Le cri d'alerte des cinéastes confinées

Le cri d'alerte des cinéastes confinées
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Le cri d'alerte des cinéastes confinées - © Tous droits réservés

La nouvelle vient de tomber : le prochain Conseil national de sécurité, le mardi 12 mai, sera dédié au secteur culturel.

En attendant de savoir ce qui sera décidé, l’information apporte un certain soulagement : depuis le 4 mai, tandis que les merceries et les kayakistes amorcent leur reprise, le secteur culturel, relégué aux oubliettes, s’inquiète et agonise. Dans les médias, les éditos et autres cartes blanches se succèdent, relayant les inquiétudes des théâtres, cinémas, salles de spectacles et autres acteurs du secteur.

Une inquiétude qui, face au silence du gouvernement, se muait lentement mais sûrement en colère. Le confinement a, depuis mars, arrêté ou reporté une quarantaine de tournages : films, séries, fiction, documentaires, courts-métrages (source UPFF).

A cela s’ajoutent les projets en pré-production, ou les films qui s’apprêtaient à un parcours en salles (comme Jumbo de Zoé Wittock, sorti en VOD) ou en festivals. Les Grenades sont allées prendre la température chez quelques réalisatrices confinées. Au début, comme tout le monde ou presque, elles ont pris sur elles, télétravaillé, ou fabriqué des masques… Aujourd’hui, les interrogations les poussent, comme beaucoup, le point de saturation.

On n’a aucune information

Films, séries, festivals : la grande interrogation

Arrêté à mi-chemin de son exploitation, ‘Le Milieu de l’Horizon’ de Delphine Lehericey (‘Puppy Love’) devait sortir chez nous le 10 juin. La date du 8 juin pour une réouverture des cinémas reste théorique, mais la réalisatrice n’est pas pressée : "On n'avait pas encore mis en place de promotion avec Cinemien (le distributeur, NDLR), et je n’ai pas envie d'essuyer les plâtres des premières semaines. Je ne vois pas l'intérêt de le sortir tout de suite sans réfléchir", nous raconte-t-elle depuis son confinement à Beersel.

Reportée à l’été, la nouvelle date est encore, fatalement, à déterminer "en fonction de l'embouteillage potentiel avec les autres sorties. C’est un film tourné en 35mm, et pensé comme s’il était tourné dans les années ‘70, donc l’objectif premier c’est vraiment de le montrer en salles. Et puis c'est un film trop fragile pour s'assurer une visibilité parmi les centaines d’offres VOD..."


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Après ‘Baden Baden’ (2016), Rachel Lang terminait son deuxième film quand le confinement est arrivé. "D’habitude dès qu’un film est terminé, c’est la course pour l’envoyer aux programmateurs de festivals. Mais cette fois-ci j’ai eu l’occasion rare de pouvoir y apporter quelques retouches".

Produit par Wrong Men pour la Belgique (et Chevaldeuxtrois pour la France) et réunissant Louis Garrel, Camille Cottin et Lucie Debay (‘King of the Belgians’), ‘Mon Légionnaire’ était pressenti pour un beau parcours festivalier (notamment pour Cannes 2020 dont le futur reste toujours flou). Mais il a fallu se résigner. Le film sortira en salles dès qu'une date pourra être fixée.

"On attend qu’on se soucie enfin de nous"

Le tournage de ‘Pandore’, la nouvelle série RTBF, qui devait commencer en avril, est lui aussi dans l’inconnu. Créée par une triple équipe féminine, les réalisatrices Vania Leturcq (‘L’année prochaine’), Savina Dellicour (‘Tous les Chats sont gris’) et la comédienne Anne Coesens (‘La Trève’), la série raconte l’affrontement une juge d'instruction (Coesens) et d'un politicien libéral (Laurent Capelluto, actuellement dans ‘Into The Night’ sur Netflix) dans le cadre du viol d'une activiste féministe (Salomé Richard, ‘Baden Baden’).

