Laurence Boudart : "Martine agit, décide, provoque"

Quand on cite un héros dessiné belge, on a tout de suite en tête Tintin. Mais tout le monde a aussi en mémoire les aventures de Martine, l’héroïne des albums pour enfants du duo Gilbert Delhaye et Marcel Marlier dont les illustrations vintages charment encore, sans dissimuler les stéréotypes et le ton moralisateur véhiculés par cette série inaugurée en 1954.

Laurence Boudart, docteure en lettres modernes et directrice des Archives du Musée de la littérature, a consacré un essai à ce personnage, plus complexe qu’il n’y paraît et qui a évolué à petits pas, sous le titre Martine, une aventurière du quotidien (Les Impressions nouvelles, La Fabrique des héros, Bruxelles 2021). Elle s’est entretenue avec les Grenades en chaussant les lunettes de genre pour relire la célèbre série.

Alors Martine, féministe ?


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Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Martine ?

Je ne me souviens pas exactement de la première fois où j’ai fait connaissance avec le personnage. En revanche, je me souviens très bien de trois de ses albums que j’aimais particulièrement : Martine et les quatre saisons, Martine est malade et Martine apprend à nager. Je revois ma mère me les lisant, d’abord, puis mes propres lectures, ensuite, nombreuses.

Ce qui me frappe aujourd’hui, quand je repense à ces lectures d’enfance, c’est d’une part le plaisir sans cesse renouvelé que je trouvais dans ces trois albums que j’avais fini par connaître par cœur : aucune surprise, donc, aucun mystère mais plutôt le réconfort du connu. C’est du moins comme cela que je l’analyse avec le recul. Ensuite, la deuxième chose qui me surprend, maintenant que j’ai passé en revue l’ensemble de la collection, c’est que ces trois albums sont, en fait, assez différents les uns des autres et qu’ils représentent chacun une "tendance". Le premier est l’exemple typique de l’album descriptif sans aucune péripétie, le second est très moralisateur tandis que le troisième souligne l’idée de l’émancipation à travers le sport tout autant que les vertus de la persévérance et de la camaraderie.

Jai été surprise par l’impression permanente de mouvement qui s’en dégage. On dirait que Martine n’arrête jamais, qu’elle a toujours quelque chose à faire

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Laurence Boudart : "Martine agit, décide, provoque" © Tous droits réservés

Enfant, vous étiez plutôt Les malheurs de Sophie, Fifi Brindacier, Claude du Club des 5 ou Martine ?

En fait, j’étais tout cela à la fois ! J’ai toujours été une grande lectrice, j’aimais le contact des histoires mais surtout des personnages. J’ai adoré (j’avoue) la plupart des livres de la Comtesse de Ségur que j’ai lus – et sans le savoir, j’avais ceux de la série Casterman, illustrés par Marcel Marlier. J’aimais Sophie même si son effronterie collait peu avec la petite fille plutôt sage et réservée que j’étais ; je m’identifiais plus avec les Petites filles modèles, même si je jalousais leurs bonnes manières et leur élégance… Fifi Brindacier m’amusait beaucoup : je la trouvais tellement audacieuse, j’aurais voulu lui ressembler. J’ai acheté l’essai de Christine Aventin à son propos, que je me réjouis de découvrir. Quant au Club des 5, la série a également fait partie de mes modèles, Claude en tête.


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Quel rôle pensez-vous ont ces "modèles" pour l’éducation des filles et des garçons ?

Dans une vie passée, je me suis beaucoup intéressée aux manuels scolaires et au discours que ceux-ci véhiculaient. Je pense qu’il y a un parallélisme à faire entre ce type de discours-là et la littérature pour l’enfance, dans le sens où l’un et l’autre sont les vecteurs d’un message, souvent conformiste, plus rarement révolutionnaire bien que celui-ci puisse surgir à rebours.

Ces modèles ont une inscription historique forte, on ne peut les lire qu’au travers du prisme de l’époque et de la société qui les a produits. Cela ne veut évidemment pas dire qu’on ne peut pas les critiquer mais je pense qu’il faut faire preuve de nuance quand on les analyse aujourd’hui. Globalement, je pense que ces modèles, quels qu’ils soient, ont une influence sur les enfants qui les côtoient mais que celle-ci reste difficile à évaluer précisément. Comment mesurer l’impact des lectures d’enfance ? C’est une vraie question à laquelle, personnellement, je ne peux pas répondre. Il me semble que l’influence s’exerce souvent de biais et comme elle passe forcément par le filtre de l’affect, ce qu’il en reste ne répond pas à des critères objectifs.

