Le hashtag #grosse censuré sur Instagram: la grossophobie à l'heure des réseaux sociaux

Le hashtag #grosse censuré sur Instagram: la grossophobie à l'heure des réseaux sociaux
Le hashtag #grosse censuré sur Instagram: la grossophobie à l'heure des réseaux sociaux - © Florette gros

Durant quelques jours, le hashtag #grosse a été censuré sur Instagram. Lorsque les utilisateurs et utilisatrices du réseau social faisaient des recherches avec ce hashtag, un message apparaissait en expliquant que le mot grosse fait partie des termes qui "encouragent souvent un comportement pouvant nuire ou conduire au décès". Un message demandait encore "Besoin d'aide ?". Trois possibilités d’aide s’ouvraient alors à vous : "Parler à une personne de confiance", "contactez une ligne d’assistance" ou encore recevoir des "conseils", parmi lesquels Instagram vous proposait de vous "promener", de "prendre un bain", ou encore "d'observer le ciel et les nuages"… Le hashtag #gros n’était quant à lui pas concerné.

Les Grenades ont interviewé Catherine Wallemacq, artiviste féministe et grosse qui utilise notamment les réseaux sociaux pour militer.

En tant que militante, qu’avez-vous ressenti face à cette censure ?

"C’est très violent, d’autant plus que cela est arrivé à un moment où un certain nombre de mes photos ont été censurées sur Facebook et Instagram en quelques jours. Un ancien portrait de moi par ma compagne (l’artiste Rose Butch) a été invisibilisé pour "incitation à la haine". Ça me rend furieuse. On ne détruit pas la maison du maitre avec les outils du maitre, comme disait Audre Lorde, mais il est important de nourrir les réseaux sociaux de représentations non-normées et de contenus politiques parce que cela nourrit les gens et change leurs rapports aux corps. Même si on a un lien ambigu avec les réseaux sociaux, on se doit de les utiliser pour militer".

Comment expliquez-vous qu’Instagram soit revenu en arrière ?

"Le problème avec Instagram n’est pas nouveau, il y a un mois déjà la page Instagram de Shoog McDaniel, un-e artiste américain-e gros-se déjà régulièrement censuré-e sur les réseaux, a été supprimée. Son compte avait été réactivé grâce à la mobilisation sur les réseaux. J’ai donc invité mes abonnés à contacter Instagram pour demander le retour du hashtag. Des amies journalistes ont aussi pris contact avec Instagram. Il a fallu moins de 48 heures avant qu’il ne soit rétabli. Ça fait chaud au cœur parce qu’on constate que le travail de sensibilisation paie. Il y a trois ans seulement, tout le monde n’aurait pas vu immédiatement où est le problème. Aujourd’hui, on peut parler plus facilement des règles excluantes, sexistes et grossophobes sur les réseaux sociaux".

Instagram explique qu’il s’agissait d’une "erreur", votre réaction ?

"En termes de communication, Instagram ne peut pas expliquer cette sanction sans faire enfler le bad buzz, on nous laisse donc spéculer sur cette erreur qui peut ne pas en être une. J'ai l'impression que soit le hashtag a été signalé par des trolls dans une offensive pour en arriver à cette censure préventive, soit ce sont des filtres qui font ça automatiquement... mais là, j'aimerais vraiment comprendre comment on éduque les programmes informatiques pour que ce genre d'erreur ne mène toujours qu’à la censure des mêmes comptes et des groupes sociaux …".

En quoi est-ce lié à la grossophobie systémique de notre société?

"Instagram semble considérer que montrer la grosseur peut entrainer la mort. Ce faisant, la plate-forme " pathologise " un type de corpulence. C’est un message ultra dominant dans notre société, bien que relativement récent. Les corps gros ne sont plus perçus qu’à travers la maladie, voire l’épidémie, comme si on était contagieux. D’où peut-être cette censure : et si on attrapait la grosseur en nous regardant ? Nos corps sont considérés comme des dangers et pas du tout comme un type de corps parmi tant d’autres. Au lieu de les aborder sous l’angle d’une diversité, on les conçoit comme des indésirables. Ce n’est pas pour rien que l’industrie des régimes et le business de la chirurgie de perte de poids se portent si bien. On n’est pas censé rester gros. C’est censé être un état transitoire. Instagram ne fait que taper sur un clou déjà bien enfoncé. En tant que personnes grosses, nous sommes particulièrement visées sur les réseaux sociaux. Dernièrement, j’ai dû supprimer mes blogs sur Tumblr, qui était pourtant depuis longtemps une plateforme sur laquelle on pouvait diffuser de manière sécurisante des corps "  hors normes " : gros, handicapés, trans, racisés non-blancs, etc. Il y a avait aussi de la nudité et des photos plus érotiques. En tant que lesbienne grosse, voir ces images dans lesquelles je me retrouvais enfin m’a permis d’agrandir mon espace imaginaire. L’accès à des corps gros nus, sexualisés ou non, change radicalement la perception de soi-même. Les médias mainstream nous montrent des " gros sans tête " (cadrés sur le buste et/ou les fesses) ou s’empiffrant. Le traitement visuel de la graisse vise toujours à inspirer du dégoût. Il faut montrer ces corps de manière positive, et mieux encore, neutre, pour faire contre-poids aux médias mainstream. Or, depuis la fin de l’année passée, les nouvelles règles de Tumblr bannissent notamment la nudité sur le réseau social. A cause de leurs nouveaux filtres automatiques, une photo de bras gros peut être censurée car le gras prend trop de place sur la photo et passe pour du porno. Beaucoup de mes publications ont été censurées, y compris mes essais sur la grossophobie. J’ai donc quitté Tumblr en protestation, comme des 100 millions d’autres utilisateurs. C’est dur de quitter cette plateforme et de la laisser aux masculinistes et aux groupes d’extrême droite. ".

