Les communautés misogynes (la manosphère) et leur haine des femmes explosent sur internet

La manosphère, les communautés misogynes 2.0
La manosphère, les communautés misogynes 2.0 - © Tous droits réservés

La manosphère est un ensemble de communautés en ligne où des hommes se retrouvent pour parler de leurs problèmes d’hommes mais aussi pour revendiquer ouvertement leur haine des femmes. C’est depuis ces groupes misogynes, entre autres, qu’ils organisent des "raids" contre celles qui osent l’ouvrir.

Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, le féminisme 2.0 a explosé. On ne calcule plus le nombre de comptes d’empowerment féminin ou de groupes en ligne qui se sont transformés en véritables communautés féministes, en espaces de parole.

Les internautes échangent entre eux mais coordonnent aussi des raids, des attaques virtuelles contre les Youtubeuses, les bloggeuses ou les journalistes féministes

Cette plus grande visibilité a entraîné la montée de groupes anti-féministes sur le Web. Des hommes masculinistes y expriment une misogynie plus ou moins assumée, leurs discours reposent sur des stéréotypes de genre, voire des propos haineux. D'ailleurs, pendant trois jours en mai 2020, une dizaine d'hommes militants masculinistes membres de la 22 Convention prévoient d'expliquer aux femmes comment être des femmes "idéales". Le message principal de ce groupe pointe le fait que les femmes ne sont plus ce qu'elles étaient –trop éduquées, trop intéressées par leur carrière–, d'où le slogan: "Make Women Great Again" ("rendre aux femmes leur grandeur"). La rhétorique anti-féministe est au cœur de leur propos, les femmes semblent représenter pour eux une menace à leurs propres privilèges. Comme l’écrit Garance : "Les masculinistes appuient leur action sur deux principes idéologiques, celui d’un anti-féminisme caricatural (il n’y aurait qu’un seul féminisme qui se réduirait à la haine des hommes et leur soumission) et celui de la construction des hommes comme victimes d’une "fémocratie", c’est à dire d’un règne des femmes et du féminisme". Au sein de la manosphère, que ce soit via les réseaux sociaux, le forum 18-25 du site jeuxvideo.com, ou encore sur Reddit, les internautes échangent entre eux mais coordonnent aussi des raids, des attaques virtuelles contre les Youtubeuses, les bloggeuses ou les journalistes féministes.

Un discours de plus en plus radical

Selon les experts, la manosphère se subdivise en quatre grands groupes. Les MGTOW, contraction de Men Going Their Own Way, sont des hétéros qui veulent mener leur vie sans les femmes. Les masculinistes, eux, se portent en défenseurs des droits et des intérêts des hommes en attaquant les féministes. Les pickup artists sont des pseudos-pros de la drague, rejetés par les filles à l’adolescence, ils enchaînent les conquêtes une fois devenus adultes. Et enfin, il y a les incels, des célibataires endurcis qui voudraient avoir des relations amoureuses ou sexuelles mais qui ne parviennent pas à trouver de partenaires. Ceux-là sont sans doute les plus frustrés et donc les plus dangereux.

Sur Reddit, de 2011 à 2018, les propos y seraient devenus de plus en plus violents, racistes et homophobes.

Une équipe de recherche de l’Open University au Royaume-Uni a mené une étude en analysant 6 millions de posts publiés dans sept communautés misogynes de Reddit. Selon l’étude, le discours masculiniste s’y radicaliserait de plus en plus.  De 2011 à 2018, les propos y seraient devenus de plus en plus violents, racistes et homophobes.

Sur Reddit ou ailleurs, certains membres de la manosphère ont des discours plus intolérables que d’autres.  "Mais les discours policés, calibrés pour être plus socialement acceptables, sont souvent les plus insidieux. Ils s’enrobent de statistiques et de faits (il y a plus de garçons décrocheurs, plus d’hommes itinérants) détournés de leur sens pour mieux servir une thèse plus générale à coups de sophismes et de fausses équivalences", explique le journal québécois La Presse. 

 


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe.


 

De la haine en ligne aux féminicides

Dans l’article To Learn About the Far Right, Start With the ‘Manosphere’, The Atlantic a mis en lumière les liens entre les mouvements d’extrême droite et l'antiféminisme, les deux n’hésitant pas à utiliser la théorie du complot et à faire de la suprématie de l’homme blanc, le seul et unique modèle de société. "La rhétorique antiféministe est une puissante porte d'entrée vers un nationalisme blanc violent", écrit le journal.

Si le sujet est au cœur du débat Outre-Atlantique, c’est parce que plusieurs attentats anti femmes ont été commis au Canada

Au Québec, la question de la manosphère est particulièrement sensible. Pendant près de cinq mois, le journaliste de L’actualité, Marc-André Sabourin, s’est intéressé au sujet. Son reportage a inspiré Charles Gervais, le réalisateur du documentaire Bitch !, qui a infiltré la manosphère. Si le sujet est au cœur du débat Outre-Atlantique, c’est parce que plusieurs attentats anti femmes ont été commis au Canada. A Toronto en 2018, Alek Minassian, 25 ans, a tué 10 personnes dont huit femmes. Quelques instants avant cet attentat, il avait publié un message appelant les plus radicaux de la manosphère à la révolution. Cette attaque a choqué une bonne partie de la communauté, de nombreux hommes ont condamné cet acte, une minorité l’a applaudi. Un autre massacre misogyne a bouleversé la société, la tuerie de l’école polytechnique de Montréal. En 1989, Marc Lépine, a fait sortir les hommes de l’auditoire, il a ouvert le feu et a tué 14 personnes, uniquement des femmes, avant de retourner son arme contre lui. 30 ans plus tard, le 6 décembre 2019, le Canada a enfin reconnu ce féminicide de masse, une plaque commémorative a été inaugurée. Le massacre reste toujours très ancré dans les mémoires, un drame absolu pour beaucoup et une victoire pour certains fous. A Montréal, comme l’explique La Presse, Jean-Claude Rochefort, un admirateur de Marc Lépine, a été arrêté juste avant la cérémonie commémorative. Plusieurs de ses posts signés sous le pseudo Rick Flashman étaient repris sur un forum très consulté par les incels où Marc Lépine et d’autres tueurs de masse qui ont ciblé des femmes sont glorifiés.

 

Youtubeuses et journalistes harcelées

Bien sûr, tous les propos misogynes ne mènent pas aux féminicides. Néanmoins, comme nous l’avons vu à travers l’étude de l’Open University, le discours en ligne devient de plus en plus violent et radical. Les menaces de morts sont le quotidien de certaines femmes, Youtubeuses, journalistes, blogueuses. Le collectif "Les Internettes" a dénoncé le phénomène dans le documentaire "Elles prennent la parole". Dernièrement, la Youtubeuse Charlie Danger, créatrice de la chaîne de vulgarisation archéologique "Les Revues du Monde", a expliqué être la cible de nombreuses  attaques. Malheureusement, son cas est loin d’être isolé. En 2016, c’est Marion Seclin, une Youtubeuse française féministe et engagée, qui a été victime d’un raid ultra violent à la suite de la diffusion d’une vidéo sur le harcèlement de rue. 40.000 messages : menaces de mort, de viol, appels au suicide ou à "tuer toute sa famille". Un harcèlement massif initié par le Youtubeur le Raptor Dissident qui avait publié une vidéo en attaquant le discours féministe de Marion Seclin. La communauté du Raptor dissident est très importante (plus de 650 000 abonnés), certains de ses abonnés ont harcelé massivement Marion Seclin. Aujourd’hui, le Youtubeur continue de publier des vidéos en déconstruisant les idées féministes à coup de sexisme et de pseudos-infos sorties de leur contexte.

Chez nous, la situation n’a rien de plus glorieux. Plusieurs journalistes, à l’instar de Myriam Leroy et Florence Hainaut, ont témoigné être victimes de cyberharcèlement.

Selon une étude d’Amnesty International réalisée dans 8 pays auprès de femmes de 18 à 55 ans, "près d'un quart (23 %) des femmes sondées ont déclaré avoir subi des violences ou du harcèlement sur internet au moins une fois". De nombreuses femmes qui osent prendre la parole sur internet vivent dans la peur de se faire harceler ou s’autocensurent par prévention. Selon l’étude d’Amnesty, 32 % des femmes qui ont déjà été harcelées ont cessé de publier des contenus véhiculant leur opinion sur certains sujets. Ce cyberharcèlement est en très grande majorité causé par des hommes, ce comportement en ligne violent est impardonnable, le phénomène est à prendre très sérieusement. Ces hommes qui attaquent les féministes ne sont les victimes de personnes sinon de leur propre système de pensées. Puisse ces communautés toxiques laisser place à des espaces d’échanges pour construire de nouvelles visions de la masculinité.