Le podcast "Tango Ya Bakoko", un dialogue intergénérationnel et décolonial

Nguizani Mansuela, créatrice de rencontres, dévoilera ce samedi 23 octobre son projet Tango Ya Bakoko. Son podcast nous plonge au temps des aîné.es, des Bakokos, dans leurs souvenirs des indépendances africaines et de celle de la République Démocratique du Congo en particulier. Entretien.

Le rendez-vous est fixé au café L’Alchimiste à Saint-Gilles, un endroit apprécié par Nguizani Mansuela. Elle nous présente Perrine qui gère les lieux. En un geste, le ton est donné : Nguizani Mansuela est une faiseuse de liens. À quelques jours du grand lancement, elle revient pour Les Grenades sur la genèse de son podcast entre récits personnels et mémoire collective. Une écoute à la fois belle et nécessaire.

"Retrouver mes racines"

"Ma famille est arrivée en Belgique en 1980. En 2001, je suis retournée au Congo avec ma maman et mes sœurs pour la première fois depuis 20 ans. Mon père était rentré au pays depuis les années 90, on se retrouvait enfin tous et toutes réuni·es." Diplômée en journalisme, elle emporte avec elle une caméra. Son objectif : se rendre jusqu’au village de sa grand-mère dans le bas Congo et aller visiter sa tombe.

"J’étais déjà dans cette quête vers mes racines. Je voulais faire un film pour lui dire ‘nous sommes revenu·es, nous sommes tes petits enfants, on t’a à peine connue. Grand-mère, toi qui savais tant de choses, tu es partie avec tous tes secrets.’" Cette envie de reconnecter avec les sien·nes est décuplée par toutes les violences qu’elle subit en Belgique : le racisme au quotidien.  "J'avais beau montrer le bon papier, on me faisait sentir que je n'étais pas d’ici. J’avais besoin de savoir finalement qui nous étions en Belgique, j’avais besoin de comprendre comment poser mon identité."


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Les années passent, Nguizani Mansuela enchaine les projets, les expériences de travail. Certaines se révèlent très douloureuses. "J’ai alors réalisé l’impossibilité de la rencontre face à celles et ceux qui gardent la mainmise sur les questions décoloniales." Aussi, la perte de son père vient mettre un coup de détonateur. Il est grand temps de raconter. "Mon papa est décèdé en 2017 à Kinshasa, mon fils ne l'avait jamais rencontré. J’ai déploré la perte de cette voie de transmission, une de plus... L'urgence se faisait plus aigüe ; le temps était arrivé pour moi de poser, de parler, pour mon enfant."

L’idée du podcast grandit dans son esprit. En 2019, elle repart au Congo et revient plus déterminée que jamais à créer son lieu d'expression. Son association Kimuntu naît de cette réflexion articulée autour de sa  propre trajectoire, de ses expériences. "En me libérant du regard dominant, je me suis reconnectée avec la personne que je suis fondamentalement. S’affranchir du regard c’est la condition sine qua non pour pouvoir transmettre."

Tisser des liens

2020, c’est le 60e anniversaire de l'indépendance de la République démocratique du Congo. À travers Kimuntu, elle commence son projet de podcast. La crise sanitaire vient bousculer ses plans, mais durant les mois de septembre et octobre, elle se lance de l’enregistrement des aîné·es.

Quand on lui demande comment elle a choisi les figures mises en avant, sa réponse est très spontanée : "Ce sont des personnes qui sont autour de moi. Elles ont tellement de choses à raconter, à apporter. Au départ, le podcast était pensé comme quelques capsules ‘Vos souvenirs de 1960', mais c’était illusoire me connaissant et connaissant mes aînées de se limiter à ça. Je voulais donner la place aux aîné·es dans toute leur dignité, je ne les mets pas en scène ce sont les expert·es de leur vie, de leur histoire." Nguizani Mansuela aime les gens. La rencontre, elle la porte même dans son nom. "Nguizani, c’est l’accord qu'on noue entre deux familles lors du mariage coutumier."

Tango Ya Bakoko, “À l’époque des grands-parents” (en lingala) est articulé en triptyque "Désapprendre, déconstruire, guérir". Samedi, c’est le premier volet composé de quatre épisodes qui sera dévoilé. "Dans cette première saison, j’ai travaillé sur la représentativité, sur la réappropriation de la narration." La réalisatrice questionne et met en lumière notamment l’aliénation, la place des archives, le regard des dominants et les luttes.

