Comment déconstruire le secteur du bâtiment?

Durant le confinement, beaucoup de Belges ont célébré le personnel de première ligne, un secteur très féminisé : selon les derniers chiffres de Statbel (2019), près de 91% du personnel infirmier sont des femmes. Elles sont également 98% d’aides-soignantes à domicile (et 91% en institution). Si les métiers du care, du soin des autres, de la sollicitude, sont en majorité féminins, les femmes sont sous-représentées dans d'autres métiers.

Le secteur de la construction détient la palme, toujours selon Statbel : 1,1% d’électriciennes, 1,1% de maçonnes, 1,3% de plombières ou encore 1,5% de menuisières. Sur les chantiers, elles brillent aussi par leur absence : seulement 2,3% de femmes sont ouvrières.

L’argument avancé par l’imaginaire collectif pour justifier ces chiffres est celui de la pénibilité du secteur, "un truc de bonhomme" qui requiert une force physique que les femmes n’auraient pas.

Si les femmes sont invisibilisées, elles ne sont pas totalement absentes de ce secteur, notamment dans les postes hiérarchiques, les femmes sont 4,5% à être managers dans le bâtiment. C’est le cas de Dolores Galan, élue en mai 2020 en tant que nouvelle présidente de l’ASBL Perle : "Nous sommes un réseau de femmes professionnelles et responsables d’une entreprise de construction présent un peu partout en Wallonie", explique-t-elle.


►►► A lire : De plus en plus de femmes se lancent dans les métiers de la construction


Fondée en 1996, l’un des objectifs premiers de l’association était de créer le statut de "conjointe-aidante". "Les femmes qui travaillaient dans le secteur du bâtiment étaient presque toujours les épouses ou les filles des entrepreneurs et elles les aidaient dans l’administratif. La plupart n’avaient pas suivi un cursus scolaire ou de formation dans ce domaine spécifique. Si certaines d’entre elles étaient rémunérées, d’autres ne gagnaient pas un sous, alors qu’elles prestaient pourtant des heures de travail. Notre ASBL a réussi à faire reconnaître le titre de conjointe-aidante par le monde politique", souligne Dolores Galan.

L’argument avancé par l’imaginaire collectif pour justifier ces chiffres est celui de la pénibilité du secteur, "un truc de bonhomme" qui requiert une force physique que les femmes n’auraient pas

Une division sexuelle du travail : entre valorisation et dévalorisation

Ce statut a longtemps été nié, et ce n’est pas anodin. Dans son étude Force physique et féminisation des métiers du bâtiments, la doctorante et experte en santé du travail, Stéphanie Gallioz, explique que cette aide administrative était considérée "comme improductive", comme un simple coup de mains de paperasse, alors que les hommes sur le chantier faisaient tourner financièrement l’entreprise : ils étaient les producteurs manuels.

On parle de division sexuelle du travail, d’un espace sexuellement ségrégué. "Cette dichotomie entre le productif et l’improductif est intéressante à souligner, car elle renvoie à une certaine conception du travail. Ne peut être désigné comme travail que ce labeur manuel qui use le corps et demande une certaine force physique : image du travail d’homme. Travailler dans ce secteur renvoie donc directement aux activités de chantier, seules fonctions valorisées et valorisables car construites comme productives ", analyse Stéphanie Gallioz dans un article.

Cette aide administrative était considérée comme improductive, comme un simple coup de mains de paperasse, alors que les hommes carburant sur le chantier faisaient tourner financièrement l’entreprise

C’est précisément là, dans cette dichotomie de productif valorisant (les hommes sur le terrain) et improductif dévalorisant (les femmes dans l’administratif), que prend racine l’argument principal du "femmes et construction ne font pas bon ménage". Pour travailler sur le chantier, il faut de la force physique, ce que les femmes ne semblent pas avoir ou du moins pas autant que les hommes. C’est ce qui expliquerait, en partie, pourquoi elles sont marginalisées dans ce secteur (et particulièrement sur le chantier).

Certes, travailler dans le bâtiment requiert de la force physique. Mais, la perception qu’a l’imaginaire collectif de la force physique est le résultat de constructions sociales et sociologiques genrées, selon lequel une femme est trop fragile pour mettre la main à la pâte sur le chantier. Aussi, les ouvriers et les chefs d’entreprise ont parfois du mal à accepter la présence des femmes dans ces métiers, "parce qu’elles viennent remettre en cause un ordre hiérarchique instauré jusqu’à une date récente comme un élément de nature", selon Stéphanie Gallioz.

La force physique typiquement masculine ?

Cette division sexuelle du travail entre les femmes reléguées à l’administratif et les hommes au chantier, est le résultat de deux stéréotypes : la femme est un être fragile, bienveillant, tandis que l’homme est perçu comme courageux et fort. En fait, c’est aux travaux scientifiques du siècle des Lumières qu’on doit ces représentations socialement construites (et présentées comme étant naturelles) du féminin et du masculin.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Mais c’est surtout durant le XIXième siècle que l’image de la femme fragile devient une norme acceptée par l’imaginaire collectif. Avec la révolution industrielle, les femmes de la classe moyenne se voient établir un nouvel ordre social : celui de rester à la maison, "protégées" dans la maison conjugale. "Du fait de leur "fragilité naturelle ", les femmes risquent, si elles refusent de se soumettre – c’est ce qu’on leur fait croire – de perdre leur pouvoir reproducteur, leur seul destin acceptable", explique Stéphanie Gallioz.

Lorsqu’on a besoin de main d’œuvre pour relancer l’économie  (durant la guerre, par exemple), le manque de force physique féminine ne semble plus être un obstacle

Pourtant, historiquement, les femmes ont exercé des tâches physiques importantes qui, par la suite, ont été attribuées aux hommes. Au Moyen Âge, en Europe centrale et de l’Ouest, elles exerçaient des métiers comme la métallurgie ou travaillaient déjà dans le bâtiment. Au XIXième siècle, elles travaillaient dans les mines ou transportaient de la marchandise lourde.

Stéphanie Gallioz pointe aussi que lorsqu’on a besoin de main d’œuvre pour relancer l’économie (durant la guerre, par exemple), le manque de force physique féminine ne semble plus être un obstacle : les hommes étant sur le front, les femmes sont appelées à être fortes et à participer à l’effort de guerre.

D’autant que certains métiers majoritairement féminins (comme le secteur du care) demandent aussi force et résistance physique. Une infirmière, par exemple, soulève des personnes, pour les soin ou les nettoyer.

Mais, une fois de plus, la robustesse physique requise est invisibilisée et apparait comme davantage "naturelle" car féminine. "La force physique, comme propriété valorisée ou au contraire ignorée, s’organise autour de la formation genrée de ces métiers et participe ainsi à la construction des qualifications", écrit Stéphanie Gallioz.

Dégenrer le secteur du bâtiment

Membre depuis près de 20 ans de l’ASBL Perle, Dolores Galan voit une évolution de la présence des femmes dans le bâtiment : "Avant, la femme dans une entreprise, c’était juste l’épouse ou la fille de. Aujourd’hui, de plus en plus d’entrepreneurs de construction passe le flambeau aux femmes ce qui n’aurait pas été le cas dans les années 80".

 Quand je vais sur un chantier, j’aime bien l’odeur et voir son évolution. Mais je pense que ce n’est pas le cas pour bon nombre de filles

En effet, si les femmes restent minoritaires, elles sont de plus en plus nombreuses à se lancer dans le secteur. En 2017, la Confédération Construction notait 8,4% de travailleuses dans le bâtiment. "Ce qu’il faut comprendre, c’est que dans ces entreprises, ce sont principalement des hommes qui travaillent ou qui sont gestionnaires de chantiers et donc souvent, par après, ce sont eux qui accèdent à des postes plus important comme celui de managers. Quand les femmes deviendront gestionnaires de chantier, cela favorisera l'accès à des postes hiérarchiques plus importants. Mais j’ai quand même l’impression que, dans la mentalité des filles et femmes, ce n’est pas un secteur qui les attire. Elles sont davantage attirées par la peinture ou la décoration, plus que par le "gros-œuvre".  Moi, quand je vais sur un chantier, j’aime bien l’odeur, voir son évolution et je pense que ce n’est pas le cas pour bon nombre de filles ", explique Dolores Galan. Une autre différence genrée et sociétale, et non naturelle.

Cette perception genrée du secteur s’expliquerait aussi par le manque de moyens, plus qu’alarmant, dans l’enseignement. "Les écoles n’ont pas de structure pour apprendre correctement aux élèves, c’est encore du vieux matériel, il manque de professeur.es. Il faudrait vraiment qu’il y ait une volonté politique de moderniser et de favoriser les filières de la construction. Je pense que ça pousserait davantage les filles, et les garçons d’ailleurs, à aller vers le secteur du bâtiment", continue-t-elle.

Et le secteur en aurait bien besoin : en 2020, le Forem l’a classé en pénurie de main d’œuvre.

Intégrer davantage les femmes et dégenrer ce secteur construit au masculin pourrait être une solution afin de pallier ce manque. Car, on l'a vu, plus il y aura de femmes sur le chantier, plus il y a aura de chance qu’elles dirigent un jour une entreprise de construction. "En tant que nouvelle présidente de l’ASBL Perle, mon objectif est vraiment de créer un networking entre les femmes, de se soutenir et de faire connaître les entreprises dirigées par des femmes", termine Dolores Galan.

A noter : l’ASBL Femmes de métier organise des formations pour devenir carreleuse, maçonne, couvreuse, peintre ou encore menuisière. 

Cet article est une contribution externe.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK