Lauren Bastide: "La bienveillance et l'empathie sont les deux mots-clés de notre révolution"

Lauren Bastide: "La bienveillance et l'empathie sont les deux mots-clés de notre révolution"
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Lauren Bastide: "La bienveillance et l'empathie sont les deux mots-clés de notre révolution" - © Marie Rouge

Elle a commencé son parcours dans des grands médias français comme Le Monde, Elle, ou le Grand Journal de Canal+. Mais depuis qu’elle a lancé La Poudre en 2016, un podcast où elle invite des femmes à parler de leur féminisme et de leur vie, tant intime que professionnelle, générant plus de 3 millions d’écoutes, Lauren Bastide est devenue une figure incontournable du féminisme francophone.

Un féminisme à la fois vigoureux et plein d’empathie, virulent mais à la bienveillance revendiquée. Avec Présentes, aux Editions Allary, elle signe un essai engagé et personnel, où l’humour côtoie la colère. Un livre à la fois foisonnant et accessible, à l’image de son autrice, que Les Grenades ont rencontrée lors de son passage Bruxelles, quelques heures avant la rencontre publique à l’Atelier 210. Entretien revigorant, infusé de sororité !

Avec Présentes, vous signez un essai féministe documenté, basé sur une série de conférences données en 2018 au Carreau du Temple à Paris, où vous avez reçu, entre autres, Rokhaya Diallo, Hanane Karimi, Marie Dasylva ou Alice Coffin. Écrire un livre, en tant que journaliste, c'est l'aboutissement symbolique d’une démarche professionnelle ? Ou c'était pour se rendre accessible à des personnes qui, par exemple, n’écoutent pas La Poudre, et ne vous connaissent pas  ?

"Oui, complètement. Et puis, publier un livre dans une maison d'édition respectée, qui publie beaucoup d'essais politiques, trouver ma place avec mon discours là-dedans, c'est une victoire. C'est quelque part une institutionnalisation des combats, et c'est un très bon signal aussi pour le mouvement. Et puis j'avais envie qu'il soit en papier recyclé, que la couverture soit mate, qu'on ait envie de le corner, de le prêter, d'écrire dedans, de le laisser traîner au fond de son sac.

J'aime découvrir sur Instagram comment les gens l'utilisent, le surlignent, le commentent... Je l’ai vraiment pensé comme ça, j'avais envie d’en faire un objet vivant. Et puis un livre, ça reste. Comme une des problématiques féministes est l'effacement... Ben voilà, ça va être compliqué d'effacer mon livre (rires)."


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En le lisant, on voit que vous interpellez, par moments, non pas les féministes convaincues, mais celles et ceux qui vont lire votre livre à reculons, en se méfiant... C'est à ces personnes-là que vous vouliez vous adresser en premier ?

"J'ai essayé d'être dans un mélange subtil entre les deux. Je n'avais pas envie que les personnes qui n'y comprennent rien, ou qui ne sont pas forcément d'accord, se sentent exclues. Je ne voulais pas donner l’impression d’une discussion entre personnes convaincues. Écrire un livre permet justement d'élargir mon public potentiel, donc il fallait que je m'arrête aussi à ces personnes-là.

Et puis il y a aussi des femmes qui se pensent féministes, mais qui restent réfractaires, par exemple, à la question du voile, ou de la prostitution, où il y a encore énormément de stéréotypes... Donc de temps en temps, je m'adresse à ces personnes-là, pour montrer que mon propos se veut accessible, pédagogue. Je suis convaincue que les idées qu'on défend, quand elles sont expliquées et argumentées calmement, on ne peut pas ne pas y adhérer ! Donc oui, j'avais envie de convaincre."

Un livre, ça reste. Comme une des problématiques féministes est l'effacement... Ben voilà, ça va être compliqué d'effacer mon livre

Votre livre parle de l’importance de laisser la place à d'autres voix : comment trouver l'équilibre entre, d'un côté, mettre en avant la parole de personnes concernées par des oppressions spécifiques au sein du féminisme (racisme, islamophobie, lesbophobie, validisme...) sans les accabler en leur demandant de porter seules toute la charge pédagogique et le travail de déconstruction ?

