Le théâtre, un moyen d'émancipation pour les victimes de violences conjugales

Le théâtre, un moyen d’émancipation pour les victimes de violences conjugales ?
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Le théâtre, un moyen d’émancipation pour les victimes de violences conjugales ? - © Tous droits réservés

Ce n’est pas derrière un rideau que nous applaudissons "Les Maux bleus" et "Liker" mais derrière un écran, à travers quatre personnalités : Josiane Coruzzi, directrice de Solidarité Femme, Laura Bejarano Medina, comédienne et coordinatrice du Théâtre des Rues, Claude Lemay et Fabien Robert, membres et comédien.nes de la Compagnie Maritime. Ils et elles ont été invité.es le jeudi 18 mars par le centre culturel Central de la Louvière pour entrecroiser leurs réflexions sur le théâtre comme moyen d’émancipation pour les femmes victimes de violence.

Les Maux bleus, c’est une pièce puissante qui fait mal, qui donne des frissons, qui fait réfléchir sur les violences conjugales. C’est un ensemble de récits liés pour parler du vécu de femmes battues. On y donne des chiffres, on y témoigne une réalité difficile, on y lit la Convention d’Istanbul. Cette création collective est l’aboutissement de huit ans de travail entre la troupe "Les Chanceuses" de Solidarité femmes et le Théâtre des Rues.

C’est en 2013 que, sur base d’un atelier, la troupe – formée de femmes ayant subis des violences - prend ses premières formes pour ne cesser de se professionnaliser et de créer leur dernière représentation en 2019. Ces femmes coécrivent, elles font la mise en scène, elles jouent.


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"Cette pièce, elles l’ont écrite à partir d’elles-mêmes, à l’encre de leur sang parce qu’elles ont dû se remémorer leur passé. Tout ce spectacle vient d’elles. Ce sont des choses qu’elles ont vécues. Mais c’est aussi un message à la société, comment elles voudraient être traitées et comment cette-même société n’écoute pas encore suffisamment la parole des femmes victimes de violence", nous explique Josiane Coruzzi en ajoutant : "Ce sont des survivantes, ces femmes qui s’en sont sorties, ce ne sont pas des victimes".

Lorsque les ateliers ont débutés, le théâtre est apparu comme évident pour la directrice de Solidarité Femme. Étant un outil visuel et attractif amenant le questionnement et l’émotion, il peut engager une autre réflexion qu’une conférence-débat qui peut paraître plus rébarbative : "Si on veut toucher un public plus large, il faut trouver d’autres outils d’intervention et de sensibilisation que les débats. Le théâtre ne dit pas aux gens comment ils doivent penser les choses mais peut amener beaucoup de réflexion. Si la pièce est intelligente, alimentée avec un contenu bien pensé, cela se fait automatiquement. Un débat peut être donneur de leçons, les gens peuvent se boucher les oreilles… Ici, ils sont confrontés à une réalité qui est mise en avant. C’est une bonne manière de faire réfléchir".

À Laura Bejarano, animatrice de la troupe, de rajouter que le privé est politique, le théâtre jouant comme une manière de lutter contre un système d’oppression quel qu’il soit. Le théâtre-action permet d’utiliser la pratique culturelle en action collective. C’est un théâtre engagé et social, où toute personne a un rôle critique et créateur. C’est un théâtre de combat, de résistance, qui permet de crier ses droits en se réappropriant un nouvel espace de parole.

Ce sont des survivantes ces femmes qui s’en sont sorties, ce ne sont pas des victimes

Reprendre force à travers le théâtre

Prendre la parole, sortir du silence en passant de l’ombre à la lumière, ces femmes se dévoilent. "Il faut dépasser son stress, vaincre ses peurs, affronter ses émotions pour pouvoir s’en dégager plus facilement", poursuit la comédienne. En rendant public ce qu’elles ont vécus dans la sphère de l’intime, elles crient leurs douleurs mais aussi leurs droits. Elles reprennent force.

L’empowerment, c’est reprendre du pouvoir. C’est une reconstruction, une résurrection. C’est dans une optique d’empowerment citoyen que s'inscrit la démarche théâtrale des des Maux Bleus. Josiane Coruzzi souligne néanmoins qu’il s’agit de femmes ayant déjà cheminé et passé les deux premières étapes, soit reprendre confiance en soi et redevenir autonome, loin des jougs d’un mari violent.

