Le post-partum, cette période de grande vulnérabilité des femmes

Le post-partum, cette période de grande vulnérabilité des femmes
Le post-partum, cette période de grande vulnérabilité des femmes - © Tous droits réservés

Une chronique de Marie-Hélène Lahaye

Lundi dernier, lors de la cérémonie des Oscars 2020, les Américains auraient dû voir une publicité de la marque Frida Mom spécialisée dans les produits pour les suites de couche. Cette publicité a été censurée par la chaîne ABC et par l’académie des Oscars au motif qu’elle était trop "crue". Frida Mom a alors décidé de diffuser sa publicité sur les réseaux sociaux.

En la visionnant, je m'attendais au pire, comme à des images de maltraitance sur un nouveau-né, le détail d'une cicatrice ensanglantée ou encore la mise en scène d'une psychose puerpérale. Pourtant, il n'y avait rien de tout cela. On y voit juste, dans la pénombre d'une chambre, une jeune mère qui se lève péniblement au son des pleurs d'un nouveau-né. Elle se rend avec difficultés jusqu'aux toilettes. Elle change sa protection hygiénique et semble soigner, avec douleur, ce qui est probablement une épisiotomie ou une déchirure. On aperçoit également son ventre gonflé. C'est tout. Il n'y a ni violence, ni haine, ni mort, ni sexe, ni bestialité, ni racisme, ni sexisme, ni homophobie. Il n'y a même pas une goutte de sang alors que les femmes qui viennent d'accoucher ont des pertes abondantes pendant de nombreux jours, voire plusieurs semaines.

Il s'agit juste d'une petite vidéo très réaliste qui montre la simple réalité d'une femme qui vient de donner naissance à un enfant. C'est cela qui est jugé trop "cru" et qui est censuré.

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Une période taboue

En réalité, ce qui est insupportable pour notre société, c'est de regarder en face ce que vivent les femmes pendant cette période si sensible du post-partum, pendant les quelques mois qui suivent l'accouchement. Cette période est à ce point taboue qu'elle n'est souvent même pas évoquée lors de la préparation à la naissance. Beaucoup de femmes ignorent qu'elles vont saigner pendant de nombreux jours, que leur ventre va rester gonflé et mou, que leurs seins vont passer plusieurs fois par jour de l'état d'oreilles de cocker à celui d'obus, qu'elles vont probablement avoir des douleurs liées à l'allaitement, aux contractions qui permettent à l'utérus de retrouver sa place, aux muscles des bras et du dos qui seront très sollicités pour porter leur nouveau-né. Elles seront en plus terrassées par une grande fatigue surtout si elles ont un bébé normal qui se réveille donc plusieurs fois par nuit.

Pour beaucoup de femmes s'y ajoutent des séquelles de violences obstétricales, de gestes médicaux inutiles et douloureux infligés pendant leur accouchement, des propos humiliants de soignants, et de non-respect de leur intégrité physique et psychique.

Durant cette période, entre 1% et 6% d'entre elles développeront un syndrome de stress post-traumatique. Entre 5% et 20% sombreront dans une dépression du post-partum

C'est dans ce contexte de grande vulnérabilité qu'elles devront tout apprendre : changer une couche, donner le sein ou le biberon, enfiler les vêtements sur un petit corps si fragile, prendre soin d'un nouveau-né alors que beaucoup d'entre elles n'en n'ont jamais tenu dans les bras. Leur entourage ne sera pas toujours soutenant. Elles entendront des conseils contradictoires, des injonctions douteuses, des dépréciations et des jugements, mais elles ne bénéficieront que de très peu d'aide utile.

Durant cette période, entre 1% et 6% d'entre elles développeront un syndrome de stress post-traumatique. Entre 5% et 20% sombreront dans une dépression du post-partum. Elles seront encore plus nombreuses à avoir ce que l'association Maman Blues qualifie de difficultés maternelles. Certaines études montrent que les femmes ont 70 fois plus de risque de mourir durant l'année qui suit la naissance de leur enfant. Le suicide est d'ailleurs la première cause de mort des femmes durant cette période.

La solitude des jeunes mères

Notre société est maltraitante envers les femmes qui viennent d'accoucher. La première forme de maltraitance consiste à les renvoyer dans la solitude et l'isolement. Certes, les femmes bénéficient d'un congé de maternité de minimum six semaines. Dans l'opinion publique ce congé est pourtant synonyme de vacances. L'ignorance de la réalité du post-partum est telle que des femmes enceintes prévoient des activités pour leur congé de maternité comme s'il s'agissait pour elles d'éviter de s'ennuyer. La réalité va pourtant vite les rattraper.

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, la période du post-partum est prise en charge par la collectivité. Historiquement en Occident, les relevailles consistaient pour la famille à soutenir la jeune mère pour lui permettre de se reposer jusqu'à une fête qui marquait la fin de cette période.

Notre société est maltraitante envers les femmes qui viennent d'accoucher

 

Dans d'autres sociétés, des interdits religieux empêchent les femmes d'effectuer des tâches ménagères ou de cuisiner pendant 6 ou 8 semaines après un enfantement. Même si ces interdits sont critiquables parce que souvent associés à une notion d'impureté, leur intérêt pratique est indéniable puisqu'ils permettent la prise en charge par l'entourage des tâches effectuées en temps normal par la femme. 

