Le syndrome de la Reine des abeilles, aussi à l'Université

Le syndrome de la Reine des abeilles, aussi à l’Université
Le syndrome de la Reine des abeilles, aussi à l’Université - © skynesher - Getty Images

Le Syndrome de la Reine des abeilles ("Queen Bee syndrome"), mis en évidence par une équipe de psychologues américain·es dans les années 1970, décrit la tendance qu’ont certaines femmes à traiter plus durement leurs jeunes collègues féminines.

Les exemples-types issus de la fiction foisonnent, comme la figure de Miranda Priestley dans "Le Diable s’habille en Prada" ou encore les personnages de "Lolita malgré moi" ("Mean Girls", basé sur le roman "Queen Bees and Wannabes") qui ne sont pas des exemples de franche sororité.

Dans un autre registre, Margaret Thatcher est également connue pour ne pas avoir favorisé la carrière des femmes dans son propre cabinet. Dans la fiction comme dans la réalité, il apparait que les femmes qui connaissent la réussite dans des milieux professionnels largement dominés par les hommes ne soutiennent pas nécessairement leurs cadettes, voire leur dressent des obstacles : c’est ce que les chercheurs et les chercheuses appellent le syndrome de la Reine des abeilles.

Dans un monde où les valeurs de sororité tentent de se frayer un chemin et dans lequel les hommes peuvent être des alliés dans les luttes féministes, il est étonnant se voir se développer des comportements ultracompétitifs chez les femmes. L’idée sous-tendue est qu’il est nécessaire de se distancier et se différencier des autres femmes afin de réussir et de monter en grade. Cela concerne essentiellement les milieux professionnels dominés par les hommes et où le vocabulaire de la réussite est surtout conjugué au masculin.


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Aussi dans le monde académique

Le monde académique n’y échappe pas. L’Université est en effet loin d’être épargnée par la question de l’inégalité : 85% des professeurs ordinaires sont des hommes, les femmes reproduisent davantage des postures auto-limitantes et elles sont moins citées dans les publications scientifiques. Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce que les femmes ayant réussi à accéder à des postes importants à l’université soutiennent la carrière des jeunes chercheuses.

Il apparait que les femmes qui connaissent la réussite dans des milieux professionnels largement dominés par les hommes ne soutiennent pas nécessairement leurs cadettes, voire leur dressent des obstacles : c’est ce que les chercheurs et les chercheuses appellent le syndrome de la Reine des abeilles

Si le phénomène de la Reine des abeilles s’observe dans de nombreux milieux professionnels, il a été mis en évidence pour le monde académique dans une étude datant de 2004 et concernait les femmes qui, davantage que leurs collègues masculins, exprimaient et relayaient des stéréotypes sexistes envers leurs collègues (féminines) en début de carrière.


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La culture de domination sur le banc des accusés

Une étude suisse parue en août 2020 vise à évaluer la façon dont ce phénomène de "Reine des abeilles" a évolué au cours des dernières années dans le monde académique, tout en questionnant son caractère marginal. L’étude souligne qu’il s’agit moins de l’expression d’individualités que de la manifestation d’une culture organisationnelle encore largement dominé par les hommes.

Ce phénomène se manifeste de plusieurs façons : dénigrement du travail fourni, sous-estimation des capacités à s’engager dans la carrière académique, mise en place (volontaire ou non) d’obstacles, discours dépréciatif, etc. Par exemple, l’un des apports de l’étude concerne l’engagement professionnel : quand des doctorant·es interrogé·es mentionnent leurs aspirations professionnelles, on remarque que les ambitions des hommes et celles des femmes ne diffèrent pas.

Or, les femmes qui ont réussi ont tendance à estimer que les doctorantes sont moins ambitieuses que leurs collègues masculins. En minimisant l’implication professionnelle des plus jeunes, elles perçoivent et relayent ainsi une réalité toute autre que celle exprimée et vécue par les doctorantes.

Il s’agit moins de l’expression d’individualités que de la manifestation d’une culture organisationnelle encore largement dominé par les hommes

Doucement mais sûrement

Qu’est-il possible de mettre en place pour limiter les effets de ce phénomène ? L’étude met en évidence les effets déjà positifs des différentes politiques et initiatives d’égalité des sexes dans le monde académique : programme de mentorat, jurys paritaires, chartes, modèle de la cascade, etc.

Les femmes sont en effet de plus en plus nombreuses à envisager une carrière académique. Encourageantes mais encore insuffisantes, ces politiques ne sont pas encore parvenues à enrayer la raréfaction progressive des femmes au fil de l’avancée de la carrière académique. Majoritaires parmi les étudiant·es, les femmes représentent un peu moins de la moitié des doctorant·es dans les universités, mais s’évaporent ensuite progressivement : post-doc, chargées de recherche, chargées de cours, professeures restent toujours moins nombreuses que leurs homologues masculins.

Le chemin vers une parfaite équité est encore long et est parsemé de remarques sexistes et de harcèlement qui peuvent décourager les femmes de poursuivre une carrière académique.


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Ces politiques et initiatives ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt : ce n’est pas parce que des actions sont mises en place pour lutter contre le harcèlement et contre le sexisme que ceux-ci disparaissent subitement. Elles peuvent même aller jusqu’à donner l’impression qu’une égalité des chances est à présent atteinte dans le cadre des carrières académiques ou que les femmes ont besoin d’une aide supplémentaire parce qu’elles seraient moins compétentes que les hommes. L’étude suggère alors la mise en valeur des modèles de réussite plus hétérogènes afin de que celle-ci ne soit plus perçue comme un apanage masculin et dépendant de qualités essentiellement "masculines".

Le chemin vers une parfaite équité est parsemé de remarques sexistes et de harcèlement qui peuvent décourager les femmes de poursuivre une carrière académique

Alors, les femmes : mauvaises alliées "naturelles" ? Le nom donné à ce phénomène (Reine des abeilles) suggère que ce sont les femmes qui sont, par leur comportement, entièrement responsables de freiner la carrière des jeunes chercheuses.

Or, ces comportements doivent en réalité être interprétés comme des conséquences et non pas des causes du phénomène de discrimination genrée à l’Université. Il n’y a pas de tendance naturelle à ce que certaines femmes se comportent comme cela : elles ne font que réagir à un schéma imprégné de stéréotypes genrés qui met les femmes en rivalité et permet aux hommes d'être solidaires. Il est donc urgent de repenser en profondeur les mécanismes discriminatoires encore trop bien ancrés dans les milieux professionnels.

Sophie Leclère est docteure en Histoire (ULB et Université Saint-Louis – Bruxelles), est chargée de projet et coordinatrice administrative du doctorat à l’UCLouvain. Elle a créé le site www.what-sup.net, premier blog sur l’enseignement supérieur, la recherche et le doctorat en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie-Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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