Le racisme dans les médias, un fait divers plutôt qu'un phénomène de société ?

Le racisme dans les médias, un fait divers plutôt qu'un phénomène de société ?
Le racisme dans les médias, un fait divers plutôt qu'un phénomène de société ? - © Tous droits réservés

Ce dimanche 21 mars marque la Journée internationale de lutte contre le racisme. Les Grenades, à cette occasion, visibilisent la manière dont les médias parlent du racisme et reviennent sur la brochure réalisée par Média Animation en partenariat avec la RTBF, intitulée Racisme, médias et société.

Pour de nombreux et nombreuses européen·nes, le racisme serait bien pire ailleurs que chez nous. Les violences racistes, notamment aux États-Unis, sont plus volontiers médiatisées que celles qui ont lieu chez nous. Comme si, avec la distance, la dimension systémique du racisme qu’on a tant de difficulté à voir en Belgique était tout à coup plus évidente. Serait-ce parce qu’on connaît mieux l’histoire de l’esclavagisme que de la colonisation grâce aux films, séries et documentaires américains qui abordent cette période historique ? 

Les conséquences psychologiques et sociales du racisme, ainsi que la violence du système, sont rarement mises en avant dans les médias généralistes en Belgique. Lorsque des agressions verbales ou physiques racistes sont médiatisées, c’est le plus souvent dans les pages des faits divers (comme les affaires de violences faites aux femmes).

Il est rare de mettre en avant la répétition des agressions racistes, l’information sur les possibilités de signalement et de plaintes, ou sur les services d’assistance psychologique et d’écoute pour les victimes. Cela donne l’impression que ces agressions relèvent de la mésaventure, de la querelle de voisinage ou du manque de chance.


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C’est donc la vision morale du racisme qui est mise en avant : il s’agirait d’un problème individuel, d’un fait divers qui ne concerne pas l’ensemble de la société. Par exemple en 2017, Naithy, un jeune garçon noir de 16 ans, est agressé au couteau par le chauffeur du bus dans lequel il est monté. Lorsque la police arrive pour constater l’incident, elle n’arrête pas le chauffeur, qui rentre chez lui le soir même tandis que le jeune garçon est emmené à l’hôpital. Pendant 10 jours, la police refusera de prendre la plainte de la famille à l’encontre du chauffeur. Il faudra la mobilisation de plusieurs associations pour les droits des membres de la communauté africaine en Belgique pour que la police accepte enfin d’enregistrer la plainte.

Peu de journaux belges parlent de cette affaire, l’article le plus détaillé étant celui d’un journal français. Quand ils ne parlent, le choix du vocabulaire tend à minimiser l’agression, le terme "mésaventure" est utilisé. Une "mésaventure" est définie dans le dictionnaire comme un événement désagréable : est-ce vraiment un mot adéquat pour qualifier une agression au couteau ? Un ton condescendant est également utilisé pour décrire la réaction de Laurence, la maman de Naithy (" c’est une maman on ne peut plus remontée qui [nous] a contacté[s] " : on n’est pas loin du stéréotype de la angry black woman. Ou comment délégitimer la colère d’une femme noire face à cette injustice.

Angry black woman, la femme noire en colère : un stéréotype qui a la peau dure

Le stéréotype de la angry black woman est un cliché issu de la période esclavagiste où les femmes noires étaient considérées comme trop masculines, agressives et dominantes. Il s’agissait alors "d’un mécanisme de contrôle social employé pour punir les femmes noires qui violaient la norme sociétale les encourageant à rester passives, serviles, non menaçantes et invisibles", selon un article des Inrocks.


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Ce cliché a malheureusement traversé les époques et il est encore utilisé régulièrement, de façon plus ou moins consciente, pour "décrédibiliser la parole des femmes noires en les présentant comme toujours agressives ou mal élevées". On retrouve ainsi ce "trope" dans de nombreux TV shows américains comme dans The Real Housewives of Atlanta, au cinéma (FBI : Fausses blondes infiltrées), et dans un bon paquet de clips musicaux.

L’Angry Black Woman présente un cliché dommageable, puisqu’elle décrit les femmes noires comme irascibles, colériques, illogiques et s’emportant sans raison apparente. La façon dont plusieurs médias ont cadré les prises de position de Michelle Obama ou encore de Serena Williams montre que la presse a encore du chemin à faire pour déconstruire l’imagerie raciste issue des périodes coloniales et esclavagistes.

Pas des incidents isolés

Abdel, un "jeune molenbeekois" de 28 ans, a, lui, été traité de "macaque" par un chauffeur De Lijn en septembre 2020. L’événement a été médiatisé car la victime a filmé le chauffeur qui l’insultait et qui lui a craché dessus. Cette vidéo a fait le buzz et l’information a été reprise par plusieurs journaux. Aucun des articles de presse ne rappelle le cadre légal et les peines encourues pour ce type d’agression, ni l’existence d’associations pouvant aider la victime à porter plainte, il explique " avoir peur " de le faire. 

Encore une fois, dans le traitement médiatique de cette affaire la réalité systémique du racisme est effacée : on ne remet pas en cause le système qui fait qu’un citoyen belge s’appelant Abdel, victime d’insulte raciste, aie peur de porter plainte au commissariat. La question est ramenée à un niveau individuel et moral : a-t-il raison d’avoir peur ? "On ne peut en tout cas plus parler aujourd’hui d’incidents isolés", souligne Patrick Carlier, directeur d’Unia à propos des agressions racistes. 

C’est la vision morale du racisme qui est mise en avant dans les médias : il s’agirait d’un problème individuel, d’un fait divers qui ne concerne pas l’ensemble de la société

Le racisme est une entrave à l’état de droit, puisqu’il induit des inégalités de traitement entre les citoyens. Si la presse relaie certains exemples de racisme interpersonnel, le racisme structurel pratiqué par l’État semble invisible dans les médias. Parmi les inégalités systémiques, on peut relever celles opérées par la police, et notamment le profilage ethnique lors des contrôles d’identité.

Le profilage ethnique (appelé aussi profilage racial) est " l’utilisation par la police, sans justification objective et raisonnable, de motifs tels que la race, la couleur, la langue, la religion, la nationalité ou l’origine nationale ou ethnique dans des activités de contrôle, de surveillance ou d’investigation.

Commission européenne contre le Racisme et l’Intolérance

Lors du premier confinement visant à endiguer l’épidémie de coronavirus (2020), Police Watch, coordonné par la Ligue des droits humains et la Liga voor Mensenrechten, a été alertée des nombreuses pressions commises par les forces de police sur les personnes racisées. Les données sur les contrôles au faciès sont peu nombreuses. En effet, "faute de recensement “ethnique”, les recherches en matière de discrimination ou biais racistes ne se fondent que sur des travaux “qualitatifs”, en l’occurrence, des témoignages.", peut-on lire dans le journal Le Soir

Après le premier confinement, l’analyse de plus de cent témoignages d’abus policiers a permis de relever que le suivi policier des mesures imposées par le gouvernement pour lutter contre la propagation du coronavirus était très différencié :

  • 98 % des abus allégués ont eu lieu dans les trois provinces les plus pauvres du pays tandis qu’à Bruxelles, 71 % des abus rapportés ont eu lieu dans le croissant pauvre. 

  • 65 % des personnes estiment avoir fait l’objet d’un traitement discriminatoire.

  • 4 facteurs semblent augmenter la probabilité d’être victime d’abus : être jeune (55 %), être racisé·e (40 %), avoir des idées et/ou agir pour la solidarité (17 %), être en situation de précarité (15 %).

Dans son rapport de 2018, Amnesty International dénonce le "trop peu d’initiatives [qui] ont été prises par le ministre de l’Intérieur, la police fédérale et la police locale pour prévenir, détecter ou combattre le profilage ethnique et appliquer le droit de non-discrimination."

Ce rapport d’Amnesty aurait pu être une opportunité de grande enquête journalistique : quelles sont les directives données à la police pour éviter les discriminations ? Quelles mesures politiques sont mises en place, quelles formations pour éviter que la police ne stigmatise des groupes de populations ? Quelles sont les conséquences des discriminations de l’état sur les populations concernées ? 


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Dans son dossier spécial sur les forces de l’ordre en Belgique, la Ligue des droits humains rappelle que la Belgique est "célèbre pour l’impunité de certain·es de ses policier·ères." Cette triste renommée, régulièrement alimentée par les analyses des associations de terrain, est pourtant encore peu questionnée dans nos médias d’informations, laissant le lectorat penser que le racisme d’état n’existe tout simplement pas en Belgique…

Cette chronique est extraite de la brochure complète Racisme, média et société, réalisée pour la RTBF par l’asbl Média Animation, en janvier 2021.

Le 25 janvier, un webinaire sur la diversité dans les médias a été organisé par la RTBF et Média Animation.

Le récap' en vidéo.

Femmes et colonisation : 60 ans d'indépendance du Congo


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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