Les agressions sexuelles se poursuivent pendant le couvre-feu

Les agressions sexuelles se poursuivent pendant le couvre feu
Les agressions sexuelles se poursuivent pendant le couvre feu - © Getty Images

Depuis fin octobre, les Belges vivent sous le couvre-feu. Des villes silencieuses après une certaine heure, où les victimes de violences sexuelles se retrouvent dans des réalités encore plus complexes qu’à l’ordinaire.

Depuis des mois, les mesures sanitaires et les sanctions qui en découlent viennent ajouter une nouvelle couche de difficultés à la réalité des agressions sexuelles. Au sein des familles, dans des espaces privés, derrière les portes, des actes violents se déroulent dans l’invisibilisation la plus totale.

Delphine* a 31 ans, plusieurs hommes l'ont agressée sexuellement, nous avons recueilli son témoignage entremêlé de souffrance et de culpabilité. Un récit dur et violent, mais nécessaire. Rappelons que seul l’auteur d’une agression est responsable, peu importe la situation. Couvre-feu, alcool, confinement : rien ne justifie une agression.


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"Je me sentais en confiance"

L’interdiction de circuler de 22h à 6h (de minuit à 6h en Flandre) a complètement bouleversé les interactions sociales. Bien sûr, les rassemblements sont limités, mais, même si elles sont interdites et stigmatisées, des fêtes lockdown sont quand même organisées. Dès lors, tou·tes les contrevenant·es se posent la même question : partir à 22h ou rester jusque bloqué·e jusque 6h...

"Nous étions censés faire une soirée à quatre, une amie, moi et deux connaissances. L’un des gars avait loué un AirBnb pour ne pas avoir de problèmes avec les voisins. C’était supposé être à la bonne franquette. Le jour même, mon amie a annulé." Prise au dépourvu, Delphine essaye de trouver quelqu’un pour l’accompagner, en vain… L’hôte la rassure, elle lui fait confiance et se rend seule à la fête dès 18h. "Je me suis dit que j’aurais le temps de partir avant le couvre-feu en cas de problème. Je me suis retrouvée avec six mecs. Au début, je me sentais en confiance, je connaissais la plupart d’entre eux."

Mon objectif, en parlant, c’est que les femmes ne minimisent pas le caractère dangereux d’une situation et qu’elles quittent cette situation, qu’elles se mettent à l’abri peu importe les règles

La soirée se passe, l’ambiance est plutôt agréable. Et puis, les choses s’enchaînent et dégénèrent, ils sortent de la drogue, ils resservent son verre, très vite, elle se sent mal, l’alcool lui monte à la tête. Elle part se reposer dans l’une des chambres. Un des hommes s’allonge sur elle et commence à l’embrasser, elle le repousse. "Je lui ai dit "non je ne suis pas bien", je n’avais pas envie de lui." Il s’en va.


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"C'était la nuit de l'horreur"

Un deuxième homme, plus agressif débarque dans la chambre : "Il a essayé de me toucher, de m’embrasser, j’ai commencé à vomir. Je n’ai pas arrêté de dire non. J’étais dans un état où je n’arrivais plus à réagir de manière forte. J’étais en position fœtale pour bloquer l’accès à mes parties intimes."

Ce second agresseur retire les collants de Delphine, elle réalise le danger, réagit avec force et les remonte en répétant "non". L’homme s’allonge de l’autre côté du lit et s’endort.

Delphine se sent un peu mieux, elle retourne dans le salon avec les autres. La situation s’apaise, du moins en apparence. Le premier homme qui avait essayé de la toucher plus tôt dans la soirée se tient calme, redevient "sympa", le deuxième est toujours endormi.

Quelque temps plus tard, tout le monde quitte les lieux malgré l’interdiction de circuler du couvre-feu, sauf les deux hommes. Delphine, elle n’ose pas partir et braver les règles sanitaires. Elle pense que le danger est écarté, après tout, le premier a l’air d’avoir compris, et le deuxième est endormi. Et il ne reste plus que quelques heures, et il y a cette fatigue immense…

Elle essaye de se rassurer et se dit qu’il est plus sécure de se reposer en attendant la levée du couvre-feu. Elle s’allonge sur le canapé-lit que le premier a préparé. La situation devient de plus en plus complexe et perverse. L’homme se met au-dessus d’elle et commence à essayer d’avoir un rapport sexuel avec elle. Elle refuse. Il s’arrête. Celui qui dormait, le plus dangereux des deux, débarque en caleçon et commence à la toucher. Elle dit non avec force. Le premier essaye de s’interposer, mais finit par partir dans la chambre et la laisse avec l’agresseur.

