Le confinement, miroir grossissant des inégalités entre femmes et hommes

Le confinement, miroir grossissant des inégalités entre femmes et hommes
Le confinement, miroir grossissant des inégalités entre femmes et hommes - © Getty Images/Maskot

En ces temps de confinement forcé, les expert·es se préoccupent, à juste titre, du sort des enfants, et donc du rôle des adultes : il faut occuper les plus jeunes, aider les autres à faire leurs devoirs,  expliquer pourquoi il leur est interdit de jouer dehors avec copains et copines... et tout cela en gardant du temps pour soi, pour télétravailler, se retrouver en couple si on a un·e conjoint·e, et simplement trouver des temps de respiration.

Aussi on voit se multiplier appels à témoignages et analyses venant de psys, de sociologues, de journalistes, pour sonder les entrailles de ce qu'on appelle de manière neutre "les familles" ou encore "les parents". Les plus pointu·es relèvent diverses inégalités qui obligent à tenir compte de situations différentes ; inégalités selon les revenus, l'accès au travail – ou l'obligation de le poursuivre – l'environnement ville/campagne, maison avec jardin ou minuscule appartement, garde alternée, famille nombreuse et/ou monoparentale... Cependant, il y a une inégalité qui semble échapper aux radars, et qui est pourtant la plus évidente, la plus répandue et sans doute la plus menacée de se creuser encore : celle entre hommes et femmes, aussi bien dans le cadre familial que professionnel.

Les femmes sont en première ligne face au coronavirus, elles sont surreprésentées dans les métiers essentiels et souvent sous-rémunérés

Cachez ces sexes...

Ainsi, le 26 mars dernier, l'émission CQFD (RTBF) interrogeait une psy sur les risques de "burn out parental". Durant 25 minutes d'entretien, il ne fut pas une seule fois question des différences entre pères et  mères ; tout au plus évoqua-t-on le cas des "parents solo", sans signaler qu'il s'agit à plus de 80% de femmes avec des enfants.

La même semaine, la Ligue des Famille lançait une pétition pour accorder un "congé spécifique" pour les parents d'enfants de moins de 12 ans ou ayant des besoins particuliers. Là encore, aucune mention des mères (qui sont pourtant encore plus concernées lorsqu'il s'agit de monoparentalité ou d'enfants ayant des "besoins spécifiques ) ; et comme on ne va pas s'abaisser à l'écriture inclusive, autant rester au masculin universel (tout comme la photo d'un père illustrant la pétition) en exigeant un congé "accessible tant aux salariés qu’aux fonctionnaires et aux indépendants".

Le magazine Médor, lui, lançait un questionnaire destiné justement à relever les inégalités, de revenu, de logement, de bagage socio-culturel... mais pas de genre. Aucune question ne porte sur  la répartition des tâches au sein du ménage, et pour s'assurer que cet aspect ne sera pas abordé, on ne demande même pas aux répondant·es de remplir une case "M/F/X" comme on le fait ne serait-ce que pour la réservation d'un voyage. Aucune question ne porte non plus sur la structure familiale, qui a toute son importance : famille unie, séparée en garde égalitaire, recomposée, monoparentale, ce qui a forcément des incidences sur la prise en charge des enfants.

Parmi les inégalités qui font du confinement une expérience très différente selon les revenus, le type de logement, ou encore la situation professionnelle, l'inégalité entre les femmes et les hommes semble complètement effacée

Quant aux "conseils" généreusement octroyés par des "spécialistes" de la famille, ils concernent souvent l'organisation d'activités pour toute la famille (sous forme de tableau par exemple), en impliquant les enfants... sans trop s'attarder sur l'éventuel conjoint. Et tiens, justement, devinez qui devra s'occuper de cette organisation... ? La question ne sera pas posée. La "charge mentale", vous connaissez ? Les auteurs de ces conseils, manifestement pas.  Dans la lutte contre le coronavirus, la suppression temporaire des services publics relatifs à l’éducation des enfants qu’il entraine, et donc le rabattement sur la famille pour assurer ces tâches scolaires, cachez ces sexes que l'on ne veut pas voir ! Ou encore : "Nie ta mère !"

