Le genre, bientôt illégal en Roumanie ?

Le genre, bientôt illégal en Roumanie ?
Le genre, bientôt illégal en Roumanie ? - © Getty Images

Le 16 juin dernier, le Sénat roumain a adopté la loi 87/2020, qui modifie et complète la Loi sur l’éducation nationale. L’article 7 de ce texte interdit, notamment "dans les unités, institutions d’enseignement et dans tous les espaces destinés à l’éducation et à la formation professionnelle, y compris dans les unités qui offrent une éducation extra-scolaire", "les activités qui visent à diffuser la théorie ou l’opinion de l’identité de genre, entendue comme théorie ou opinion selon laquelle le genre est un concept différent du sexe biologique et que les deux ne sont pas toujours identiques".

Ce texte a préalablement reçu l’accord tacite de la Chambre des Députés et doit à présent être promulgué par le Président de la République roumaine, Klaus Iohannis (Parti national libéral). Il semble désormais acquis que ce dernier refusera de le faire et renverra le texte au Parlement. Toutefois, il sera ultérieurement contraint d’adopter le texte tel que revu par les Chambres. La mobilisation, tant nationale qu’internationale, sera donc cruciale au cours de cette nouvelle étape du processus législatif.

Des conséquences pour les femmes et les personnes LGBT

Si elle est adoptée, cette loi pourrait avoir des conséquences majeures pour les femmes et les personnes LGBTI dans ce pays. D’une part, elle rendra illégale la plupart des dispositifs de lutte contre le sexisme, l’homophobie et la transphobie à tous les niveaux d’étude, de la maternelle à l’université. D’autre part, elle empêchera le fonctionnement des programmes en études de genre et menacera l’existence future de ce domaine d’études, alors que la Roumanie comprend deux masters en études de genre et une scène intellectuelle féministe et LGBTI dynamique.


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Si cette loi a été adoptée par surprise, elle s’inscrit dans une intensification des campagnes anti-genre[1] dans ce pays depuis quelques années. Celles-ci ont été marquées par un référendum sur la définition constitutionnelle du mariage en 2018 (perdu par les acteurs conservateurs) et des restrictions récentes à la législation sur l’éducation sexuelle dans les écoles (2020).

Hostilité et violence

Par ailleurs, l’hostilité et la violence contre les militant·es féministes et LGBTI, ainsi que les chercheur·ses en études de genre, a augmenté au cours de cette période. Dans les deux cas, on note le rôle important de l’Église orthodoxe roumaine et d’acteurs étrangers, ainsi que le soutien crucial des controversés sociaux-démocrates roumains… sans lesquels aucune de ces initiatives n’aurait prospéré.

La plupart du temps, ces acteurs ne s’inquiètent pas seulement de la formation de leurs enfants, mais considèrent le genre comme la matrice intellectuelle des réformes éthiques qu’iels combattent, ainsi qu’un complot sournois ourdi par les féministes, les militant·es LGBTI et les chercheur·ses en études de genre.

Il s’agit d’un combat contre une pensée libre et critique, qui ose interroger et contester les hiérarchies et les pouvoirs établis, d’une pensée qui permet l’existence et la subsistance de sociétés ouvertes et démocratiques

Il s’agit à leurs yeux d’une entreprise idéologique totalitaire, d’une tentative de prise de pouvoir de la part de minorités malfaisantes et du projet insidieux d’élites dépravées. C’est aussi le nom d’un projet néocolonial par lequel, par exemple, les autorités européennes et les États occidentaux imposeraient leurs valeurs au reste du monde (y compris en Europe de l’Est).

Attaques contre la liberté académique

Au niveau de l’enseignement supérieur, ce texte constitue une attaque importante contre la liberté académique et l’autonomie des universités. En effet, le Parlement roumain veut intervenir directement, à partir de priorités politiques et hors de tout débat scientifique, dans le contenu de ce qui peut ou non être enseigné à l’université.

Pour cette raison, les principales universités roumaines, dont l’Université de Bucarest, l’Université Babes Bolyai (Cluj-Napoca et l’École nationale de sciences politiques et administratives, ont tout de suite exprimé leur opposition au projet de loi. Ce n’est pas un hasard si les études de genre figurent parmi les premières victimes des attaques contemporaines contre la liberté académique, un scénario qui s’observe dans toute l’Europe (France, Hongrie, Italie, Pologne, Russie,…), au Brésil ou aux Etats-Unis. En effet, celles-ci constituent une cible relativement facile vu leur jeunesse et leur faible institutionnalisation, tout en offrant une charge symbolique puissante.

Ce texte de loi constitue une attaque importante contre la liberté académique et l’autonomie des universités

Si l’exemple roumain peut sembler lointain, il ne s’agit pas d’un cas isolé. Si elle est adoptée, cette loi risque de faire tâche d’huile et de confirmer une tendance amorcée depuis quelques années. En effet, ce texte fait suite à la décision hongroise de désaccréditer les programmes en études de genre en 2018 et son contenu rappelle les mobilisations, nombreuses dans le monde, pour dénoncer l’emprise d’une soi-disant "idéologie" féministe, "homosexualiste" ou trans dans les écoles.

Cette loi menace aussi les valeurs européennes, telles qu’elles ont été définies jusqu’à présent dans les traités, et contribue ainsi à l’érosion de la démocratie.


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A l’heure où des discours anti-genre se font de plus en plus souvent entendre dans notre pays (particulièrement en Flandre), il convient de rester vigilant·e. Les assauts contre les études de genre préfigurent souvent des attaques plus vastes.

Une pensée libre et critique

À l’inverse de ce qu’affirment depuis presque 30 ans nombre d’intellectuel·les de droite et d’extrême-droite (tout comme les personnes qui répètent leurs arguments à gauche), ces attaques ne constituent pas un combat pour permettre l’expression de vérités devenues inaudibles sous le poids du "politiquement correct", pour rétablir l’universalité d’une université sous l’emprise de diverses minorités ou pour réduire l’hégémonie académique supposée de la gauche et de l’extrême-gauche.

Cette loi rendra illégale la plupart des dispositifs de lutte contre le sexisme, l’homophobie et la transphobie à tous les niveaux d’étude, de la maternelle à l’université

Il s’agit au contraire d’un combat contre une pensée libre et critique, qui ose interroger et contester les hiérarchies et les pouvoirs établis, d’une pensée qui permet l’existence et la subsistance de sociétés ouvertes et démocratiques.

En bref, les attaques contre les études de genre et la liberté académique constituent une pièce essentielle des processus de recul démocratique que connaissent aujourd’hui de nombreuses sociétés en Europe et ailleurs.

[1] Roman Kuhar et David Paternotte (dir.), Campagnes anti-genre en Europe. Des mobilisations contre l’égalité, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2018.

David Paternotte (ULB) est le président du comité de gestion du master interuniversitaire en études de genre.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.