Le podcast, eldorado féministe?

Le podcast, eldorado féministe ?
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Le podcast, eldorado féministe ? - © Tous droits réservés

Alors que débute ce week-end à l’Atelier 210 la première édition du Brussels Podcast Festival, le constat est clair : le podcast a la cote et le format attire de plus en plus d’adeptes, aussi bien du côté des créateurs.trices que du public. Et, une fois n’est pas coutume, derrière le micro ou devant les enceintes, on retrouve surtout des femmes. Le podcast est-il féministe par essence ou les féministes s’en sont-elles emparées? À qui s’adresse ce “nouveau” format et comment se distingue-t-il des médias dits mainstream? Plongée sonore au cœur de cet eldorado féministe.

Le grognement des Couilles sur la table, la femme coupée en morceaux revisitée par La Poudre, une citation de Virginia Woolf pour Un podcast à soi : les premières notes du générique suffisent aux fans de podcasts pour reconnaître leurs émissions fétiches. C’est toujours cette même excitation qui nous envahit dans le métro, en marchant, en cuisinant ou lové au creux de notre lit. Le podcast féministe a ses stars et elles s’appellent Victoire Tuaillon, Lauren Bastide, Charlotte Bienaimé et bien d’autres. Débats sur les masculinités, conversations intimes dans une chambre d’hôtel ou analyses des questions de genre, chacune d’elle a sa recette secrète, et elle marche. Chaque épisode comptabilise des milliers d’écoutes et, sous l’impulsion de ces prêtresses du son, les podcasts engagés sortent de terre plus vite que les haters.

"L’âge d’or" du podcast

Comme internet, le vinyle ou le streaming, le podcast est une révolution, de celles qu’on annonce chaque année mais qu’on met du temps à voir venir. En effet, la Belgique est un peu à la traîne face à ses voisins français ou aux géants du podcast de l’autre côté de l’Atlantique. Et pourtant, chez nous, les premières initiatives du type remontent à plus d’une décennie. En 2005, l’ACSR (Atelier de Création Sonore et Radiophonique) créait Silence Radio, un espace d’écoute en ligne dédiée à la création radiophonique contemporaine. C’était le début du podcast qui taisait son nom. Le projet s’est arrêté en 2012. Faute de moyens, faute d’auditeurs.trices au-delà des radios associatives, déjà très actives dans le domaine.

Si ce projet portait, en germe, toute la liberté et les avantages de ce nouveau format, il a fallu attendre presque 15 ans pour que le podcast commence à trouver sa place, non sans peine, dans les réseaux plus mainstream. Myriam Leroy, journaliste et autrice belge se souvient : "En 2012, on a lancé Focus Store. Quand on disait aux gens qu’on faisait un podcast, ils nous répondaient : ‘Oui mais je ne vais pas rester devant mon ordinateur pour écouter la radio.’ Il y avait encore beaucoup d’incompréhension autour de la manière de consommer ce média." Avec ses 3000 écoutes, Focus Store faisait figure de pionnier.

Il a fallu attendre 2014 pour que la RTBF prenne le train en marche, donnant une toute nouvelle ampleur au phénomène en Belgique. Ces 5 dernières années, la RTBF a produit une dizaine de podcasts natifs parmi lesquels C’est Tout Meuf (600 000 écoutes toutes plateformes confondues), Dis-moi oui et Bisexualités, tous trois axés sur la sexualité, l’intimité féminine et la confession, des thèmes privilégiés par de nombreux podcasts et qui restent encore trop souvent dans l’angle mort des radios. Lucie Rezsöhazy, coordinatrice podcasts natifs à la RTBF, raconte : "Pour C’est Tout Meuf, on avait un partenariat avec Pure FM. Le trailer a dû être refait parce qu’il était trop trash : on y parlait de cunni, de masturbation. Il y a donc eu un trailer pour la radio et un trailer web."

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Radios VS podcasts : de quoi on parle ? 

Aujourd’hui encore, et malgré une certaine libération de la parole, les médias classiques, et notamment la radio, n’accueillent pas toutes les thématiques à bras ouverts, comme en témoigne les frasques de la ligue du LOL et les propos de Myriam Leroy : "En culture, quand tu proposes un sujet sur une rappeuse ou une romancière, je n’ai pas l’impression que ce soit accueilli avec un grand enthousiasme ni considéré comme très sérieux. Alors carrément véhiculer des propos féministes, c’est compliqué. Tu sens que tu agaces vite. Du coup il y a peut être une forme d’auto-censure qui s’installe."

Même constat du côté de Lauren Bastide, créatrice du podcast La Poudre et co-fondatrice du studio de production Nouvelles Ecoutes, qui a quitté son poste de rédactrice en chef au magazine Elle pour se consacrer au podcast, plus en adéquation avec ses engagements : "La vraie critique que j’adresse aux médias classiques, et à la presse féminine en particulier, c’est le manque de représentations. C’est toujours la même femme en couverture : blanche, mince, hétérosexuelle. Dans la Poudre, je veille à des représentations beaucoup plus diverses, j’interviewe des femmes racisées, des femmes homosexuelles, des femmes grosses"

Et parce qu'une oppression n’en chasse pas une autre, le féminisme porté par ces podcasts est bien souvent intersectionnel : on y défend les femmes certes, mais également les personnes racisées et les minorités sociales. Côté interviewées, tout le monde est d’accord : on ne parle pas assez de féminisme dans les médias mais il faut souligner un gain de visibilité ces dernières années. MeToo et le procès Weinstein (entre autres) ont fait du féminisme une (triste) actualité et le débat sur la place des femmes dans la société n’est désormais plus réservée uniquement au 8 mars.