Des bénévoles bien "neutres"

Mais au fond, en quoi est-ce important ?

D'abord, d'un simple point de vue d'analyse : si on estime pertinent de pointer les inégalités de classe, d'origine, de compétences socio-culturelles, il est étonnant (mais pas tellement, en fait) d'ignorer cette inégalité-là et le risque que le confinement la creuse encore : parce qu'on sait que lorsque les services collectifs sont restreints – que ce soient à cause d'une crise ou de mesures d'économies - ce sont les femmes qui reprennent en charge les tâches essentielles en matière d'éducation, de prise en charge des personnes dépendantes, d'entretien du quotidien. Là, le changement est brutal et c'est encore sur elles qu'il va peser.

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Les femmes sont en première ligne face au coronavirus, elles sont surreprésentées dans les métiers essentiels et souvent sous-rémunérés, des tâches qu'on ne peut d'ailleurs pas poursuivre en télétravail. Dans le travail non rémunéré également, les inégalités sont flagrantes : les femmes s'occupent d'une grande part du travail "gratuit" (les courses, le ménage, le repas, les soins aux enfants et éventuellement aux parent.e.s). Un article sur le site Slate reprend des témoignages révélateurs pour conclure : "Confinement: la révolution de l'égalité dans les foyers n'aura pas lieu".

Or, on l'a constaté en Chine comme en Italie ou en France, et les associations le craignent en Belgique, des craintes relayées par Les Grenades et le magazine axelle, les violences envers les femmes en milieu confiné sont en hausse, tandis que les recours à des possibilités d'y échapper se réduisent.

De même, les bonnes volontés citoyennes palliant les manquements étatiques sont bien souvent celles de femmes, comme le montre le cas très bien documenté par la journaliste Manon Legrand dans le magazine axelle : quand les pouvoirs publics font appel au travail gratuit pour confectionner des masques, que constate-t-on ? "L’ensemble des travailleurs/euses de cette chaîne sont rémunéré·es… sauf les couturières – on compte 5,6 % d’hommes sur les 1.500 bénévoles, selon les premières estimations". Ce qui n'empêche pas les médias de parler de "bénévoles", en termes neutres. 

Les bonnes volontés citoyennes palliant les manquements étatiques sont bien souvent celles de femmes

Le "care" plutôt que la guerre

La prise en compte de la situation spécifique des mères, et plus généralement des femmes, pourrait justement permettre une réflexion plus large sur ces autres types de confinement qu'elles vivent, y compris hors période de crise sanitaire. Celui de l’enfermement matériel et psychique dans la monoparentalité de jeunes enfants, lorsque l’autre adulte a démissionné de ses responsabilités, et qu’elles sont seules à assurer les périodes hors scolaires ; celui de l’isolement social entraîné par la pauvreté liée aux bas salaires ou aux temps partiels, qui concerne en majorité les travailleuses ; ou encore, celui de l’emprisonnement des femmes aux prises avec des conjoints violents qui les empêchent d’aller et venir, de jouir d’une sécurité inconditionnelle – de même pour leurs enfants - , et placent leur vie dans des conditions de confinement à durée indéterminée.

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Si l'on n'y prend garde, les crises risquent de creuser encore les inégalités existantes et d'aggraver la situation des plus précaires. Elles peuvent au contraire être une occasion de changements bénéfiques (comme on l'a vu avec la formalisation de la sécurité sociale après les horreurs de la Deuxième Guerre Mondiale : une société de "care" plutôt que de guerre. Mais pour cela il faut de la volonté politique, dès maintenant, et pour commencer un diagnostic correct, sans lequel on ne peut imaginer aucun remède. 

Irène Kaufer est autrice et membre de l'ASBL Garance

Valérie Lootvoet est directrice de l'Université des Femmes

 

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.