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Parmi les intervenant·es du podcast, il n'y a pas que les Bakokos, les aîné·es. On compte aussi trois voix de femmes : Carol Sacrée anthropologue, Nadia Nsayi, l’autrice de Dochter van de dekolonizatie et curatrice de l’expo 100 fois Congo au MAS à Anvers, Georgine Dibua, coordinatrice de Bakushinta. Mais également celle de François Makanga, guide décolonial à l’Afrika Museum. Le tout agrémenté par des morceaux de musique de l’époque.

Des paroles intimes

Si Tango Ya Bakoko est son premier podcast, c’est loin d’être ses débuts en matière sonore. Notre interlocutrice évolue dans le monde de la radio et de la création depuis longtemps. "La radio a toujours été mon médium de prédilection et surtout c’est l’oralité. En écoutant le podcast, je veux qu’on se retrouve comme les enfants sous l’arbre à palabre. Mais c’est aussi à destination de nos enfants à nous, afrodescendant·es, qui grandissent ici."

Média de l’intime par essence, le podcast sied particulièrement au projet. "J’ai choisi de mettre en avant des timbres si intimes pour de nombre d’afrodescendant·es, mais si peu familier de la majorité de nos concitoyen·nes et si peu présents dans l’espace médiatique lors des débats ou des célébrations liées aux indépendances africaines", écrit la réalisatrice dans la présentation du podcast.


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Pour Nguizani Mansuela, ce qui compte aussi beaucoup dans cette démarche, ce sont les coulisses de la création ainsi que tous les liens qui ont été tissés entre les générations. Cette immersion est accompagnée par l’exposition de la photographe Leila Lahbi M. qui présente une série de portraits de ces aîné.es qui ont inspiré et/ou ont participé à ce podcast. "Je connais Leila depuis près de 30 ans, c’était l’occasion de travailler artistiquement sur ces questions-là ensemble. Je lui ai signifié qu'il fallait se soustraire des écueils de la représentation de l'Autre, ne pas présenter les aîné·es dans des postures figées, forgées par la propagande coloniale. Je souhaite qu’ils et elles soient montré·es dans la place tenue dans leur communauté d'origine."

Un travail fait en clin d’œil aux photographes africains connus de l’époque comme Jean W. Depara ou Malick Sidibé. Par ailleurs, photographe et réalisateur du film Juwaa, Nganji Mutiri, a quant à lui immortalisé les coulisses des séances photo de Leïla Lhabi M. Ce sont ses images que l’on retrouve sur les miniatures des trailers.

En écoutant le podcast, je veux qu’on se retrouve comme les enfants sous l’arbre à palabre

Mettre en place des synergies

Nguizani Mansuela ne s’arrête jamais. Elle a d’autres projets en cours. "J’étais au Congo en avril dernier dans le cadre d'un voyage personnel de guérison, mais aussi professionnel.  Je veux montrer des rôles modèles qui sont restés au pays et qui n'ont aucun désir de venir en Europe. Je m’intéresse à celles et ceux qui travaillent depuis l’intérieur. Aussi je fais des portraits de femmes, par exemple celui de la styliste Fanny Mandina basée à Kinshasa."


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Mettre en lumière les Congolais·ses d'origine et leurs accomplissements lui tient particulièrement à cœur, tout comme le fait de créer des synergies entre ici et là-bas. "Aujourd’hui, je porte d'ailleurs un sac de la collection identité à l'effigie du drapeau de la RD Congo de la marque KiaZ.afrika. J'adore quand les gens le remarquent dans les rues de Bruxelles."

Si ses idées fusent, elle explique travailler à son rythme. "25 ans se sont écoulés depuis mon premier article sur ces questions en fac de journalisme à l’ULB. 20 ans depuis l'envie contrariée de faire ce film sur la tombe de ma grand-mère maternelle. C’est une réflexion à long terme.  C’est cette temporalité que j’ai décidé de mettre à l’œuvre. Le rythme de la société ici ne me convient pas intérieurement et physiquement. Je n’ai pas besoin de buzz, je suis dans la durabilité."

Pour découvrir le podcast Tango Ya Bakoko en live, rendez-vous à Zinnema ce samedi 23 octobre dès 16h. Au programme : l’écoute bien entendu, mais aussi des rencontres intergénérationnelles, l’expo photo de Leila Lahbi M., une performance de la chorégraphe et danseuse Nadine Baboy et une ambiance sonore “Bal Tango Ya Bakoko” préparée par DJ Mambele.

À savoir, l’exposition de photographies et les stations d’écoute du podcast seront accessibles au public jusqu’au 6 décembre. À partir du 25 octobre, le podcast sera également disponible les plateformes numériques de Zinnema. L’événement Facebook par ici.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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