Le cerveau pense-t-il au masculin ?

Si l’on vous demande quels sont, d’après la Bible, les premiers humains, il y a beaucoup de chances que vous répondiez "Adam et Eve" ; il y a bien moins de chances que l’inverse, "Eve et Adam", vous vienne à l’esprit. Oui mais, direz-vous, toujours selon la Bible, Eve a été créée à partir de la côte d’Adam (ce qui pourrait être une erreur de traduction), qui est donc venu en premier. Soit.

Mais qu’en est-il alors de l’expression "je vous déclare mari et femme" ? Ou encore "être prêt à tuer père et mère" pour obtenir un poste ? Ou encore "vous avez des frères et sœurs ?" Essayez d’inverser en mettant le féminin avant le masculin, vous entendrez que ça sonne "bizarrement".

De la langue à la hiérarchie

"Eve et Adam n’existent pas", tel est l’intitulé de l’un des chapitres du livre, stimulant, Le cerveau pense-t-il au masculin ? Cerveau, langage et représentations sexistes de Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel. On y trouve une présentation de différentes techniques d’une langue inclusive, avec leurs avantages et leurs inconvénients, mais aussi, et surtout, une argumentation en faveur de cette langue, que les autrices et l’auteur préfèrent d’ailleurs appeler "langue non exclusive".

Tout comme la "démasculinisation" est préférée au terme de "féminisation", qui efface le fait que bien des termes (autrice, professeuse…) et techniques présentées comme "nouvelles" ont existé par le passé (comme l’accord de proximité). Sans oublier les personnes non binaires.

Mieux encore : cette argumentation repose sur des études scientifiques et des expériences montrant comment notre cerveau réagit à un langage qui privilégie le masculin. C’est sans doute la partie la plus intéressante de l’ouvrage. On constate par exemple que "la forme grammaticale masculine – lorsqu’elle se réfère à des êtres animés – active de manière automatique et très rapide les connexions neuronales associées aux hommes".

Loin d’être "neutre", le langage amène à voir le monde d’un œil masculin. A son tour, la pensée ne reste pas abstraite, mais est à la base de comportements très concrets

Le "masculin générique", qui comprendrait aussi les femmes est donc une illusion, même si on met une majuscule à "Homme".

Loin d’être "neutre", le langage amène à voir le monde d’un œil masculin. A son tour, la pensée ne reste pas abstraite, mais est à la base de comportements très concrets, comme le choix des études et des métiers ou des attitudes plus ou moins sexistes dans la vie quotidienne. Par exemple, à force de placer le masculin systématiquement avant le féminin, la langue induit une supériorité dans la pensée, qui se traduit en une hiérarchie très réelle dans la société.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Des expériences saisissantes montrent comment les commentaires peuvent différer au sujet d’un bébé qui pleure, selon qu’on le présente aux adultes comme un garçon ou une fille. De même, plus surprenant encore, le jugement sur les qualités d’un tour de magie, selon que les mains qu’on aperçoit sont attribuées à "Nathalie" ou à "Nicolas" : le même tour du second est jugé plus positivement que celui de la première, "le magicien" étant décodé au masculin pour notre cerveau bourré de stéréotypes. Dans une autre expérience, un même article est jugé moins bon s’il est signé par une femme que par un homme. Et cela quel que soit le genre des participant·es.

On peut bien sûr discuter pour savoir si c’est la langue qui crée la hiérarchie ou la hiérarchie sociale qui déforme la langue. C’est l’éternel paradoxe de l’œuf et de la poule… ou de la poule et l’œuf, pour une fois ?

Proposer des pistes

Le livre regorge d’exemples basés sur des expériences astucieusement mises en place – rien que la façon de les imaginer vaut le détour. Certaines peuvent être reproduites, à petite échelle, autour de soi. La conclusion s’impose : pour visibiliser les personnes qui ne se définissent pas dans la catégorie "homme" et favoriser l’égalité, une évolution de la langue est indispensable.

Il ne s’agit pas d’imposer de nouvelles règles, mais de proposer des pistes, et c’est l’usage qui tranchera. Une dernière idée reçue est démentie : la langue inclusive, et en particulier l’écriture, seraient "compliquées". Des expériences simples, basées sur la vitesse de lecture, montrent qu’il s’agit avant tout d’une habitude, et que celle-ci s’acquiert rapidement.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Restent bien sûr des obstacles pour des personnes qui ont des difficultés avec le français, mais les autrices font malicieusement remarquer que ceux qui critiquent avec le plus de virulence les "complications" de l’écriture non exclusive, ne sont guère pressé·es de modifier des difficultés du français autrement plus courantes, comme les accents, l’accord de participe passé, ou les mots qui ne se prononcent pas comme ils s’écrivent lettre par lettre (oignon, oiseau, doigt…)

Au fait : comme c’est le cas dans les textes des Grenades, plusieurs techniques de démasculinisation ont été utilisées dans ce texte-ci : accord de proximité, féminin (ou masculin) majoritaire, inversion de l’ordre M/F en F/M ou ordre alphabétique, et même un point milieu ! A vous de les trouver et de conclure si cette application d’une langue "non exclusive" rend ce texte illisible.

Remarque en forme de clin d’œil : sur la couverture du livre le nom de l’auteur apparaît avant celui des deux autrices. Aucune explication n’en est donnée dans le texte (comme une éventuelle contribution centrale du premier). A moins de supposer que Ute Gabriel et Sandrine Zufferey soient sorties d’une côte de Pascal Gygax, on ne peut que sourire de cette présentation qui semble contredire l’essentiel du contenu de ce livre si précieux par ailleurs. C’est pourquoi nous proposons ci-après un ordre plus inclusif.

Ute Gabriel, Pascal Gygax, Sandrine Zufferey, Le cerveau pense-t-il au masculin ?, Editions le Robert

Irène Kaufer est autrice et membre de l’asbl Garance.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK