Le combat de Yael Mellul contre l'emprise

Avocate à l’origine de la reconnaissance du délit de "violence conjugale à caractère psychologique" qu’elle a théorisé et fait inscrire dans la loi l'année passée en France, Yael Mellul se livre dans un ouvrage fort et émouvant, "Mon combat contre l’emprise et le suicide forcé".

Ce combat, c’est celui d’une femme de loi qui, se voyant confier le dossier d’une femme harcelée psychologiquement par son mari depuis des années et désirant fuir cette emprise, réalise qu’il n’y a rien dans le code pénal sur le harcèlement moral dans le couple et décide de combler ce vide juridique. Mais c’est aussi le combat d’une femme, d’une épouse qui sombre, petit à petit, sous la coupe de son conjoint. Elle nous raconte en effet comment, alors qu’elle est invitée sur tous les plateaux télés pour parler féminicide, emprise et violence conjugale, elle est elle-même prise dans les mailles d’un filet dont elle ne peut s’extraire.


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Un paradoxe inouï, j’ai conscience de tomber dans un gouffre mais je ne peux m’empêcher de l’accepter. Je suis pétrifiée

La force de ce récit réside dans ces deux histoires parallèles mais intimement mêlées entre vie publique et vie privée, entre l’avocate qui se bat becs et ongles pour les femmes qu’elle défend et la femme victime dont le naufrage semble inexorable. L’autrice emmène ses lecteurs et lectrices dans les salles d’audience et autres cabinets ministériels, mais aussi dans son intimité au plus proche de la descente aux enfers d’une femme confrontée à un compagnon manipulateur et violent.

C’est tout le paradoxe que vit Yael Mellul tout au long du parcours de ce projet de loi qu’elle parviendra à faire adopter en France. "Moi, la spécialiste des violences conjugales, la combattante, l’avocate pugnace, je me sens devenir une victime. Rien ne peut me différencier de toutes ces femmes que je défends depuis des années, je leur ressemble trait pour trait. Je croyais être la mieux placée pour ne pas tomber dans ce piège, mais malgré tous les signaux d’alerte, l’emprise de Patrick a été la plus forte. Il a gagné. Pour moi, c’est déjà trop tard".


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Un jour, elle trouve la force de prendre la fuite, de se sauver la vie en retournant vivre chez ses parents après avoir été victime d’un énième épisode violent. Cet acte salvateur lui permettra de se reconstruire et de poursuivre son combat contre l’altération de la santé mentale et toutes ces histoires tragiques faites d’humiliations, de dénigrement, d’insultes, de pressions, de chantage, d’isolement et de terreur.

Les mots détruisent autant que les coups. Les bleus s’estompent, les fractures sont consolident, mais la privation du libre arbitre, l’altération des capacité de discernement, la destruction psychique, la perte de sa dignité, c’est d’abord ça, la destruction de l’âme humaine. Une destruction qui mène à l’envie d’en finir pour se libérer

Femme de loi, elle nous livre également son opinion personnelle sur ce qu’elle dénonce comme la récupération militante d’une affaire judiciaire, celle de Jacqueline Sauvage. Condamnée à dix ans d’emprisonnement pour avoir abattu son mari après 47 ans de violences physiques et psychologiques, elle fut libérée en décembre 2016 bénéficiant d’une grâce présidentielle.

Yale Mellul dénonce la récupération par les militantes féministes de son histoire qui en auraient fait, selon elle, un simple objet de militantisme. Elle affirme que l’action de ses avocates, dont elle dit qu’elles l’ont érigée en martyre de la justice patriarcale, est une aberration juridique et que son instrumentalisation pour des raisons politiques et sociétales est inadmissible. Elle dénonce également le manque d’engagement de certaines femmes politiques qui ne l’auraient pas suffisamment soutenue dans son combat. Règlements de comptes ? Peut-être…


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Quoi qu’il en soit, cela ne déforce en rien ce récit empreint d’une quête éperdue de justice pour toutes les femmes victimes. La reconnaissance du suicide forcé acquise en France, Yael Mellul s’est donnée un nouveau défi, celui de son intégration à la Convention d’Istanbul au Conseil de l’Europe. "Une nouvelle aventure m’attend. Je ne peux pas me contenter de cette victoire. Pourtant, quelle avancée : la France est le premier pays européen à reconnaître le suicide forcé".

Mon combat contre l’emprise et le suicide forcé, Yale Mellul, Michel Lafon, 2021

July Robert est traductrice et autrice.

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