Le cinéma est mort, vive le cinéma

Elli Mastorou
Elli Mastorou - © Lara Herbinia

Chaque semaine, Les Grenades scrutent les écrans et dégoupillent les sorties ciné. Dans ce nouvel épisode, Elli Mastorou accuse le coup des nouvelles mesures Corona, et vous propose un exercice particulier.

Cette semaine, c’est difficile de parler cinéma. Depuis lundi, les salles de la capitale ont été contraintes de fermer. Et toutes les autres salles de spectacles avec. Depuis l’annonce de la nouvelle, l’humeur est morose dans le milieu culturel.

Bien sûr, la Belgique ne s’arrête pas à Bruxelles, et pour l’instant les salles de Flandre et de Wallonie y ont échappé. Et elles résistent, malgré certains films annulés. Mais les bruits de couloir qui disent qu’elles vont suivre, sont de plus en plus persistants.

Et puis, entre nous, êtes-vous allé.es au cinéma récemment ? C’est la question que je posais en retour, quand, depuis le déconfinement, on me demandait "et le travail, ça va ?". En soi, oui : les visions de presse avaient repris, mon agenda se remplissait de nouveau, entre interviews et projos, et j’avais des piges à envoyer à une rédaction tous les mercredis. Mais dans les salles, est-ce qu’il y avait des gens ? Est-ce que vous y étiez ?

Écrire dans le vide

Impossible à vérifier : la Belgique n’a pas de box-office hebdomadaire. Pour se faire une idée, on a droit à un bilan annuel, et l’éventuel communiqué de presse au cas où un film particulier dépasse les espérances en termes d’entrées. Et Dieu sait combien de fois j’ai râlé auprès d’instances officielles pour savoir si notre temps passé à conseiller ceci ou cela a eu un impact, même infime, ou pas. Des requêtes reçues au pire avec méfiance ("c’est pour mieux démonter les films belges qui ne font pas d’entrées" oui, on m’a vraiment dit ça), au mieux avec indolence. La faute, il paraît, à d’obscures lois financières, et de grands groupes cotés en bourse qui tiennent à leur confidentialité. Alors, les chiffres restent jalousement gardés.

Cette absence de transparence me pesait d’autant plus depuis la réouverture des salles en juillet. Impossible de mesurer l’envie des gens de retourner au ciné. Impression d’écrire dans le vide, pour des écrans sans personne devant. Mais on écrit quand même, bien sûr, dans l’espoir se tromper. On partage ses coups de cœur sur les réseaux, on parle de telle future sortie à ses amis, dans l’espoir de les convaincre. "Vous me direz ce que vous en avez pensé".

Mais dans les salles, est-ce qu’il y avait des gens ? Est-ce que vous y étiez ?

Depuis lundi, le vide est encore plus grand. Pardon à mes collègues de la distribution, aux exploitant.es de salles et copains de projection, qui font tout ce qu’ils peuvent dans ces tristes conditions. Mais cette semaine, je n’arriverai pas à vous donner envie de cinéma. Bien sûr, si vous me demandez, je peux vous aiguiller vers telle sortie à ne pas rater, tel bon film à rattraper en Flandre ou en Wallonie, car il y en a. En tant que journaliste qui se respecte, je suis toujours contente de pouvoir donner mon avis.


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Quand auriez-vous eu du temps pour une sortie ciné ?

Et bien sûr, j’ai envie de vous encourager à soutenir les salles qui luttent pour leur survie. Mais cette semaine le cœur n’y est pas, l’humeur est désabusée. Parce qu’au fond, je sais que vous n’irez probablement pas – et je vous comprends. Qui a encore le temps, l’argent, le luxe d’y aller ? Les infirmières surmenées aux heures sup’ accumulées ? Les livreurs Deliveroo, faux indépendants sans droit passerelle, contraints de livrer des repas pour manger ? Les caissières du supermarché, essorées, une fois qu’elles auront fini leur journée ? Les parents qui doivent en même temps gérer télétravail et enfants (et c'est encore pire pour les mères célibataires) ? Les enseignant.es qui doivent adapter en dernière minute leurs cours au format ‘distancié’ ? Les personnes ‘cas contact’ ou testées positives, enfermées en quarantaine ?