"Il insistait de manière insidieuse, j’essayais de garder mon calme pour faire en sorte qu’il soit le moins énervé possible". Ensuite, comme il n’arrête pas, elle retourne dans la chambre avec le premier, "le moins pire des deux". Elle lui raconte ce qu’il s’est passé, que l’autre lui fait peur, qu’il ne veut pas arrêter. L’homme fait mine d’être désolé et de lui apporter du réconfort.

Ensuite, il recommence, toujours de manière pernicieuse à essayer de lui faire accepter de plus en plus de choses jusqu’à se frotter à elle, en se masturbant sur sa jambe en lui répétant "je te respecte puisqu’on garde nos vêtements". "C’était la nuit de l’horreur...", confie Delphine. "Mon objectif, en parlant, c’est que les femmes ne minimisent pas le caractère dangereux d’une situation et qu’elles quittent cette situation, qu’elles se mettent à l’abri peu importe les règles."

La victimisation secondaire

La jeune femme finit par quitter les lieux au petit matin. "J’ai mis quelques jours à comprendre ce qu’il s’était passé. Mon amie, le lendemain m’a dit : "Ouf ça va, tu ne t’es pas fait violer." Alors non, il n’y a pas eu de pénétration contre ma volonté, mais il y a eu d’autres trucs contre ma volonté."

Au lieu de trouver du soutien, Delphine se retrouve à devoir se justifier. Une posture malheureusement bien trop courante dans ce genre de situation. Stéphanie Jacquet-Parienté, juriste pour l’asbl SOS Viol explique : "Les paroles déplacées, le jugement de la part de l’entourage ou de professionnel·les (d’où l’importance de la formation) victimisent une seconde fois la victime." Ce phénomène s'appelle la victimation secondaire.

En parler, c’est le risque de se retrouver encore plus abîmée. Je n’ai pas du tout envie de me retrouver face à des gens qui vont nier le problème. Je n’ai aussi aucune confiance en la police, la mère d’une amie s’est fait violer et leur réaction a été très violente. J’ai peur que si je porte plainte, je reçoive une amende

Delphine a le sentiment de se retrouver dans une zone grise, "C’était pernicieux et pas si frontal, il faut arriver à mettre ses limites dans les situations bancales". Les agressions sexuelles sont complexes et multiples. Comme l’on peut le lire dans le dossier sur les violences sexuelles de la Fédération des Centres de Planning Familial des FPS, "l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit les violences sexuelles comme "tout acte sexuel, tentative pour obtenir un acte sexuel, commentaire ou avance de nature sexuelle, ou acte visant à un trafic ou autrement dirigé contre la sexualité d’une personne en utilisant la coercition, commis par une personne indépendamment de sa relation avec la victime, dans tout contexte, y compris, mais sans s’y limiter, le foyer et le travail".

Par coercition, il faut entendre le recours à la force physique (à divers degrés), l’intimidation psychologique, le chantage et les menaces. En d’autres termes, tout acte lié à la sexualité et réalisé sans le consentement d’une personne est considéré comme une violence sexuelle.

C’est également le cas quand la personne agressée n’est pas capable de refuser ou de montrer son désaccord (parce qu’elle est ivre, droguée, endormie ou encore en incapacité mentale de le faire).

Ce sont situations compliquées à gérer pour les victimes. Il y a un sentiment de culpabilité. Ces personnes vont estimer qu’elles se sont mises en danger alors qu’évidemment, aucune situation ne peut justifier une agression sexuelle. C’est toujours l’auteur qui est responsable

Le droit de fuir avant tout

La fermeture des endroits publics de sociabilisation est un danger potentiel en plus pour de nombreuses personnes, on pense notamment à tous les dates Tinder qui se déroulent à huis clos. Difficile de comptabiliser et de rendre compte de ces histoires, ce qui est certain, c’est que les confinements accentuent les risques. "Il y a souvent un décalage entre le moment où les gens vont parler de ce qui leur est arrivé et la date des faits", commente Stéphanie Jacquet-Parienté.


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"En parler, c’est le risque de se retrouver encore plus abîmée. Je n’ai pas du tout envie de me retrouver face à des gens qui vont nier le problème. Je n’ai aussi aucune confiance en la police, la mère d’une amie s’est fait violer et leur réaction a été très violente. J’ai peur que si je porte plainte, je reçoive une amende."

Une idée qui est compréhensible, au vu du climat sécuritaire dans lequel nous vivons, mais elle est fausse. Nous avons demandé à la juriste de SOS Viol de revenir sur les droits d’une victime. Il nous semble primordial que ce message soit diffusé largement : "Fuir une situation de violence est considéré comme un déplacement essentiel, tout comme le fait de porter plainte." 