En théorie le tournage reprend cet été, mais "actuellement nous n’avons aucune information", s’inquiète Vania Leturcq, consciente qu’il y a encore beaucoup d’inconnues dans l’équation. "Il y a la question des assurances : tant qu’elles ne couvrent pas le Covid, aucun tournage ne reprendra. Ensuite, l'argent perdu : heureusement, le Tax Shelter était acquis, mais on était sur un budget restreint. Du coup, s'il faut encore faire des économies, on les fait où ? Est-ce qu'on va avoir des aides de l’État ? Donc on attend, comme tout le secteur culturel, qu'on se soucie enfin de nous..."

Magritte 2020 du Meilleur Court-Métrage pour ‘Matriochkas’, la comédienne et réalisatrice Bérangère McNeese prépare son premier long : "Grâce à l’aide à l’écriture de la Fédération Wallonie-Bruxelles j’ai pu mettre ce temps à profit pour travailler." Mais c’est l’absence de vision quant à une reprise des activités du secteur qui l’inquiète. Elle fait partie de l’équipe de ‘Baraki’, l’autre série RTBF (avec Fred De Loof, Ady El Assal et Adriana Da Fonseca) dont le tournage devait commencer en même temps que ‘Pandore’.

"A côté, je tournais dans le prochain film de Pascal Elbé, et devais reprendre le tournage d'une série pour TF1 mais on n'a aucune visibilité et coordination des gouvernements donc j’ai peur que tout reprenne en même temps." Il faudra peut-être faire des choix, annuler des contrats…

Il y a des gens qui n'ont rien, et le silence du gouvernement est affreux

"Je ne vais pas au studio, je travaille de chez moi – j’ai dû commander du matériel sur Internet et on m’a prêté des trucs, mais je m’en sors, grosso modo. Par contre, les exigences de travail n’ont pas changé, alors que les conditions, si." Si elle n’a pas les mêmes contraintes que le cinéma dit ‘en prises de vue réelles’ qui nécessite des déplacements et des gens, Gwendoline Gamboa, cinéaste d’animation et cofondatrice du Studio TabassCo, a elle aussi vu ses habitudes bousculées. "C’est vrai qu’on a tendance à être planqués derrière nos ordinateurs ou tablettes graphiques. Les festivals sont l’occasion de sortir de nos tanières", rigole-t-elle au téléphone. Certains ont annulé -  d’autres, comme celui d’Annecy, ont opté pour une version en ligne : "C’est étrange de se résigner à une avant-première sur Internet, mais Annecy, c’est une grande opportunité…" Ou la difficile question de la visibilité.

Derrière les cas individuels, une inquiétude collective

Un point commun dans ces cas très distincts : un sentiment croissant d’urgence. La culture, on le sait, souffrait déjà avant le confinement d’un manque de considération et de rabotages de budget. La crise du coronavirus a aggravé cette tendance, confirmant ce sentiment auprès des artistes qu’ils ne sont pas essentiels.

"On comprend que l'urgence n'est pas de faire de l'art, on est capables de se mettre en attente... si on est soutenus pour survivre en attendant ! Je suis relativement privilégiée : j'ai le statut d'artiste, des projets en écriture, et mon film est semi-sorti. Mais à côté il y a des gens qui n'ont rien, et le silence du gouvernement est affreux. Pourtant la culture est le troisième secteur économique à rapporter de l'argent !" martèle Delphine Lehericey.

"A l'ARRF (Association des Réalisateurs et Réalisatrices de Films), on fait des réunions. Avant de penser à reprendre les tournages et rouvrir les cinémas, il faut aider ces gens tout de suite. Donner le statut d'artiste à tout le monde, par exemple, pour tenir jusqu'à une reprise efficiente du secteur."

"Le public ne peut pas relancer la culture tout seul"

Même son de cloche chez Vania Leturcq : "Des décisions doivent être prises dès maintenant. Je pense à notre équipe, ceux qui n'ont pas le statut, d’ici la reprise, ils ne tiendront pas ! Et puis un théâtre, un film, ça ne reprend pas du jour au lendemain, sans préparation, sans répétitions".  

Une inquiétude exacerbée par le manque d’informations.  "Si on ne fait pas nous-mêmes la démarche pour en avoir, on n'en a pas. Ça rajoute une couche supplémentaire sur ce sentiment de non-reconnaissance des artistes en Belgique. Pourtant la culture a été essentielle pour beaucoup pendant le confinement, non ?" Lehericey abonde sur une nécessité d’intervention fédérale : "Si la culture a grandement aidé les gens pendant le confinement, on ne peut pas demander au seul public de porter la responsabilité de la reprise du secteur." 

Un théâtre, un film, ça ne reprend pas du jour au lendemain, sans préparation, sans répétitions


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"L’écueil, c’est qu’on est à cheval entre la culture, qui dépend des communautés, et du travail, qui dépend du fédéral", explique Véronique Jadin, dont le tournage de son film ‘L’Employée du Mois’ a aussi souffert de la crise du Corona. Au sein de l’association ‘Elles Font Des Films’ dont elle fait partie, elles sont nombreuses à devoir concilier le chômage technique, la charge familiale et l’absence de statut d’artiste. "Nombre d’entre elles n’auront que le CPAS comme solution."

Derrière un film, d’un réalisateur ou une réalisatrice, derrière les festivals et les événements publics, la grosse part du de l’iceberg culturel est composé de petites et grandes mains qui œuvrent dans l’ombre des projecteurs, et qui risquent de payer le prix fort. 

"Est-ce que les plus puissants seront encore privilégiés ?"

Beaucoup d’attentes pèsent donc sur le Conseil national de sécurité ce mardi 12 mai. Pour savoir non seulement quand le monde culturel pourra reprendre du service dans la société belge, mais aussi sous quelles conditions. "Je peux réussir à envisager que mon film sorte sur une plateforme alors qu'il a été tourné pour le cinéma… mais alors écrire un scénario en tenant compte des mesures de distanciation ? Jamais ! Ça veut dire que personne ne se roule des pelles ?", rigole Delphine Lehericey, avant de se demander : "Est-ce qu'on aura envie de voir des films comme ça ?"

Autant j'ai pu douter dans ma vie du sens de mon métier, autant je ne l'ai jamais trouvé aussi essentiel qu’en ce moment

Comment tourner des films à l’ère du Corona ? Vania Leturcq s’interroge aussi. "Est-ce que de nouveau, les plus puissants seront privilégiés ? Ce n'est pas une question de volonté, mais si on doit tester tout le monde, mettre et enlever les masques aux figurants entre chaque prise, ou réduire de moitié les journées… Seuls les gros tournages pourront s’y plier."

Le futur est incertain, mais quand on travaille dans le cinéma, quand ne l’était-il pas ? Conscientes des inégalités systémiques et des "biais inconscients" qui les rendent souvent minoritaires dans la cour des ‘grands’ (festivals internationaux, longs-métrages de fiction, commissions de sélection), mais qu’il suffit d’élargir (assouplir) le champ de la compétition (documentaire, courts, premiers longs) pour les trouver, les réalisatrices sont le feu sous la glace du cinéma.

Ecrire un scénario en tenant compte des mesures de distanciation ? Jamais ! Ça veut dire que personne ne se roule des pelles ?

"Le seul point positif, c’est qu’autant j'ai pu douter dans ma vie du sens de mon métier, autant je ne l'ai jamais trouvé aussi essentiel qu’en ce moment. Sans prétention hein. Mais c'est vrai qu’au final pendant cette période de confinement, tout ce qui m’a nourrie et accompagnée, je le dois à tous ces créateurs et créatrices. Ca me motive d’autant plus à monter ‘Pandore’. Une série qui parle de la politique belge, de la justice… et du droit des femmes !", conclut Vania Leturcq.

… Et quant à notre dernière question, à savoir si elles ont hâte de retourner au ciné, le "oui" l’a emporté à une écrasante majorité.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.