Le malaise des puéricultrices face aux mesures contre le coronavirus

Le malaise des puéricultrices face aux mesures contre le coronavirus
2 images
Le malaise des puéricultrices face aux mesures contre le coronavirus - © Getty Images

Le choc initial, c’est la première conférence de presse de Sophie Wilmès.” Les crèches sont les oubliées de la crise du coronavirus, selon Claire, une puéricultrice qui travaille dans plusieurs crèches de la Région bruxelloise et qui souhaite témoigner de sa réalité quotidienne. “Et pourtant, nous avons fait le job, nous avons accueilli les enfants parce que nous savons que nous avons un rôle à jouer dans cette crise.


►►► À lire aussi : Toutes les infos sur le coronavirus


Considérées comme essentielles, les crèches sont en effet restées ouvertes tout le long du confinement et une grande partie des puéricultrices, un métier majoritairement féminin, ont continué d’aller travailler pour s’occuper des enfants prioritaires, c’est-à-dire dont les parents occupent des fonctions “cruciales” pour lutter contre l’épidémie ou dont les parents n’avaient pas d’autres choix.

“Nous avons l’habitude de nettoyer”

Un autre “moment de flottement”, comme les décrit Claire, se produit le 22 avril lorsqu’il est annoncé que tout nouvel entrant dans une collectivité sera testé pour le Covid-19 : “Nous nous sommes demandé si les crèches étaient des collectivités. Comme nous n’avons reçu aucune consigne, nous en avons déduit de nous-mêmes que nous n’étions pas considérées comme telles”.

Depuis le 4 mai, les crèches sont rouvertes pour tou.te.s les enfants. Les puéricultrices ne sont pas consultées. “Nous avons appris cette réouverture trois jours avant avec des consignes de 12 pages de la part de l’ONE. On a décidé de continuer à appliquer les mesures d’hygiène qui ne sont pas nouvelles pour nous : nous avons l’habitude de nettoyer les espaces, les jouets etc. Nous faisons cependant plus attention lors des moments d’accueil le matin et de retour le soir, ce sont des moments où les parents sont présents”, explique Claire.

Je ne veux pas ramener cette crasse à la maison. Le soir quand je rentre, je quitte mes affaires dans le couloir et je me désinfecte beaucoup les mains. Je suis aussi très vigilante dans ma vie extérieure car il serait inacceptable pour moi de rapporter ce virus à la crèche et de contaminer un enfant

Des masques pas adaptés

Comme dans bien d’autres professions de première ligne, la question des masques qui font défaut agitent les crèches. “Nous avons reçu des masques de l’ONE qui ne sont absolument pas adaptés, les trois quarts de mes collègues ne les utilisent pas. Ces masques sont censés assurer la sécurité et la protection de mes collèges puéricultrices et des jeunes enfants que nous accueillons. Ils sont composés d’une seule couche de tissu et d’élastiques trop petits. Et même avec tout l’humour que j’ai habituellement, là j’ai eu du mal… J’avais déjà cousu des masques moi-même donc j’ai pu fournir quelques-unes de mes collègues. J’aurais préféré que l’ONE soit franc et nous dise de nous débrouiller, nous aurions eu de meilleures protections. Je veux bien travailler mais dans des bonnes conditions”, dénonce Claire.

Contacté par nos soins, l’ONE a réagi à cette information : “Il s’agissait d’une livraison de dépannage. Depuis, des livraisons de masques en tissu 2 couches répondant aux normes officielles sont en cours depuis cette semaine. Les accueillantes à domicile (indépendantes, conventionnées ou salariées) ont toutes déjà été livrées. Ces livraisons seront poursuivies la semaine prochaine et début de la semaine suivante pour les milieux d’accueil collectifs. Le tout en fonction des arrivées des commandes", explique Guillaume Goffin, porte-parole de l’Office National de l’Enfance (ONE).

"L’objectif est que tous les professionnels des secteurs agréés et/ou subventionnés de l’ONE reçoivent 2 masques 2 couches par personne. Cela représente environ 45.000 masques pour les milieux d’accueil de la petite enfance. Il est à noter qu’un marché conjoint pour des masques et du gel a été établi entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et l’ONE et que ce marché prévoit que les commandes soient renouvelées. Ceci permettra de raccourcir la durée de la chaîne de réapprovisionnement", continue-t-il.

Concernant les mesures de sécurité, l’ONE a envoyé des courriers à chaque milieu d’accueil et met régulièrement à jour son site Internet avec notamment une page destinée aux professionnels. C’est insuffisant pour Claire : “Beaucoup de consignes ou de notes sont inapplicables sur le terrain. J’aurais aimé être mieux défendue par l’ONE”.

Pas de gestes barrières

Claire et ses collègues s’interrogent : pourquoi les écoles maternelles restent-elles fermées alors qu’au même moment les crèches doivent accueillir un plus grand nombre d’enfants ? “On apprend qu’il est trop dangereux d’ouvrir les écoles maternelles, que c’est trop compliqué d’y appliquer les gestes barrières. C’est pareil dans les crèches ! C’est un manque de cohérence qui montre un manque de prise au sérieux de notre travail.

Ce qui m’importe, c’est de veiller au bien-être physique et psychique des enfants. C’est la base de mon métier. Et j’ai peur que toutes les mesures qu’on nous impose se fassent au détriment de l’enfant. Les puéricultrices sont stressées, c’est normal, je crains que l’on tombe dans des violences éducatives ordinaires, par exemple garder le masque tout le temps pour se protéger même lors des soins”, précise Claire.

On essuie toute la journée des mentons qui bavent et des nez qui coulent. Quand un enfant a envie de tousser, il le fait, même à 5 cm de votre visage. Je pense qu’on a dû développer une super immunité d’année en année, à chaque épidémie

“Les jouets passent de bouche en bouche”

Selon la puéricultrice, il est difficile d’exercer ce métier au temps du coronavirus : “Pour un enfant, quand un adulte porte un masque, c’est comme le smiley sur votre GSM qui a deux yeux mais pas de bouche. Pour l’enfant, c’est du vide à la place du masque, cela peut être inquiétant. On nous dit qu’on doit utiliser notre voix pour réconforter l’enfant et que si cela ne suffit pas, il faut utiliser le toucher ! Le moment de l’accueil est un moment assez important, où le parent nous donne l’enfant de bras à bras, cela montre que le parent nous fait confiance et rassure l’enfant. Maintenant, j’accueille d’abord l’enfant sans masque, je lui souris, je lui parle et je mets mon masque après, avant de m’avancer vers lui. “

“Il y a aussi la question des jouets. Les jouets ne deviennent vivants pour eux que lorsqu’un autre enfant joue avec. Là, ça les intéresse. Donc oui, les enfants vont se passer les jouets, qui vont aller de bouche en bouche. On ne peut pas casser ce processus car c’est leur job à temps plein, ils et elles sont en pleine construction. On appelle ça jouer, mais c’est surtout de l’apprentissage. Nous avons déjà supprimé tous les jeux en tissu et gardé uniquement ceux en plastique, plus facilement lavables”.

Cela m’a fait rire quand certains scientifiques ont parlé de la charge virale moins importante chez les enfants. Qu’ils viennent passer une heure en crèche et on va voir comment ils s’en sortent. On essuie toute la journée des mentons qui bavent et des nez qui coulent. Quand un enfant a envie de tousser, il le fait, même à 5 cm de votre visage. Je pense qu’on a dû développer une super immunité d’année en année, à chaque épidémie”, poursuit-elle.

De nombreuses questions subsistent sur cette charge virale, certains scientifiques n’écartant pas la possibilité que les enfants soient aussi contagieux que les adultes.

Remettre de l’humain

Malgré sa “super immunité”, Claire s’inquiète. Son compagnon fait partie de la population à risque. “Je ne veux pas ramener cette crasse à la maison. Le soir quand je rentre, je quitte mes affaires dans le couloir et je me désinfecte beaucoup les mains. Je suis aussi très vigilante dans ma vie extérieure car il serait inacceptable pour moi de rapporter ce virus à la crèche et de contaminer un enfant. Donc masque systématique, gestes barrières et contacts limités. Je pense qu’il est important de remettre de l’humain, de parler de nous. Nous sommes des êtres humains, nous avons peur comme tout le monde. Je sais qu’il est compliqué de télétravailler avec des enfants en bas âge à la maison, je connais des couples dans cette situation. Mais si vous télétravaillez, c’est pour vous protéger et protéger les autres. Il faut pouvoir concevoir que nous voulons minimiser les risques.

Claire est rejointe dans ce qu’elle dénonce par la directrice d’une crèche à Ixelles qui a signé une carte blanche début avril. Certaines puéricultrices ont par ailleurs déposé leurs enfants dans les garderies organisées dans les écoles pour pouvoir prendre leur poste et s’occuper des enfants des autres.

Nous sommes des êtres humains, nous avons peur comme tout le monde

Outre la réouverture des crèches, l’ONE a annoncé qu’à partir du 18 mai, il ne versera plus de subsides aux crèches. Les parents seront tenus de payer les frais journaliers, même s’ils souhaiteraient opter pour un principe de précaution et garder quelque temps encore leur enfant.

“Les raisons économiques qui priment”

Je suis déçue parce que j’ai l’impression que ce sont les raisons économiques qui priment. Si les crèches rouvrent, c’est aussi parce que certaines ont vécu des grosses difficultés financières, c’est vrai ! Mais il faut dire que le secteur avait été fragilisé par une réforme mise en place il y a quelques mois. Ce n’est pas uniquement la faute du coronavirus”, souligne Claire.

On sait aussi qu’on veut que les gens recommencent à travailler, pour cela on doit accueillir les enfants, c’est notre rôle. Je pense tout de même que la solution sera globale et cela arrivera le jour où notre pays mettre plus d’argent dans l’éducation, la culture et les soins de santé. Là, on aura fait un grand pas. En attendant, je me repose sur des personnes de confiance : mes collègues et les parents”.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF sont un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Archives : Journal télévisé du 04/05/2020

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.