Concernant la prise en charge : "Elle peut se faire au niveau du CPVS (Centre de Prise en charge des Violences Sexuelles), là, la personne va être prise en charge de manière médicale et psychologique et va pouvoir porter plainte si elle le souhaite. Ce sont des professionnel·les formé·es à la problématique, ils et elles ne vont certainement pas mettre en balance la gravité de la situation avec le fait de ne pas avoir respecté le couvre-feu.

"Si on est dans un commissariat lambda, on va retrouver les difficultés classiques, il faut alors demander à être pris·e en charge par un policier spécialisé ou par le service d’assistance aux victimes. On peut supposer de tomber sur quelqu’un qui a l’intelligence de ne pas pointer la contravention au couvre-feu."

Fuir une situation de violence est considéré comme un déplacement essentiel, tout comme le fait de porter plainte

Non, c’est non

Selon le sondage sur les violences sexuelles en Belgique d’Amnesty et SOS Viol, les idées reçues sur la sexualité continuent également d’alimenter la culture du viol : un homme sur cinq pense par exemple que les femmes aiment être forcées. Delphine a repoussé ses agresseurs des dizaines de fois, elle a dit "non" tout le long de la soirée, ils ont continué, encore et encore.

Il nous semble nécessaire de revenir sur le principe de base du consentement : un oui en toute liberté, sans pression et sans menace, et ce tout au long de la relation sexuelle. Il n’y a pas de "mais". Soit "oui", soit rien. Par ailleurs, nous vous invitons à (re)découvrir la campagne JDIWI d’Amnesty.


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Prise de plusieurs sentiments ambivalents, Delphine n’a pas encore décidé de porter plainte. Stéphanie Jacquet-Parienté éclaire : "Ce sont situations compliquées à gérer pour les victimes. Il y a un sentiment de culpabilité. Ces personnes vont estimer qu’elles se sont mises en danger alors qu’évidemment, aucune situation ne peut justifier une agression sexuelle. C’est toujours l’auteur qui est responsable. Les auteurs peuvent jouer avec cette culpabilité, potentiellement certains auteurs peuvent se servir du couvre-feu en se disant que la victime n’osera jamais aller porter plainte parce qu’elle n’a pas respecté le couvre-feu."

Les agressions peuvent réveiller d’autres traumatismes. Des personnes peuvent développer un syndrome de trouble de stress post-traumatique et parvenir à se mobiliser pour faire des démarches est extrêmement complexe. Aussi, "après avoir subi des violences sexuelles, il est courant de perdre confiance en soi, de perdre certains de ses repères. Du coup, ces personnes se retrouvent souvent plus dépendantes des autres, et il n’est donc pas rare que plus tard, quelqu’un de mal intentionné profite de cette situation de vulnérabilité", éclaire le dossier du FPS.

Certains auteurs peuvent se servir du couvre-feu en se disant que la victime n’osera jamais aller porter plainte parce qu’elle n’a pas respecté le couvre-feu

En Belgique, 20% des femmes ont été victimes de viol. Un viol, c’est un acte de pénétration non consenti, quel qu’il soit (pénétration orale, vaginale ou anale) et par quelque moyen que ce soit (pénis, doigts, objets etc), et c'est un crime grave puni par la loi. L’attentat à la pudeur, l’exhibitionnisme et d’autres formes de violences sexuelles sont aussi punissables. Même si les aboutissements des parcours judiciaires des victimes en Belgique restent inadéquats, 53 % des affaires de viol sont classées sans suite et très peu aboutissent à des condamnations.


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Rappelons également que la grande majorité des agresseurs sont des messieurs-tout-le-monde, des pères, des frères, des amis, des collègues. Et non des inconnus dans une ruelle sombre.

*le prénom a été modifié


Que faire face à une victime ?

La croire, la déculpabiliser, s’informer des démarches à suivre, notamment médicales et juridiques, s’informer des conséquences psychologiques et psychotraumatiques des violences sexuelles, et notamment des phénomènes de sidération, de mémoire traumatique et de dissociation. Ne pas minimiser, l’assaillir de questions ou la juger.

Plus d’informations : https://www.amnesty.be/campagne/droits-femmes/viol/viol-aide

Que faire en cas d’agressions sexuelles :

SOS Viol

Permanence téléphonique au numéro vert 0800 98 100. Un chat est également accessible les mardis et jeudis de 11h à 14h sur leur site. Par e-mail : info@sosviol.be

Les CPVS (Centres de prise en charge des violences sexuelles) sont ouverts 7j/7 et 24h/24 au CHU de Saint-Pierre de Bruxelles, à l’Hôpital Universitaire de Gand ainsi qu’au CHU de Liège.


Mieux prendre en charge les victimes des violences sexuelles, dans notre JT du 25 novembre :

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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