Le goujat est-il une espèce en voie de disparition ? Radiographie

Le goujat
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Le goujat est-il une espèce en voie de disparition ?
Le " goujat " sonne comme un mot désuet. Du trait de caractère à la saillie caustique, le terme est encore abondamment utilisé dans l’actualité politique. Petite radiographie

A l’origine, une servante et un valet

L’origine du mot goujat est double selon les spécialistes : d’une part, il viendrait du provençal,  gojat ( gars), lui-même issu de la forme féminine du terme hébreu goy, goya, désignant la servante dans les familles juives aisées. Mais il pourrait aussi provenir de goujat utilisé pour désigner un valet militaire puis un apprenti-maçon. Les méandres de l’évolution sémantique l’ont assimilé à la grossièreté, sur la base d’une interprétation sociale : les gens du peuple, les domestiques, les paysans étaient des rustres (donc des goujats) opposés aux élites urbaines et policées.

Au XVIIème siècle, la goujaterie, en regard de la galanterie, va rassembler les comportements déviants en matière de politesse et de comportements sociaux, spécifiquement à l’égard des femmes. " Absence d’attention " pour commencer " d’une part, politesse empressée d’autre part[1]. Depuis, son sens oscille : tantôt soluble dans la grossièreté, comme lorsque le philosophe Nietzsche écrit :  "Dieu est une réponse grossière, une goujaterie à l’égard du penseur". De même, le lexicographe Alain Rey lui consacre une chronique dans son ouvrage Lexi-com (2008) pour déplorer le manque de bonnes manières des médias à l’égard des hommes et femmes politiques et il l’assimile également à la grossièreté de façon générale, non orientée envers les femmes. Par contre, dans l’ouvrage Méfiez-vous des femmes de Catherine Euvrard paru en 2012, inspiré des caractères de la Bruyère pour dresser " des portraits de femmes prédatrices ", l’autrice cite la goujaterie des femmes comme exemple de reprise d’une caractéristique masculine à leur profit. La femme de pouvoir, une goujate ? 

La goujate existe-t-elle ?

Si le goujat provient d’un mot hébreu féminin, le terme " goujate " ne subsiste que comme adjectif : " La goujate façon dont on me traite me serre le cœur " écrit Léon Bloy, qui semble aimer le mot car on trouve plusieurs mentions de l’adjectif sous sa plume (la goujate piété par exemple). Certes en 1963, Francesca Solleville chante La goujate (composé par Jacques Audiberti et Marcel Yonnet) mais sa goujate est une lingère, et renvoie donc au sens premier du mot.  Cependant, comme l’on trouve tout sur la toile, j’ai repéré une petite scène de la vie quotidienne intitulée La goujate  et qui montre un échange entre deux femmes dont l’une est impolie et vexante envers l’autre

 


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ce sont des handicapés des bonnes manières !!! du savoir vivre !!! du savoir plaire !!!! du savoir être !!!

 

Goujat quand tu nous tiens

Le vocabulaire français est riche lorsqu’il s’agit de désigner celui  qui manque de délicatesse en matière de mœurs et de manières : incivil, brutal, rustre, discourtois, impoli, impudent, fâcheux, fat, mufle, malapris, pignouf…Parmi ceux-ci, le goujat semble désuet. Dans son Dictionnaire historique de la langue française (première édition en 1992), Alain Rey le mentionne comme rare aujourd’hui. Pourtant il suffit, à nouveau,  de surfer sur la toile pour voir que le terme continue d’être employé et interrogé : " qu’est-ce qu’un goujat? " demande une internaute sur un forum de discussion. Et les réponses d’affluer :

- tu devrais les reperer au premier coup d'oeil.. pour moi c'est un hypocrite, mais surtout qqn qui veut paraitre ce qu il ne st pas. elegant, qd il est vulgaire, genereux qd il est avare etc... et c'est qqn qui n'a aucun respect pour autrui. Bref, c'est un mensonge vivant ds tte sa splendeur... qu'en penses tu?

- t’as posé le problème: un goujat c'est un moins que rien qui te relève pas kan tu te casses la gueule, ki te laisse tirer ta valise qui pèse cent kilogs, ki passe devant , qui se sert le premier, je sais j'en ai rencontré un et largué vite fait, bien fait! à plus nina la sensible

- ce sont des handicapés des bonnes manières !!! du savoir vivre !!! du savoir plaire !!!! du savoir être !!!

- c’est à la fois un malotru et un hypocrite , c'est à dire aussi bien dans les manières que dans le coeur

Qui plus est, le goujat est toujours au centre des typologie populaires proposées par les magazines féminins et par des blogueuses :  ainsi on distinguerait le goujat baratineur, le goujat menteur, le goujat blessant, le goujat trompeur, le goujat direct, autant de facettes qui permettent de lister les caractéristiques d’un type social dans ses relations avec les femmes.

Cerise sur le gâteau, le hashtag #goujat  sur Twitter offre aussi d’intéressants exemples de son emploi : ce hashtag est utilisé, outre des exemples reposant sur les valeurs inversées de la galanterie - je dis au mari que j’ai perdu 10% de mon poids initial grâce à @ww_france il me demande si j’ai perdu 30kg #goujat #enflure -,  pour dénoncer des comportements sexistes

- Le chauffeur ki ne croit pas ke je bosse dans les jv parce ke je suis une femme & ke je ne suis pas jeune. #DoubleEffetPasKissCool #Goujat

- Ça donne des leçons aux autres sur le respect et les droits des femmes à longueur de journée et après on voit les faits... Les macronistes sont les héritiers du PS et de Hollande jusqu'au bout.#Goujat

- Pour ses sondages, l'institut Y.#Moix n'accepte de sonder que des ménagères de moins de 50 ans. Les autres peuvent aller se faire voir. Ou se cacher

#goujat

- On pensait la fosse des Mariannes le point le plus bas de la planète, mais

@Stephane_Ravier descend chaque jour un peu plus bas. L’injure publique est un délit. Elle est grave du fait de son caractère sexiste. Encore plus en récidive. Et impardonnable de la part d’un élu #goujat

La goujaterie et le politique

Le  goujat et la goujaterie continuent de faire l’actualité : en 2017, dans le sillage de l’affaire Weinstein, l’actrice Isabelle Adjani pointait la glissement progressif vers le harcèlement  à partir des trois G français  : galanterie, grivoiserie, goujaterie.Elle rappelait, de façon pertinente,  que ces termes recouvrent un ensemble de pratiques socio-langagières, entre excès et manque, entre badinage et harcèlement, entre sexualisation implicite et explicite.

Donald Trump est régulièrement taxé de goujat dans ses relations avec les femmes; lors des commémorations du 8 mai en France, François Hollande a été la cible des internautes qui l’ont traité de cuistre, de mufle , de goujat. Motif ? Sous la pluie battante, l’ancien président de la république était au sec, protégé par le parapluie que tenait Nicole Belloubet, la garde de sceaux.  

Le goujat, s’il est souvent épinglé pour des façons de faire, l’est également pour des sorties verbales qui apparente sa parole à un bon mot, une plaisanterie, une pique, illustrant l’esprit caustique ou grivois, fût-il sexiste et misogyne :

"Une femme a obtenu le divorce après un dîner au restaurant avec son mari. A l'entrée de l'établissement, le mari goujat a en effet répondu au traditionnel ""Puis-je vous débarrasser ?"" de l'hôtesse des lieux par un odieux : ""oui, de Madame """ (Marc Escarol, Mots et Grumots 2003).

La saillie goujate devient un élément du débat politique. Cela fut le cas avec la sortie de l’écrivain chroniqueur Yann Moix sur les femmes de 50 ans, en janvier 2019, qui provoqua un tollé médiatique. Là encore le terme goujat avait été employé : Yann Moix, goujat avec les femmes de 50 ans titrait Gala, Yann Moix le cri du goujat, billet paru dans le Dauphiné.

Le mot goujat est porteur d’un conservatisme certain dans les représentations des rapports entre hommes et femmes (comme pour la galanterie); il s’est mis aussi à servir à dénoncer, au delà des rapports individuels et codifiées à l’ancienne entre personnes sexuées, les comportements sexistes dans l’ensemble de la société.

Entre désuétude et politisation….

 

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

[1] Alain Montandon 1995, Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre, Paris, Le Seuil, p 453.

 

 

 

 

 

 

 

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