imposer un masque aux parturientes tout le temps, dès l’entrée jusqu’à la sortie de la maternité, y compris au moment le plus intense de l’accouchement. Il s’agit, en Wallonie, de St-Joseph à Mons, de la clinique Saint Pierre à Ottignies, du Grand hôpital de Charleroi (Notre Dame), de l’hôpital Civil Marie Curie à Charleroi, de la maternité des Dix Lunes à Ath, du Pôle Mère-Enfant à Hornu, de la maternité de Braine-l’Alleud et de la maternité de Saint-Elisabeth à Namur (Les informations détaillées sont consultables sur le site de la Plateforme citoyenne pour une naissance respectée).

Imposer un masque à une femme qui met son enfant au monde est presque incroyable lorsque l'on connaît l'importance de la respiration lors d'un accouchement. Enfanter représente un effort physique comparable à celui d'un marathon ou d'un sport de haut niveau, pendant de très nombreuses heures

Une pratique contraire aux recommandations médicales

Pourtant demander à une parturiente de porter un masque est contraire aux recommandations médicales.

Dès le début de la pandémie, l'Organisation mondiale de la Santé a rappelé qu'il ne fallait pas porter un masque durant un effort physique, en ces termes : "Il ne faut PAS porter de masque quand on fait de l’exercice car les masques peuvent réduire l’aisance respiratoire. La transpiration peut entraîner une humidification plus rapide du masque, rendant la respiration plus difficile et favorisant la croissance des micro-organismes."


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Le Collège des Gynécologues et Obstétriciens américain (ACOG) abonde dans ce sens. Ses recommandations destinées aux femmes porteuses du COVID 19 sont les suivantes : "Lorsque vous poussez pendant le travail, le port d'un masque peut être difficile. Pour cette raison, votre équipe soignante doit porter des masques ou tout autre équipement respiratoire protecteur."

Le Collège des sages-femmes britanniques est encore plus clair : "Les femmes en travail ne devraient pas être invitées à porter des masques ou toute forme de couverture du visage." Ces recommandations insistent également sur tous les risques liés au port du masque pour les femmes : réactivation d'un traumatisme, aggravation des conditions respiratoires, hypoxie ou hypercarbie, limitation de la communication, surmédicalisation, inconfort et surchauffe.

Ne pas donner la possibilité aux patientes de vivre un accouchement respecté, c’est une violence obstétricale

En France, le Collège national des sages-femmes préconise également que "la patiente asymtomatique puisse retirer son masque lors du travail et des efforts expulsifs. Le personnel soignant devra être équipé de masques FFP2, de charlotte, de lunettes de protection et de surblouse à usage unique."

Adrien Gantois, président de ce Collège parle sans détour de violences. "C’est choquant d’obliger des gens à porter un masque pendant l’expulsion. Il faut donner toute la liberté à chaque femme de vivre son accouchement. Ne pas donner la possibilité aux patientes de vivre un accouchement respecté, c’est une violence obstétricale."


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Malgré les recommandations claires à l'étranger et au niveau international, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français a émis une position très ambiguë sur le port du masque. Il encourage le port du masque pour les parturientes et, en même temps, rappelle qu'il est interdit de l'imposer.

Ces recommandations ambiguës ont divisé la profession au point où le secrétaire général de cette instance, Pr Philippe Deruelle, a démissionné. Il a déclaré dans La Croix : "Je pensais que la profession avait évolué, mais elle ne sait toujours pas écouter les femmes, regrette-t-il. Comme je suis minoritaire au bureau du Collège, j’ai démissionné."

Quoi qu’il en soit, cette instance est claire sur le fait que le masque ne peut pas être imposé aux femmes qui accouchent. Le gouvernement français a lui aussi repris cette position en affirmant que le masque ne pouvait pas être obligatoire.

En Belgique, aucune instance ne s’est prononcée.

Les dangers du masque pour les femmes qui accouchent

Le port du masque est particulièrement nocif pour les femmes qui accouchent. De nombreuses femmes parlent d’inconfort, de difficulté à respirer dans un tel effort, de nausées, de vomissements, d’étourdissements. Face à des femmes qui s’évanouissent, des soignants se contentent de leur enlever le masque ou d’ajouter un masque à oxygène. Comment peut-on, en 2020, asphyxier des femmes qui sont en train de mettre leur enfant au monde ?

Pour certaines femmes, le port du masque dans cet état de paroxysme émotionnel qu’est l’enfantement, ravive des traumatismes. Certaines femmes ont fait des crises d’angoisse. D’autres, des attaques de panique. D’autres encore n’hésitent pas à parler de "calvaire" et d’"acte inhumain".

Le port du masque a également un effet négatif sur l’accouchement lui-même. L’enquête menée par le collectif Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques a montré que le port du masque est corrélé à une augmentation du pourcentage d’actes médicaux ou de complications : expression abdominale, fièvre, péridurale alors que le projet était de s’en passer, expression utérine, extraction instrumentale (forceps, cuillère, ventouse), perfusion d'ocytocine pour augmenter les contractions, déchirure du périnée. Ces complications sont corroborées par des témoignages de femmes : "L'obstétricien dit 'c'est bon, on passe à la césarienne' et me lance 'vous n'aviez qu'à mieux pousser'"

Cette même enquête a mis en évidence les risques plus grands de stress post-traumatique et de dépression du post-partum sur les femmes contraintes d’accoucher dans de telles conditions, ce qui complique d’autant plus la période de grande vulnérabilité qu’est le post-partum.

Comment peut-on, en 2020, asphyxier des femmes qui sont en train de mettre leur enfant au monde ?

Enfin, des questions se posent sur la capacité d’établir un lien correct avec son nouveau-né pour les femmes ayant dû le mettre au monde dans ces conditions. En France, la Fondation des Femmes s’insurge : "Le Gouvernement a beaucoup travaillé sur les 1000 premiers jours de l’enfant. Qu’il commence par assurer que pour son premier jour, l’enfant puisse voir le visage de sa mère et être embrassé par cette dernière".


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Les dangers du port du masque pour les sages-femmes

Le paradoxe de faire porter un masque aux femmes qui accouchent est qu’il met également en danger les soignant.es.

Il y a tout d’abord les doutes sur l’efficacité réelle d’un masque utilisé pendant des heures d’intense activité physique, imbibé de sueur, de salive et de mucosité nasale. Qu’en est-il de la sécurité de ce masque qui, en plus, bouge, tombe, est touché parfois par plusieurs personnes pour être remis en place ?

Mais surtout, si un grand nombre de maternités imposent le masque aux femmes qui accouchent, c’est pour éviter de devoir équiper les sages-femmes en protection adéquate face au virus du Covid 19 : masque FFP2, visière, charlotte et surblouse. Bien qu’un masque FFP2 coûte moins de 2 euros, de nombreux hôpitaux préfèrent les réserver aux unités Covid ou les stocker en prévision d’un afflux de patients porteurs du virus, plutôt que les utiliser dans leur maternité. La hiérarchie hospitalière considère, en effet, ce dernier usage comme "non prioritaire".

Les sages-femmes qui sont en première ligne auprès des parturientes, sont donc prises dans un dilemme éthique : permettre aux femmes d’accoucher de façon sécurisée – donc sans masque – mais en étant elles-mêmes mises en danger par défaut de protection, ou alors se protéger en infligeant des violences obstétricales à leurs patientes.

Beaucoup d’entre elles autorisent, en vertu de leur conscience professionnelle et de leur humanité, que des femmes enlèvent leur masque, parfois à l’insu des gynécologues. Elles se trouvent alors en porte-à-faux par rapport à leur hiérarchie qui considèrent qu’elles ont commis une faute en n’imposant pas de masque à leur patiente et ne reçoivent aucun soutien y compris lorsqu’une patiente asymptomatique se révèle porteuse du virus.

Le sexisme du masque

Demander aux parturientes de porter un masque est sexiste.

Il y a tout d’abord l’ignorance de ce qu’est un accouchement et l’impossibilité d’imaginer l’incroyable effort physique qu’il représente. Dans l’imaginaire collectif, prédomine toujours l’image d’une femme passive, couchée, sur laquelle les médecins agissent pour faire sortir l’enfant. Comprendre que lors d’un accouchement, l’utérus devient le muscle le plus puissant de l’organisme – hommes et femmes confondus – transgresse les idées reçues la prétendue faiblesse des femmes.

Ensuite, les partisans du port du masque pour les femmes justifient cette pratique en diffusant des témoignages de jeunes mères qui aurait " bien " vécu la situation et qui expliquent que c’était logique pour elles de protéger l’équipe médicale. Il s’agit du stéréotype de genre voulant que les femmes placent le bien-être des autres au-dessous de leur propre santé, voire qu’elles se sacrifient pour autrui.

Les recommandations médicales sont limpides sur les effets négatifs du masque. Les droits des patient.es, rappelé par toutes les instances médicales, protège les femmes qui l’enlèvent

Il s’agit ici de la même logique que pour l’obligation pour les femmes d’accoucher couchées sur le dos, c’est-à-dire la pire position puisqu’elle engendre des complications et est la plus douloureuse pour les femmes, mais dont la seule raison d’être est d’augmenter le confort des soignants.

Enfin, il est intéressant de relever que les services de maternités sont composés d’un très grand pourcentage de femmes et que la profession de sages-femmes est quasiment exclusivement féminine. Il est très révélateur que la hiérarchie hospitalière considère que la protection de ces soignantes ne soit pas prioritaire.

Les femmes ont le droit d’arracher leur masque

Une chose est claire : les femmes ont le droit d’arracher leur masque quand elles accouchent. Les recommandations médicales sont limpides sur les effets négatifs du masque. Les droits des patient.es, rappelés par toutes les instances médicales, protègent les femmes qui l’enlèvent.

Les femmes ont, en outre, le droit de ne pas se conformer aux stéréotypes de genre et ne sont pas tenues sacrifier leur santé ou de gâcher leur accouchement pour pallier les carences du système médical ou les décisions sexistes de la hiérarchie hospitalière. C’est aux soignants de protéger les patientes, pas les patientes de protéger les soignants.

Il est donc urgent que les hôpitaux équipent correctement les sages-femmes de leur maternité pour qu’elles puissent accompagner correctement les femmes qui accouchent. Il est inadmissible que ces professionnelles de santé soient exposées au Covid 19 alors qu’elles appliquent les recommandations sur l’accompagnement des accouchements et font consciencieusement leur travail.

Enfin, vu la grande diversité des pratiques au sein des hôpitaux belges, une intervention des Ministres de la Santé est souhaitable pour affirmer un protocole sanitaire clair : pas de masque pour les femmes qui accouchent et la mise à disposition d’une protection adéquate des soignant.es dans les maternités.

"Accouchement : les femmes méritent mieux" - Le livre de Marie-Hélène Lahaye

Marie-Hélène Lahaye est une féministe, juriste, blogueuse et lanceuse d'alerte belge. Depuis 2013, elle tient le blog Marie accouche là qui a pour but "l'exploration féministe et politique autour de la naissance". 

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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