"Déjà, je pense que c'est important de poser un cadre éthique, pour ne jamais invisibiliser la parole des personnes concernées. Je n'aurais jamais écrit ce livre si je n’avais pas eu l'accord des femmes que je cite dedans. Des femmes concernées par des discriminations qui ne me concernent pas : le validisme avec Elisa Rojas, le racisme avec Rokhaya Diallo et Marie Dasylva, la lesbophobie avec Alice Coffin... Donc j'ai posé des règles : un, je veux votre accord. Deux, je vous ferai relire tous les passages qui vous concernent vous et votre champ de spécialité : Rokhaya et Alice pour les médias, Elisa pour la ville... Et aussi, j’ai tenu à reverser une partie de mes droits d'autrice aux associations qu'elles soutiennent.


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Au final, l'idée, c'est pas de se censurer : justement, quand on est blanche, c'est important de parler de racisme. Mais il ne faut jamais oublier de créditer ! Ne jamais voler une idée à une femme : c'est ce qu'on fait aux femmes en permanence, justement. Dans le livre je cite un tas de concepts, mais je rappelle toujours d'où ils viennent. Quand je parle de self-care, une notion qui s'est beaucoup vulgarisée dans les discussions féministes, eh bien, on rappelle que ça vient d'afroféminisme, que c'est d'abord des femmes noires qui en ont parlé. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas y trouver une inspiration pour nos propres vécus ! Tout ce que dit Marie Dasylva concernant le racisme, ça fonctionne super bien quand on parle de sexisme aussi. Mais l'erreur, ce serait d'effacer l'apport de Marie Dasylva, et se l'approprier. C'est un équilibre à trouver."

Présentes interroge la place des femmes dans les médias, et notamment les médias ‘mainstream’, grand public. Un sujet que vous avez connu de près, en tant que chroniqueuse au Grand Journal de Canal, ou pendant vos dix ans chez Elle France. Dans Beauté Fatale, Mona Chollet évoque ce paradoxe des magazines féminins : à la fois c'est un domaine méprisé par un regard "dominant", qui relègue la beauté ou la mode à de la futilité… et à la fois, c'est aussi le seul endroit où on trouve des femmes à des postes hauts placés...

"Le piège, ce serait d'essentialiser. Quand on dit ‘magazine féminin", déjà, ça veut dire quoi ? Que le c'est la mode-la beauté-la déco-la cuisine ? Non, ça ne va pas. Par contre, mépriser tous ces champs culturels en les considérant comme accessoires, ça revient à une posture sexiste. Parce que c'est vrai qu'énormément de femmes s'épanouissent, et réussissent, dans ce champ-là. La mode, la beauté, ce sont des arts, en fait ! Ils sont considérés comme mineurs car ils ont toujours été accomplis par des femmes.

Ne jamais voler une idée à une femme : c'est ce qu'on fait aux femmes en permanence, justement. Dans le livre, je cite un tas de concepts, mais je rappelle toujours d'où ils viennent

Donc encore une fois, il faut arriver à jongler : ne pas enfermer les femmes dans ces champs-là, et en même temps ne pas non plus les mépriser si elles s'y trouvent bien. L'idée c'est de ne juger aucune femme, en fait. C'est vraiment important de laisser à chacune la liberté de choisir son champ, d'être sans maquillage si on a envie, ou d'être super maquillée si ça te fait te sentir bien !"

En lisant votre livre, on balance parfois entre le désespoir total face à l’étendue des dégâts (chiffres sur les violences, invisibilisation, backlash) et bouffée d’espoir face à la détermination et la sororité de toutes ces femmes citées ! Quand on voit tout le chemin parcouru, mais aussi tout ce qu’il reste à faire, des féminicides aux menaces de mort pour des poils… 

"Effectivement, c'est un combat épuisant, car on est attaquée en permanence quand on porte ces questions-là. C'est pour ça que je crois énormément à la sororité. Ça peut paraître Bisounours de dire ça, mais je ne sais pas comment je ferais si je n’avais pas autour de moi tout ce réseau de féministes, comme Rebecca Amsellem, Caroline De Haas, Victoire Tuaillon, Titiou Lecocq, Nassira El Moadem, ou Hanane Karimi... Là par exemple, Alice Coffin sort son livre, et elle se fait trasher sur Twitter, c'est infernal. On lui a toutes écrit un message pour lui dire qu’on l’aime, et qu’on la soutient. Je pense que ça peut vraiment aider à amortir ces moments de backlash."