Non vraiment, dites-moi, dans cette semaine incertaine, où les rumeurs de reconfinement circulent aussi vite que le vent glacé, quand auriez-vous eu le temps pour une séance de ciné ? Un moment de détente à sept, huit ou neuf euros cinquante, sans le pop-corn et avec le visage masqué ? (Encore pire, si vous avez des lunettes et qu’elles se remplissent de buée ?)

Des bouffées d'oxygène dans un monde malade

Bien sûr, j’aurais préféré ne pas vous dire tout ça. Bien sûr j’aurais préféré que les cinémas et théâtres restent ouverts, que les centres culturels, puissent encore tourner. Bien sûr que j’aurais voulu que ces espaces précieux, ces bouffées d’oxygène dans un monde malade puissent encore nous offrir de quoi rêver. Même en rythme réduit comme c’était le cas, avec leur jauge Covid, leurs espaces entre les bulles et leur personnel masqué. Tant bien que mal, mi-figue mi-raisin, ces endroits surnageaient, et cette semaine on leur a coupé l’oxygène.

Après le déconfinement, quand on a pu sortir dans la rue, on a marché pour la santé, mais à part la répression policière, qu’est-ce que ça a changé ? A la deuxième vague, on n’applaudit même plus. On s’est résigné

Mais ce que j’aurais préféré par-dessus-tout, c’est qu’on nous annonce plus de moyens pour la santé. Après tout, toutes ces restrictions, n’est-ce pas pour préserver les hôpitaux, qui sont sur le point de craquer ? "Du fric pour l’hôpital public, de l’argent pour les soignants", vous vous en souvenez de ce slogan pendant le confinement ?


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Ça fait des années que l’hôpital agonise, que son personnel crie. Bien avant le Covid et ses applaudissements de 20 heures – et de ça, vous vous en rappelez ? A la première vague, on tapait dans nos mains, faute de pouvoir circuler. Après le déconfinement, quand on a pu sortir dans la rue, on a marché pour la santé, mais à part la répression policière, qu’est-ce que ça a changé ? A la deuxième vague, on n’applaudit même plus. On s’est résigné.

Ce que j’aurais aimé par-dessus tout, c’est que les personnes auxquelles le peuple a délégué ses responsabilités s’occupent de celui-ci au lieu de le culpabiliser. Qu’on refinance le système de santé au lieu de le détricoter. Qu’on embauche plus de médecins et moins de bénévoles.

Qu’on reloge les SDF dans les milliers de bâtiments vides au lieu de leur donner des attestations d’hébergement. Qu’on distribue des masques FFP2 à la population au lieu de menacer d’expulsion celleux qui en ont fabriqué gratuitement. Qu’on sauve les artistes en leur donnant un vrai statut au lieu d’essayer de les bâillonner.

Une question pour vous

Quand on aura fait tout ça, peut-être qu’on retrouvera l’envie d’aller au cinéma. En attendant, cette semaine, on va s’y prendre autrement. Si vous trouvez cinq minutes dans votre semaine, fermez les yeux, et pensez à un film en particulier. Pas besoin qu’il soit récent, pas besoin qu’il ait été sur grand écran. Retrouvez un film que vous voudriez remercier d’exister. Un film qui vous a bousculé.e, qui vous a dérangé.e, qui vous a ému.e, qui vous a fait réfléchir, ou qui vous a changé.e.

Trouvez quelle corde sensible il a touchée en vous, rappelez-vous pourquoi ce film été, pour paraphraser Kafka cité par Les Cahiers du Cinéma, comme "un coup de hache qui a brisé la mer gelée en vous" ? Cinq minutes, les yeux fermés. Retrouvez ce film-là. Parlez-en autour de vous.

Et si vous avez envie, venez m’en parler. Écrivez-moi, si vous me trouvez sur les réseaux, partagez ce souvenir avec moi. Faites renaître ce moment magique, en attendant les prochains grands moments sur l’écran. Le cinéma n’est pas mort, c’est vous, c’est moi.


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