Libres comme le son

Libéré des contraintes de temps, des coupures pub, des pauses musicales et des jingles, le podcast prend la place de s’étendre, tout en nuances. C’est un des aspects chéri par Lauren Bastide :

 

Quand on dit beaucoup de mots, on sort des stéréotypes. Et ce qui nous tue, ce sont les stéréotypes et les clichés. Dès l’instant où une femme parle assez longtemps pour montrer son individualité, son identité propre, ses accidents de parcours, on sort de l’idée de LA femme.

Du côté du Brussels Podcast Festival aussi, on s’applique à multiplier les représentations, comme l’explique Morgan Liesenhoff, co-organisatrice du festival : "La diversité des voix a été discutée dès le début avec le comité d’organisation. Il y a même un poste dédié à ça : veiller à ce que tout le monde soit représenté - hommes, femmes, personnes racisées - sans pour autant faire du ‘token’ (cf: utiliser une personne pour représenter une minorité). Pour les éditions futures, on souhaite s’améliorer encore sur ce point." Mettre en avant la diversité des points de vue, c’est aussi éviter l’écueil du normatif et laisser les femmes s’exprimer selon leurs envies.

Dans la Poudre, je veille à des représentations beaucoup plus diverses, j’interviewe des femmes racisées, des femmes homosexuelles, des femmes grosses…

 

Maïwenn Guiziou, créatrice du podcast belge C’est Tout Meuf, revient sur la genèse de son projet : "L’idée c’était de ressortir d’un épisode sans se dire : ‘ça c’est bien, ça c’est pas bien’. Il y a souvent quelque chose de très normatif dans la façon dont on s’adresse aux femmes. Je ne voulais pas donner une leçon de vie mais montrer toutes les options possibles." Des confessions à micro ouvert et un partage d’expériences précieux dans une société où, trop souvent, des femmes se croient seules dans certaines situations, qu’il s’agisse de harcèlement, de sexualité, de rapport au corps ou d’oppressions.

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Un espace à elles

"Ce n’est pas que les femmes ne parlaient pas avant, c’est qu’on ne les écoutait pas", affirme Victoire Tuaillon. Alors que sous la plume de Virginia Woolf se construisait Une chambre à soi, certaines féministes ont trouvé dans le podcast un média à elles, un safe space, c’est-à-dire un espace où la parole peut se dérouler de façon intime, en toute liberté, sans tabou et sans interruption. Lauren Bastide complète : "Dans un podcast, il y a très peu de chances pour que quelqu’un surgisse en disant qu’il n’est pas d’accord. Les haters font rarement l’effort de venir télécharger l’épisode et l’écouter. Pour moi c’est une proposition féministe de permettre aux femmes de s’exprimer dans un cadre bienveillant."

Le podcast est une contre-culture, un contre-pouvoir, et donc justement une entrave à l’entre-soi

Un cadre bienveillant pas toujours bien en place au sein de nos médias traditionnels. D’après les derniers chiffres de l’AJP (Association Professionnelle des Journalistes ), en Belgique en 2019, les femmes représentaient en moyenne 15,39% des intervenant.e.s dans la presse quotidienne. De plus, parmi les rôles médiatiques endossés, les femmes sont plus présentes dans les catégories dites “passives” (vox populi, quidam,…) que dans des catégories actives (expert.e.s, porte-paroles ou sujets individualisés). Ce nouvel horizon ouvert par le podcast permet plusieurs choses fondamentales du point de vue du féminisme : la fin de la silenciation des femmes et de l’invisibilisation de leur travail ainsi que la création de communautés. Moins périssable que le papier, moins biaisé que l’Histoire avec un grand “H”, les podcasts constituent des archives qui permettent de conserver des traces des voix des femmes qui ont marqué l’art, la politique ou la pensée, comme une photographie sonore des femmes au XXIème siècle.

À qui parlent les podcasts féministes ?

Il semblerait qu’en tant que journaliste, deux questions importantes se posent : à qui l’on donne la parole et à qui l’on parle ? Les podcasts féministes créent des communautés fortes certes, mais qui les compose ? S’agit-il uniquement de femmes ? De femmes déconstruites, avec une fibre féministe ? De femmes et d’hommes ?

Et, plus encore, faut-il viser un public plus large ou rester “entre soi” ? Concernant les hommes, le podcast Les Couilles sur la Table raffle la mise. Le constat est clair : quand on s’adresse à eux, les hommes écoutent, en témoignent les propos de François Custers, coordinateur de Brussels Podcast Festival : "Les thématiques féministes ne me touchaient pas forcément jusqu’à il y a quelques années où j’ai eu un réveil grâce à des podcasts comme Les Couilles sur la Table et, plus tard, Un Podcast à Soi. J’ai ouvert les yeux sur beaucoup de choses et il y a vraiment eu un avant et un après. Maintenant ça me parait évident et je ne veux pas remettre la tête dans le sable. Le féminisme, c’est pas un truc de meufs."

Côté statistiques, l’épisode “spécial mecs” du podcast C’est Tout Meuf est celui qui a engrangé le plus d’écoutes. Alors, râlant ou normal ? La non-mixité est-elle nécessaire ou éphémère ? Face aux accusations d’entre-soi, la journaliste et autrice Myriam Leroy apporte une réponse salutaire : "Le podcast est une contre-culture, un contre-pouvoir, et donc justement une entrave à l’entre-soi."

Un entre-soi de minorités et de minorisés englobant les allié.e.s, en attendant que ces thématiques et ces voix résonnent au-delà du podcast dans les médias traditionnels et la société ?

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

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