Au final, entre avancées et backlash, parfois on a le sentiment que le féminisme est un éternel combat… et en même temps on se dit que ce n’est plus possible de supporter ça encore longtemps ! La révolution, c’est pour quand, en vrai ?

"Ce qui me donne beaucoup d'espoir dans cette idée de révolution, c'est la convergence des luttes. Plus j'avance dans toutes ces problématiques, plus je me rends compte à quel point la lutte écologiste, la lutte anticapitaliste, la lutte antiraciste, la lutte féministe, etc... tout ça, en fait, ben c'est la même lutte ! C'est la lutte contre un seul et même système, qui écrase toutes les personnes qui ne rentrent pas dans le cadre… ce cadre étant extrêmement petit ! Mais la convergence des luttes, ça veut dire qu’on est nombreuses et nombreux, et notre colère commence à être de plus en plus audible ! Donc je ne sais pas exactement quand elle va se produire, cette révolution, et je sais que ce n'est pas moi qui vais en prendre la tête… par contre je suis convaincue que ça va arriver. Et j'espère que je serai en première ligne pour l'observer, la décrire..."

Je ne sais pas comment je ferais si je n’avais pas autour de moi tout ce réseau de féministes

On ne vous verra pas brûler des trucs, alors (rires) ?

"(rires) Je respecte toutes les postures féministes, mais je ne suis pas dans cette posture-là. C'est peut-être nunuche, mais je crois vraiment en la possibilité de convaincre par la parole. La bienveillance et l’empathie, pour moi c’est les deux mots-clés de cette révolution. Parce que prôner la bienveillance et l'empathie, c'est déjà prendre à rebours un système qui valorise la compétition, l'autorité, la force. Et j'essaie d'incarner ces valeurs-là au quotidien. Par exemple, je n'ai jamais affiché qui que ce soit sur les réseaux. Même quand mon pire ennemi politique fait une saillie ignoble dans les médias, mon geste de protestation, ça ne va pas être de prendre son message et de mettre par-dessus ‘sale raciste' ; ça va être de trouver une femme concernée, et mettre en avant son discours à elle, pour compenser.

C'est ma stratégie à moi, mais je ne dis pas que c'est la seule bonne. Toutes, à notre niveau, on peut le faire, quel que soit notre emplacement dans la société. Il y a toujours des femmes qui viennent me voir en conférence et qui me disent : ‘Je suis d'accord avec vous mais je ne sais pas si je peux me dire féministe, parce que je ne suis pas dans une asso, je ne fais pas de collages’... Mais même en parlant à ton beau-père pour le convaincre d'arrêter ses propos islamophobes, t'auras fait avancer la cause !

Prôner la bienveillance et l'empathie, c'est déjà prendre à rebours un système qui valorise la compétition, l'autorité, la force

T'es institutrice, tu mets un ou deux bouquins écrits par des autrices dans ton programme, pareil ! Moi j'ai la chance d'avoir, par mon parcours, accès aux médias, donc j'essaie d'être à la hauteur de ce privilège-là, et de maintenir le dialogue possible. C'est d'ailleurs ce que j'ai voulu faire avec La Poudre : je savais que mon public, de par mon parcours de journaliste à 'Elle', était principalement constitué de femmes blanches, hétéro, bourgeoises. Donc je me suis dit : ‘Ah, j'ai votre oreille ? Je vais vous mettre deux-trois trucs dans le cerveau qui vont peut-être vous faire bouger.’ (rires) Mais pas en les traitant de racistes, ou en leur disant 'vous ne comprenez rien'. Je vais le faire en douceur. Et je sais que plein de femmes ont bougé politiquement grâce à mon travail. Je considère que mon rôle, c'est celui-là."

Présentes, Editions Allary, 267 pages.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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