Le confinement? Une bonne occasion pour enrichir Wikipédia 

Le confinement? Une bonne occasion pour enrichir Wikipédia 
Le confinement? Une bonne occasion pour enrichir Wikipédia  - © Maskot - Getty Images

Alors que la société a basculé dans un état de confinement général depuis quelques semaines maintenant et tandis que notre champ lexical est devenu exclusivement pandémique, prenons le temps de quelques lignes pour revenir sur une expérience collective : le Wikithon, un marathon d'édition sur Wikipédia.

Avec Manon Brulard et Camille Wernaers, les organisatrices du dernier en date, tentons de dégager quelques pistes de réponses pour comprendre comment et pourquoi l’inégalité entre les femmes et les hommes s’installe aussi sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia.

Wikipédiennes, wikipédiens, à vos marques !

C’était il y a presque deux mois soit, en ressenti covid-19, une éternité. À l’heure où se murmure l’idée d’un déconfinement et de son hypothétique mise en œuvre, à l’heure où l’on rêve de retrouver notre liberté de mouvement et de rassemblement, prenons le temps de faire le bilan de cet évènement qui avait vu défiler tout au long de la journée plus de 130 volontaires venus s’installer les un.e.s à côté des autres pour relever ce challenge.

L’occasion pour beaucoup de découvrir le fonctionnement de cette plateforme quotidienne et de se familiariser avec ses codes, d’apprendre à l’utiliser et surtout, de contribuer à la rendre plus complète en y faisant naître des profils de femmes jusque-là manquants.

C’est, entre autres, le collectif Just for the record qui a mis en avant plusieurs données interpellantes, comme le pourcentage de pages féminines, nettement inférieur à celui des pages masculines (on en compte seulement 18% pour le Wikipédia anglophone et 17% pour le francophone).

Ce n’est pas tout, le fait que la majorité des contributeurs Wikipédia, "les wikipédiens", soient des hommes a également été épinglé par Just for the record, qui ne recense que 8,5 à 22,7% de contributrices. Pour essayer de pallier ce déséquilibre, des initiatives sont prises et se font appeler "Wikithons" (contraction des mots "marathon" et "Wikipédia"). Le Wikithon de la RTBF et des Grenades a donc été l’occasion de venir une heure ou toute une après-midi ou une soirée, participer à cette initiative et mettre sa pierre à l’édifice Wikipédia.

 

Dès 7h05 jusque 21h59, 74 profils ont été créés, 102 pages ont été modifiées ou améliorées et 631 références ont été ajoutées en tout ! On peut le dire sans rougir, c’est une réussite

 

On a fait le bilan avec celles qui ont accompagné les wikithoniens tout au long de l’évènement et qui ont organisé et rendu cette journée possible, Camille Wernaers et Manon Brulard. Elles nous donnent leur retour et surtout, nous parlent de Wikipédia, cet outil inclusif et participatif formidable, qui pourtant n’échappe pas au sexisme ordinaire.


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Les codes de Wikipédia

Wikipédia défend l’aspect collaboratif et inclusif. La plateforme a d’ailleurs retravaillé son interface pour faciliter son utilisation et la rendre plus accessible pour tout un chacun et pour qu’elle soit plus démocratique.

C’est, entre autres, le collectif Just for the record qui a mis en avant plusieurs données interpellantes, comme le pourcentage de pages féminines, nettement inférieur à celui des pages masculines

Il n’empêche cependant que chaque domaine possède ses codes, sa façon de fonctionner et l’encyclopédie en ligne ne déroge pas à la règle. Comme l’explique Manon Brulard, l’objectif pour les participant.es a été d’abord l’occasion de découvrir ces codes, pas toujours évidents ni connus, et de se familiariser avec pour pouvoir le refaire plus tard chez soi, car "Wikipédia c’est partout et tout le temps".

Cet apprentissage est nécessaire, car il ne faut pas oublier que la plateforme est avant tout liée aux métiers de l’informatique qui, on le sait, sont souvent à dominance masculine et par conséquent nourrie et réfléchie par des hommes pour des hommes. La culture geek est rarement un domaine dans lequel les femmes ont leur place ; les codes étant chasses gardées, elles sont par conséquent peu ou pas familiarisées à ces mécanismes de fonctionnement.

Or, partager du contenu Wikipédia sans eux, c’est prendre le risque de voir son travail supprimé pour non-respect des conditions d’utilisation. Il faut donc impérativement s’approprier ces codes afin d’être adoubé par la communauté Wikipédia (principalement masculine) pour pouvoir y contribuer.


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Camille Wernaers attire notre attention sur ce point. Parce que Wikipédia aujourd’hui, c’est notre encyclopédie, notre histoire et il faut réfléchir à qui la constitue. Qui dit l’Histoire ? Qu’elle soit condensée dans les livres ou sur internet, on prend de plus en plus conscience que l’Histoire avec un grand H n’est jamais pure objectivité, tout du contraire.

L’histoire est toujours racontée par quelqu’un : un sujet par essence toujours situé

On sait que la majorité des contributeurs Wikipédia sont des hommes, qui discutent entre hommes, qui valident ou rejettent en tant qu’homme ce qui a sa place ou non, selon eux, sur Wikipédia, dans l’Histoire.

De manière générale, les femmes ont toujours été les grandes oubliées de cette Histoire et aujourd’hui encore, elles n’ont pas d’emblée accès à sa construction. Le profil du wikipédien classique est un homme blanc, universitaire, de trente ans. La discussion sur ce qui est notable, valable, se fait donc inévitablement au travers de ce prisme masculin.