En Chine, la tradition veut que pendant le mois qui suit l'accouchement, la jeune mère reste alitée dans la famille de son mari où sa belle-mère s'occupe de tout. Aujourd'hui, cette tradition s'est transformée en de nombreux services hôteliers qui accueillent les Chinoises pendant leur post-partum, et par la pratique consistant pour ces jeunes mères à détailler leurs états d'âmes pendant ce mois sur les réseaux sociaux.

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Chez nous, les femmes sont juste abandonnées à elles-mêmes. Une visite classique à une proche qui vient de donner naissance se résume à apporter un cadeau pour le bébé (pas pour elle), à attendre d'elle qu'elle nous serve le café et nous fasse la conversation, et à la quitter en lui laissant la vaisselle sale.

L'injonction à être une bonne épouse

Non seulement les femmes qui viennent d'accoucher sont isolées et abandonnées sans soutien dans cette situation de grande vulnérabilité, mais en plus de nombreuses pressions sont exercées sur elles pour qu'elles restent de bonnes épouses.

Dans cette période où elles vivent un chamboulement physique, psychique et organisationnel total, laver une assiette peut devenir l'enjeu de la journée. Leur compagnon ne comprend pas toujours pourquoi, lorsqu'il rentre du travail, le dîner n'est pas prêt et la maison n'est pas rangée, alors qu'elles sont en congé. La société envoie même aux hommes des messages compatissants sur la difficulté pour eux de voir leur femme les délaisser au profit du bébé. 

Une autre injonction consiste à inciter la femme à reprendre au plus vite une activité sexuelle. Dans l'intérêt premier de son couple et donc du plaisir de son conjoint. 

Il s'agit tout d'abord de nier les transformations physiques liés à la grossesse et à l'accouchement. Le ventre flasque, les vergetures et les kilos de trop doivent être effacés au plus vite. Les femmes sont priées de retrouver immédiatement une anatomie de séductrice conformes aux canons de beauté en vigueur. Hors de question d'éprouver de la bienveillance pour ce corps qui a donné la vie ni de prendre soin de soi avec indulgence.

Le périnée doit au plus vite être rééduqué. Qu'importe si la femme n'a pas l'énergie nécessaire pour cette gymnastique ni l'envie de se soumettre à certaines pratiques parfois très invasives, puisque le plaisir du mari compte plus que tout. 

Le vagin qui saigne, le ventre douleurs et les seins qui font mal sont des tabous. Il est inadmissible de détruire son sex-appeal avec ce genre de détail. Montrer cet état est inconvenant dans une société patriarcale où les femmes sont censées être toujours disponibles pour les hommes.

Respecter le post-partum est un enjeu politique

Dans son livre Le quatrième trimestre de la grossesse, la sage-femme belge Ingrid Bayot démontre à quel point les sociétés patriarcales et productivistes sont hostiles aux femmes qui viennent d'accoucher. Non seulement les sociétés comme la nôtre nient les compétences des jeunes mères et méprisent les adaptations physiologiques liées à ce nouvel état, mais en plus elles les placent dans des situations de vie impossibles.

Prendre en compte le post-partum est un enjeu sociétal et donc politique. Lorsqu'une société prétend respecter les femmes, il est évident qu'elle doit prendre en compte les particularités du post-partum.

Il s'agirait de promouvoir le soutien et la solidarité plutôt que la banalisation de conseils non sollicités, de jugements dépréciatifs et d'injonctions souvent contradictoires

Les solutions existent et sont souvent très simples.

Un allongement du congé de paternité de même durée que le congé de maternité est une première solution pour éviter l'isolement des mères, ainsi que pour impliquer les pères dans la nouvelle réalité de vie liée à l'arrivée d'un enfant. C'est également une période cruciale pour répartir équitablement les tâches ménagères et éducatives au sein du couple.

Au Pays-Bas et en Flandre (y compris Bruxelles), il existe le service de kraamzorg. Il s'agit d'un service d'aides familiales disponible pour toutes les femmes qui viennent d'accoucher. Une personne formée au post-partum assure une présence, plusieurs heures chaque jour, pour s'occuper du bébé, du ménage, des enfants plus grands et prendre soin de la jeune mère. Il est urgent de rendre ce service disponible également en Wallonie.

Je rêve enfin d'une campagne menée par les pouvoirs publics pour sensibiliser l'opinion sur la réalité du post-partum. Ce serait l'occasion d'inciter les proches des jeunes mères à remplacer des cadeaux inutiles par des services qu'ils leur offriraient. Il s'agirait de promouvoir le soutien et la solidarité plutôt que la banalisation de conseils non sollicités, de jugements dépréciatifs et d'injonctions souvent contradictoires.

Briser le tabou du post-partum est la première étape pour respecter les femmes qui viennent d'accoucher.

Marie-Hélène Lahaye est une féministe, juriste, blogueuse et lanceuse d'alerte belge. Depuis 2013, elle tient le blog Marie accouche-là qui a pour but "l'exploration féministe et politique autour de la naissance". 

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