Le théâtre est aussi un outil éducatif, conçu pour être montré dans les écoles. La pièce "Liker" de la Compagnie Maritime en est un très bon exemple. Théâtre-forum, la troupe propose quatre scénettes de couple qui tirent vers la violence. La fin ? On ne la connaît pas. C’est aux jeunes de monter sur scène et, en improvisation avec les comédiens, de trouver la solution. Ils passent de spectateurs à acteurs. Ils voient comment la manipulation commence, ses prémisses. Ils sont amenés à venir corriger ce qui ne va pas. Il y a un avant et un après.


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Dans la discussion organisée par le centre culturel Central, la comédienne Claude Lemay explique que ces jeunes viennent parfois tester des choses qu’ils entendent chez eux et que, même si parfois il faut les recadrer, c’est un laboratoire où toutes les paroles sont entendues, acceptées et travaillées. C’est dans ce cadre qu’ils apprennent aussi à dire "non".

"On met l’aspect sur le rire. L’atmosphère est détendue même si dans les scènes il y a beaucoup de tension. C’est amené de manière ludique. On ne donne jamais de réponse. Ils faut qu’ils s’approprient une solution et aillent au bout de celle-ci. Cela amène un respect de l’autre et un respect de soi", ajoute Fabien Robert.

Pour le rire, Laura Bejarado confirme : "Le théâtre est magnifique pour tourner à dérision des évènements très durs sans pour autant leur enlever leur aspect tragique".

Pour le moment, comme tous les autres théâtres et cinémas du pays, tout est en stand-by. Néanmoins, c’est au travers d’initiatives comme celles prises par Centrale, qu’ils et elles continuent à se faire entendre.

Covid et violences conjugales

Si beaucoup pensent que le Covid n’a fait qu’augmenter les cas de violences conjugales, la directrice-experte de Solidarité Femme tient à rectifier ces amalgames : ce sont les possibilités de violences qui ont augmenté, pas les violences en soi, elles étaient déjà là. La pandémie n’a rien créé. "[ndlr : Lors du premier confinement] la violence conjugale était là, malheureusement elle s’est révélée beaucoup plus importante parce que il n’y avait plus de possibilité d’échapper à ces violences. Un certain nombre de femmes se sont retrouvées confinées avec des bourreaux, n’arrivant pas à leur échapper ". En précisant également que les violences physiques ne sont qu’une forme de violence.


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Elle se sent également rassurée de voir que les choses commencent doucement à bouger dans les médias. "On aborde d’autres contenus à d’autres moments dans les JTs, dans les émissions, … On en parle aussi autrement je trouve. On utilise des mots différents pour parler des violences conjugales. Avant, on parlait de différents familiaux, de conflits, de conjugal. Maintenant on énonce les mots, on dit les choses. Quand on parle de meurtre familial ou conjugal on parle de féminicide".


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Elle regrette néanmoins, comme tou.tes les autres participant.es, de ne voir aucune organisation masculine voir le jour pour contrer ces violences : "Je trouve que les hommes sont bien silencieux. Il y a en a très peu qui s’engagent à parler à d’autres hommes. Ceux qui ne sont pas violents et ne partagent pas cette masculinité toxique du patriarcat doivent dénoncer. Qu’ils ne se taisent pas quand un voisin, un ami ou un collègue fait preuve de sexisme ou de violence à l’égard des femmes. Je rêverais d’hommes qui s’occupent d’autres hommes, qu’ils créent des groupes de parole, d’actions entre eux. Ça m’aiderait beaucoup en tant que femme de voir qu’ils font aussi leur part du travail ".

Un certain nombre de femmes se sont retrouvées confinées avec des bourreaux, n’arrivant pas à leur échapper

Sur les sites des différents spectacles, quand nous cliquons sur les prochaine dates de représentation, nous sommes redirigé vers une page d’erreur. La culture à l’arrêt, ce n’est malheureusement pas de sitôt que nous pourrons voir les troupes jouer. Si tout va bien, elles espèrent pouvoir remonter sur scène d’ici fin novembre.

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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