Pouvez-vous expliquer la genèse de votre livre ?

Je connaissais déjà quelques titres de la collection La Fabrique des héros. En discutant de celle-ci avec l’un de ses directeurs, je lui ai fait remarquer, un peu par provocation souriante, que le catalogue manquait cruellement d’héroïnes (à l’époque, Barbarella n’était pas encore sorti). Il m’a répondu de manière tout aussi provocante et souriante qu’il était tout à fait disposé à étudier ma proposition, si j’en avais une. Un peu prise au dépourvu, j’ai laissé mon cerveau fonctionner en roue libre et ma mémoire a fait resurgir Martine du fond de mon enfance. Voilà comment tout a commencé !

Vous montrez très bien le côté rassurant que l’on éprouve à la lecture des Martine les plus classique en évoquant ce temps en boucle (qu’on retrouve dans le fait que Martine a éternellement 8 ans même si elle fait des choses qu’une petite fille de huit ans ne fait pas ou ne devrait pas faire. Je me souviens que Martine petite maman m’effrayait justement parce que les parents n’étaient présents que dans le texte et pas sur les images).

Je pense qu’une des forces de Martine réside précisément dans ce côté rassurant, celui qui conforte aussi l’enfant dans l’ordre établi, où tout se trouve bien à sa place. Si ce n’est certes pas très progressiste comme idée, il n’empêche que je pense que l’enfant a aussi besoin de cela pour s’épanouir et pour grandir de manière sereine. La littérature tout comme le monde qui s’ouvre à lui en général lui donne une multitude d’occasions de se confronter à la dureté, à la difficulté. Martine offre en revanche un univers placide, irénique, dépourvu de dangers : une sorte de havre de paix mais qui n’est pas incompatible avec une certaine dose d’aventure et de prise de risques tout de même, comme dans Martine petite maman.

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Laurence Boudart : "Martine agit, décide, provoque" © Tous droits réservés

La diversité (sociale, ethnique) apparait-elle au fil du temps dans les récits ?

C’est une question complexe et plus nuancée qu’il peut y paraître de prime abord. On peut dire que l’univers adulte qui entoure Martine, depuis sa famille jusqu’aux autres adultes "référents" qui l’accompagnent parfois, répond globalement à une répartition genrée traditionnelle. Les femmes s’occupent de l’intérieur et des enfants, tandis que l’homme exerce des activités de responsabilité à l’extérieur. La mère de Martine, par exemple, ne travaille pas en dehors de la maison mais, au cœur de celle-ci et de la gestion domestique en général, elle est très active. Certaines femmes exercent une profession mais, à nouveau, celle-ci est genrée : couturière, professeure de danse, institutrice… Cependant, Martine obéit à une double logique, en apparence contradictoire. D’un côté, elle reproduit certains des comportements traditionnels qu’elle observe chez sa mère et d’autres femmes de la même génération – être coquette, être polie, être discrète, par exemple. Mais d’un autre côté, elle profite de la grande liberté qui lui ai laissée et s’épanouit dans des activités qui ne sont pas forcément genrées, comme pêcher, skier ou monter une tente.


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Martine est le pur produit de la génération qui l’a vue naître et se développer pendant les premiers albums. Elle incarne la vitalité des Trente Glorieuses, la foi en un développement matériel mais aussi social sans entraves. Cette position idéologique va également avoir des conséquences sur les possibilités qui lui sont offertes de s’ouvrir à une émancipation non marquée par le genre. Le cas le plus emblématique est le sport, activité faisant l’objet de nombreux albums. A part Martine petit rat de l’opéra, toutes les autres activités physiques se pratiquent sans différenciation : filles et garçons y prennent part et Martine, en bonne héroïne littéraire, parvient souvent à dépasser tout le monde, tout en se surpassant elle-même. En outre, il me semble que l’on peut aussi lire certaines des activités réputées féminines, que Martine prend plaisir à réaliser – faire la cuisine ou le ménage, par exemple – en renversant les codes. Pourquoi en effet faut-il les déprécier "pour le principe? Son frère y prend d’ailleurs part, en souriant, et se laisse souvent diriger par sa grande sœur…

Quant à la diversité sociale, celle-ci devient sensible de manière subtile à partir de la moitié des années 1970. Martine quitte peu à peu son monde petit bourgeois aisé pour entrer progressivement dans une milieu de classe franchement moyenne. Si je reprends l’exemple du sport, on constate par exemple qu’elle délaissera les activités socialement marquées et pratiquée individuellement – comme le ski ou l’équitation – au profit de stages ou de cours en groupe, où davantage de mixité sociale se fait jour. Quant à la diversité ethnique, elle est très peu présente dans les albums, voire pas du tout.