Quelles peuvent être les autres conséquences de ces censures ?

"Certaines personnes grosses qui gagnent leur vie grâce aux réseaux sociaux souffrent directement de ces politiques-là. Il y a eu des appels à l’aide de la part de mannequins et d’actrices grosses qui perdent leurs revenus à cause de la censure, directe ou parce qu’elles sont mises dans l’ombre. Les personnes grosses, surtout les femmes, sont discriminées à l’embauche et tout au long de leur carrière. Les stéréotypes influencent les recruteurs : paresse, négligence, intelligence limitée. Dans une société de l’apparence comme la nôtre, qui à nouveau touche davantage les femmes, on estime qu’on ne peut travailler à certaines fonctions, on ne présenterait pas assez bien. Les réseaux sociaux pourraient être une porte de secours. Mais sur ces plate-formes comme dans le monde du travail en général, les processus d’exclusion renforcent la précarité. Qui dit moins d’argent dit aussi un accès plus compliqué aux soins de santé. Les discriminations médicales sont un autre aspect important de la grossophobie. Les personnes grosses se retrouvent face à du matériel médical non adapté, elles sont mal diagnostiquées parce que les médecins vont systématiquement ramener leurs symptômes à leur poids, elles reçoivent des remarques insultantes de la part du personnel médical, etc. On a même démontré que le personnel médical ne touche pas les corps gros de la même façon que les minces. En Royaume-Uni, la sécurité sociale planche sur des listes d’attente pour des opérations jugées " non vitales ", comme des opérations du genou. Tout au fond de ces listes, les personnes grosses qui voient leur accès au soin conditionné à une perte de poids. Pas vitale ? Mais la douleur constante et les difficultés de déplacement affectent pourtant considérablement les conditions de vie. C’est aussi dans l’air du temps en Belgique avec les politiques d’austérité mises en place par le gouvernement Michel. Il y a une mise en concurrence des patient-e-s. Malheureusement, il est bien ancré dans les mentalités que les personnes grosses auraient cherché leur condition et qu’il faudrait en fait les punir. Bref, il n’y a pas de différence entre l’imaginaire et le matériel, tous les stéréotypes sur les personnes grosses creusent le fossé de nos discriminations quotidiennes. Ces censures sur les réseaux entrent dans toutes ces attitudes qui reflètent et permettent notre marginalisation".

Vous critiquez les campagnes Body Positivity, pourquoi ?

"Les campagnes et hashtags Body Positivity récupérés récemment par des minces nous invisibilisent également. Quand vous cliquez sur ces hashtags, vous tombez sur des corps extrêmement normés : minces, blancs, cisgenres, valides. Il en va de même pour la médiatisation de cette body positivity. Il a fallu que des femmes bien dans la norme s’en emparent pour qu’elle gagne en visibilité. La body positivity est devenue mainstream et machine à buzz en devenant " respectable ", c’est-à-dire en évinçant les personnes qui en avaient le plus besoin. Or, c’était le cheval de bataille des personnes concernées de façon plus flagrante par les hiérarchies corporelles depuis des années. En parallèle, les féministes disent depuis 50 ans que les femmes sont éduquées à se détester. Mais ces campagnes et hashtags body positivity sont visiblement plus sexy que le féminisme. Ils font mieux vendre. Ils génèrent plus de likes. Ces processus réduisent les discriminations systémiques à des complexes qu’on aurait tous et dont on n’a qu’à se débarrasser. Ils dépossèdent ainsi les personnes concernées de luttes qui sont, dans le même temps, vidées de leur radicalité. D’ailleurs, l’injonction à la positivité, dans un contexte néolibéral, ne peut pas mener à la contestation des systèmes qui oppriment des personnes à cause de leurs corps. Des sourires et des paillettes et on n’oublie ce qu’on subit au quotidien ? Ca ne fonctionne pas. Il n’y a pas de changement social à l’horizon. Selon moi, le féminisme tout comme la lutte contre la grossophobie et les autres formes de discriminations systémiques qui s’appuient sur des normes corporelles sont des enjeux sociétaux qui requièrent des changements en profondeur. La visibilité sur les réseaux sociaux ainsi que des représentations de corps divers participent à cette transformation, c’est indéniable. Ne serait-ce que parce qu’on a tous et surtout toutes trop bien intériorisé la haine de soi et la grossophobie. Sinon, pourquoi les personnes minces seraient-elles si largement obsédées par l’idée de ne pas grossir ?"

Propos recueillis par Camille Wernaers

 

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