Les femmes, la colonisation, et ce qu'il en reste…

Les femmes, la colonisation, et ce qu’il en reste…
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Cette chronique a été écrite pour l'émission radio "Les Grenades, série d'été", à retrouver chaque samedi de l'été sur La Première, de 9h à 10h.

Épisode 1 : femmes et colonisation.

Les femmes dites colonisées ont longtemps été les grandes absentes des narrations du temps colonial. Elles ont pourtant été abondamment représentées et ces images continuent d’empoisonner le présent. 

Imaginez. Une photo en noir et blanc. Au premier plan, une femme cadrée en pied. Au second plan, la nature luxuriante. Un accordéon posé sur ses genoux qui semble de trop. Elle a le regard triste, droit dans l’objectif. Est-ce vraiment de la tristesse ou de la colère ? Au dos de cette carte postale, une légende : Ménagère.


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C’est ainsi qu’on appelait les maitresses des Belges en colonie. Ménagères. Parmi les innombrables photos qui m’a été donné de voir sur la colonisation belge, c’est celle-ci qui fut pour moi la plus marquante. Qui était cette femme? Quelle était son histoire ? Était-elle vraiment au service ménager et sexuel d’un belge ou fut-elle, comme tant d’autres, l’objet d’une mise en scène. Des questions qui restent en suspens pour des milliers de visages anonymes de la propagande coloniale.

Des femmes au premier et au second plan

Dans les représentations coloniales, les femmes sont donc partout. Au premier ou second plan, elles se fondent dans le décor des imaginaires imposés qui forgeront les cerveaux : lorsqu’on les expose à la fin du 19e siècle à l’occasion des expositions universelles en Belgique, elles occuperont une place de choix dans le spectacle que l’on donnait à voir dans les enclos du parc de Tervuren ou à Anvers.

Qui était cette femme? Quelle était son histoire ? Était-elle vraiment au service ménager et sexuel d’un belge ou fut-elle, comme tant d’autres, l’objet d’une mise en scène. Des questions qui restent en suspens pour des milliers de visages anonymes de la propagande coloniale

Imaginez encore, dans la société puritaine et catholique, ils furent des millions à se presser pour jeter un œil sur ces corps nus. Ces mêmes corps que des anthropologues "emprunteront" pour les mesurer et les photographier. Totalement nus. Diamètre antéro-postérieur, longueur du nez, grande envergure, taille du pied, indice nasal, taille du bassin. Tout y passe pour confirmer les théories racistes et partager le Congo en "ethnies" et autres "peuplades".

Ces corps dénudés peints, photographiés, filmés d’innombrables fois. Ils feront partie de nombreuses affiches, cartes à collectionner, cartes postales où l’on apposera, au dos, quelques lignes sur le quotidien si tranquille du Congo Belge. Les fantasmes les plus débridés y seront accolés, inséparables du système de domination à l’œuvre : femmes faciles, dociles, animalisés.

Les hommes s'accaparent la terre, et les femmes avec

Femmes objets quasi-systématiquement seins nus jusqu’au années 50. Elle illustrera les livres et les romans ou autres récits coloniaux. L’avocat bruxellois Edmond Picard écrit en 1896 de retour du Congo. On y décrit leur corps comme les paysages exotique. Pour ces hommes qui se foutent pas mal des règles et des lois de la métropole au Congo, ces femmes font partie du paysage, on s’accapare la terre et les femmes avec.

Leurs coiffures feront aussi l’objet d’une obsession incessante par les propagandistes. On insiste beaucoup sur ces cheveux si étranges des femmes congolaises, rwandaises et burundaises. La propagande oscille entre un nid de saleté, un repère à parasites et l’émerveillement devant autant de créativité face aux coiffures européennes, moins expressives et considérées comme plus strictes.

Les fantasmes les plus débridés y seront accolés, inséparables du système de domination à l’œuvre : femmes faciles, dociles, animalisés.

L’une des têtes de proue de cette obsession restera la femme Mangbetu au crane allongé et la coiffure ovale. De curiosité, elle acquerra ensuite un statut d’emblème de la colonie, facilement reconnaissable. Un vrai logo. Ces coiffures seront le carrefour des leitmotivs coloniaux : humour cynique et raciste, injonction sanitaires, classification par ethnies.

Des représentations déformées

Les représentations de ces femmes sont déformées en fonction des fantasme. Dans les dessins et peintures qui circulent, les lèvres, les seins, les cuisses, les fesses semblent énormes par rapport aux femmes blanches de la métropole. Car c’est bien cette comparaison avec les standards féminins européens qui alimenteront les fantasmes et les perception de l’homme blanc.

Pour ces hommes qui se foutent pas mal des règles et des lois de la métropole au Congo, ces femmes font partie du paysage, on s’accapare la terre et les femmes avec

De l’autre côté et en négatif, les femmes blanches envoyées avec leur mari ou leur congrégation dans les années 20 sont l’exemple à suivre pour les femmes colonisées. La religieuse est le symbole de l’œuvre éducatrice de ces femmes (elle s’oppose d’ailleurs à l’animal sexuel qu’est la femme congolaise).

Comment se comporter, se laver, faire à manger. La soi-disant œuvre éducationnelle s’arrête aux primaire. Après, c’est l’école ménagère où elles apprendront à laver, coudre, cuisiner. Drôle d’aspect positifs…

Dans les années 50, les femmes auront aussi droit à au statut des "évolué.es", ce statut qui donnait droit à une carte du mérite civique, différenciant l’élite congolaise du reste de ladite "masse" sera octroyé par les pouvoirs coloniaux, après enquête sociale jusque dans les intérieurs. Les femmes devaient montrer qu’elles savaient tenir une place attendue : élever les enfants, faire la cuisine, gérer la propreté intérieure. Elle fait partie encore une fois du décor que l’on scrute.

Citez-moi une femme

Ce décor colonial que l’on interroge enfin aujourd’hui ne retient donc aucun nom de toutes ces femmes. Citez-moi un référent masculin congolais de l’histoire coloniale belge en dehors de Lumumba ? C’est déjà chose ardue pour nombre de belge qui soutiennent avoir une histoire commune avec le Congo, le Rwanda et le Burundi. Alors une femme ? Citez-moi une femme ?

Il est temps de nous mettre au travail pour qu’enfin nous apprenions aux suivant.es qui était Pauline, trop longtemps veuve, et qui étaient Mobechi, Mamba, Langa, Adungi et toutes les autres pour que ces prénoms ne reste pas que dans les case de cet affreux tableau d’un certain Docteur Jacques qui les mesura en 1894.

Plus que temps, pour que nous apprenions à réfléchir à ce qu’une main dans les cheveux sans consentement signifie, que cesse une bonne fois pour toute les publicités douteuses qui dénudent systématiquement les afrodescendantes et les "oh, la chance, d'avoir des fesses comme" que l’on oserait (peut-être) pas ou plus envers une non-racisée.

En 2020, la société belge  est-elle prête à regarder en face le passé de ces femmes ? Est-elle prête à prendre à bras le corps les problèmes que rencontrent leurs descendantes, fruits de ces représentations ?

Femmes et colonisation: 60 ans d'indépendance du Congo

Une chronique de Julien Truddaïu, chargé de projets de l'ONG CEC, co-auteur du livre Notre Congo.

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