 Pour ce qui est du féminisme stricto sensu, [...] le personnage progresse sans cesse vers une image plus émancipée et, en définitive, moins genrée au fil des années

Pouvez-vous nous dire un mot autour de la question de la sexualisation et de la fameuse petite culotte de Martine ?

Il semblerait que Marcel Marlier ait été très attristé de l’interprétation que l’on a pu faire de ses dessins, surtout ceux de la première époque, où la petite culotte apparaissait fréquemment par-dessous les jupes de son héroïne. Il s’expliquait en disant que les jupes courtes étaient à la mode, que toutes les petites filles en portaient et qu’il voulait que Martine ressemble à ses jeunes lectrices, mais que jamais il n’a songé à en faire un objet de sexualisation. Il faut reconnaitre qu’à partir des années 1970, Martine ne porte presque plus jamais de jupes ou de robes, auxquelles elle préférera le pantalon. Effet de mode ou prise de conscience ? Je n’ai pas la réponse.

Il est vrai que certains dessins montrent la fillette dans des positions quelque peu lascives. Je pense qu’aujourd’hui, de tels scènes ne passeraient plus – et on comprend pourquoi – mais que dans le chef du dessinateur, et sans doute de l’équipe éditoriale de l’époque, il n’y avait pas d’ambigüité volontaire. Dans leur esprit, Martine est une enfant, non sexuée, et si sa petite culotte est visible, c’est précisément parce qu’elle n’a pas la conscience du fait que son corps peut être un objet de désir.

Avez-vous lu Martine avec vos enfants ?

Oui, mes enfants – j’ai une fille et un garçon – connaissent Martine à travers les lectures que j’ai pu leur faire. A l’époque, nous habitions à l’étranger, dans un milieu non francophone, et leur faire connaître Martine répondait pour moi à un geste tout autant linguistique que culturel.

Martine, une aventurière au quotidien ? Plus qu’une héroïne ?

Si l’on s’en tient aux définitions classiques, disons narratologiques, de l’héroïne, on peut en effet dire qu’elle est plus une "aventurière du quotidien" qu’une véritable héroïne, qui a une quête à mener. La plupart de ses aventures restent très cadrées et balisées, elles laissent peu de place aux dangers et à l’improvisation. Mais il n’empêche qu’elle reste très active et particulièrement vive.


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La notion de mouvement invoquée me semble une très belle ouverture de lecture : pouvez-vous en dire plus dans le rapport au corps qui serait émancipateur pour la figure de Martine ?

En observant les dessins de Marcel Marlier dans une perspective sérielle, j’ai été surprise par l’impression permanente de mouvement qui s’en dégage. On dirait que Martine n’arrête jamais, qu’elle a toujours quelque chose à faire. Toutes les parties de son corps, en ce compris son visage sont très souvent en alerte ou en pleine action. Comme je l’ai expliqué plus haut, le corps, notamment à travers les pratiques sportives, devient dès lors un puissant vecteur d’émancipation. Martine agit, décide, provoque, réalise et toutes ces actions passent par une incarnation corporelle forte. Elle est donc une héroïne du faire, bien plus que de la pensée, de l’intellect, sauf peut-être sur la fin de la série, où une part croissante est accordée à des opérations d’organisation et de gestion, qui demandent une implication à la fois physique et intellectuelle.

Une Martine féministe ? Dans les derniers tomes, on voit Martine préparer une manifestation contre la pollution, finalement ça ne fait que poursuivre le travail d’adaptation au réel que faisaient Marlier et Delhaye ?

La série lue dans son ensemble, de manière chronologique, témoigne dune véritable évolution, aux prises directes avec les changements et mutations de la société, en ce compris le féminisme. Bien entendu, Martine ne devient pas une militante engagée ni une révolutionnaire de la gauche radicale mais il nempêche que ses activités s’ancrent dans un réel de moins en moins idéalisé et de plus en plus en phase avec la société. Ainsi sa position en faveur de la défense de lenvironnement, qui passe par une vraie implication et des actions concrètes. Pour ce qui est du féminisme stricto sensu, j’aime à penser que, malgré toute une série de marqueurs présents dans les premiers albums, le personnage progresse sans cesse vers une image plus émancipée et, en définitive, moins genrée au fil des années.

Martine : les raisons d’un succès - Un Jour dans l'Histoire

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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