Le double standard et la question des sources

Autre fait interpellant sur Wikipédia et qui découle de ce qui a été mis en lumière précédemment, c’est le double standard qu’on voit appliqué sur la création des profils. Camille et Manon ont toutes les deux constaté l’attention particulière portée aux pages des femmes. Un screening quasiment à la loupe pour déceler la moindre faille. Que l’erreur soit minime ou compréhensible, la sanction est toujours immédiate et la page est masquée par la communauté, car jugée comme ne respectant pas les "règles de Wikipédia" selon les utilisateurs.

Ce qui a fait tiquer les organisatrices, c’est que malgré son caractère démocratique et l’espace de discussion disponible sur la plateforme, le double standard reste de mise ; dans le cas d’un profil masculin trop peu sourcé ou ne respectant pas les règles, le traitement n’est pas automatiquement sanctionnant. Certaines pages manquent clairement de sources et pourtant, il semble que leur thématique masculine les dote d’une immunité magique (sic).

On peut donc voir survivre sur la plateforme des profils masculins ne possédant qu’une seule source, là où de nombreuses pages de femmes sont masquées ou supprimées pour manque de référencement (parfois plusieurs sources ne sont malgré tout pas suffisantes). C’est une forme de violence qu’il y a lieu d'affronter en tant qu’utilisatrice Wikipédia et face à laquelle il ne faut surtout pas se décourager. Plus facile à dire qu’à faire.

La question des sources est épineuse, car c’est la double peine et la conséquence directe du manque de visibilité médiatique des femmes

Les profils de femmes sont confrontés à un obstacle important et marqueur du manque flagrant de représentations des femmes dans la société. En étant invisibilisées, c’est-à-dire en étant moins invitées à donner leurs expertises ou à présenter leur travail, elles manquent d’emblée de sources et de référencement.

La clef pour survivre sur Wikipédia, ce sont les sources et une source, comme nous l’explique Camille Wernaers, c’est un article de presse, une étude, une prise de parole. C’est surtout, pour les femmes, là où le cercle vicieux commence. La présence des femmes dans les médias est souvent résumée à un rôle de témoin oculaire et rarement à celui d’une experte interviewée.


A lire : Confinées? Et si vous visibilisiez d'autres femmes?


Dans les médias, les experts interrogés en plateau sont majoritairement des hommes épidémiologistes, biologistes, virologues, etc. pour seulement quelques timides invitations de femmes. Les débats sont essentiellement masculins et, privées de paroles, les femmes sont de facto privées de sources. Moins référencées, elles sont par conséquent moins notables, et selon les critères de l’encyclopédie en ligne, moins valables.

Pour Manon Brulard, bien qu’il existe beaucoup de projets ayant pour objectif la diversité (c’est notamment le cas de justement de la page des sans pagEs), la représentation est ici fondamentale, une attention particulière doit être apportée à qui l’on tend le micro. Les femmes, mais aussi celles et ceux qui cumulent plusieurs systèmes de dominations (les personnes racisées, les membres de la communauté LGBTQIA+, etc.) doivent être mis en lumière, sans quoi il leur faudra toujours courir après leur reconnaissance et leur représentation.


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Temps libre

"Wikipédia, c’est partout et tout le temps". Or, faut-il encore avoir ce temps. En plus de se demander qui écrit l’Histoire, il faut aussi se poser la question de savoir qui a matériellement le temps de le faire. Malheureusement, la question renvoie de nouveau une majorité de femmes dans les cordes. Bien évidemment, comme on ne gravit pas l’Everest en un jour, on ne rend pas sa parité à Wikipédia en 40 nouveaux profils. Réaliser une page viable sur la plateforme ne se fait pas en quelques minutes, mais plutôt en quelques heures. Si notre universitaire trentenaire a de la place disponible dans son agenda, qu’en est-il de la maman solo débordée ? Encore aujourd’hui, la répartition du travail domestique est inégalitaire et incombe le plus souvent aux femmes. "La deuxième journée" grignote alors le temps libre de beaucoup de femmes de manière générale, le temps à offrir à Wikipédia, en particulier.

Sentiment de légitimité

Enfin, comme pour tout, moins on s’entraîne, moins on se sent à l’aise et donc légitime. Les hommes, puisqu’on leur donne la parole plus souvent, sont plus enclins à la prendre, plus éduqué à le faire, que les femmes.

C’est, pour les organisatrices, tout l’intérêt d’un évènement comme le Wikithon, car il permet de mettre des outils concrets dans les mains de celles et ceux qui souhaitent participer et contribuer à une plus juste représentation de notre société. Grâce à cette initiative, les novices de Wikipédia ont pu y contribuer et créer des profils, en apprenant tout simplement la théorie et la pratique.

L’évènement a une réelle portée explicative et éducative, car wikipédier c’est opérer un changement concret dans le monde

S’il est clair que le sexisme s’immisce aujourd’hui encore sur la plateforme, on peut se réjouir de voir que de nombreux profils de femmes se portent à merveille et que la communauté Wikipédia, une fois ses codes apprivoisés, n’a pas hésité pas à enrichir et faire vivre ces profils féminins.

De 7 heures à 22 heures, les volontaires se sont succédé tour à tour, il y a eu beaucoup de femmes, des hommes, des ministres, du personnel de la RTBF, des contributrices au site Les Grenades,… Autant de personnes qui ont aujourd’hui en main les codes de fonctionnement de la plateforme et la légitimité d’y participer.

Et si on écoutait l'invitation à se lancer sur Wikipédia ? Plus de 70 profils ont été créés lors de cet événement, mais il en reste énormément qui attendent que l’on s’y attelle.  Si vous êtes prêts à (re)sauter le pas, les outils pour vous guider sont sur le slideshare de Manon Brulard et les sans page sont disponibles ici.

Sophie Mincke est philosophe, spécialisée en questions éthiques, politiques et sociétales.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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