La science-fiction féministe: à la recherche de nouvelles utopies

Un extrait du spectacle Science-Fiction.
Un extrait du spectacle Science-Fiction. - © Phile Deprez

Les moments que nous traversons sont particulièrement sombres. Et si l'échappatoire se trouvait dans la science-fiction féministe ?

Car en ces temps de pandémie, les passionné.es de lecture se réunissent pour rêver d'autres mondes grâce aux Midis de la poésie. Cette asbl bruxelloise de promotion de la poésie et de la littérature propose en effet de (re)découvrir les textes de deux autrices de science-fiction américaines. Toutes deux féministes, Ursula Le Guin et Octavia Butler ont créé dans leurs livres des univers futuristes pour mieux mettre en évidence les multiples violences de notre quotidien.

C’est Selma Alaoui qui est en charge de cette lecture publique, intitulée très poétiquement “Danser au bord du monde” (du nom d'un livre d'Ursula Le Guin). L’autrice, metteuse en scène et actrice joue, justement, en ce moment au Théâtre Varia un spectacle appelé “Science-Fictions”. Les Grenades ont voulu en savoir plus.

Est-ce que vous connaissiez ces deux autrices ?

"Non, je ne connaissais pas bien la science-fiction. Je connaissais les gros films blockbusters, je voyais ça comme des univers très masculins, des mondes dévastés, froids, technologiques. J’avais des préjugés. Il faut dire que ce sont des films avec des gros budgets et qu’on donne plus facilement ce genre de budget à des réalisateurs masculins. En littérature, je ne connaissais rien. Du coup, j’ai découvert la littérature de science-fiction écrite par des femmes et cela m’a ouvert des champs de possibilités. Je me suis dit que la science-fiction était un art divinatoire (rires) qui permet d’explorer l’avenir, de construire des utopies et des mondes nouveaux. J’ai beaucoup aimé lire Octavia Butler et Ursula Le Guin. Elles explorent l’avenir sous un angle humaniste, ce sont de grandes penseuses".

Quand ces deux autrices parlent de l’avenir, en fait elles parlent de nous, de notre présent et de ce qui risque d’advenir

Ont-elles des spécificités par rapport aux auteurs masculins ?

"Oui, il y a une empreinte forte dans leurs récits. Ce que j’aime chez Ursula Le Guin, c’est son intérêt pour les voies souterraines et secrètes, comment se passe la transmission, de mère en fille. En même temps, elle a une liberté folle parce que dans ses histoires, la famille biologique n’est pas la seule qui compte, elle le questionne et elle a écrit ça il y a 50 ans ! Elle est visionnaire. Elle a été prolifique et a aussi écrit de la poésie ou des livres pour les enfants.


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Chez Octavia Butler, il y a plus de noirceur. Le premier livre que j’ai lu d’elle était "La parabole du Semeur". J’ai commencé avant d’aller me coucher et je n’ai pas pu fermer le livre de la nuit. Il est extraordinaire. C’est une œuvre vraiment singulière, elle joue sur nos peurs et nos angoisses profondes. Et en même temps, elle arrive à instiller de l’espoir et à rendre des moments très lumineux. Octavia Butler est afro-américaine, c’est un miracle qu’elle ait réussi à faire éditer ses livres. Dans "La parabole du semeur", son personnage principal est une jeune femme noire. Cela n’arrive jamais dans la science-fiction ! Et on apprend cette info vers le milieu du livre, un peu par hasard. Cela nous amène à nous interroger sur nos préjugés aussi, pourquoi en tant que lectrice je m’imaginais automatiquement le personnage comme étant blanc ?"

Le grand public ne les connait plus tellement aujourd’hui, comment l’expliquer ?

"Pour les connaisseurs de science-fiction, elles sont connues. Ursula Le Guin surtout qui a eu une carrière plus longue et a gagné des prix. Mais c’est sûr qu’on connait bien mieux Philip K. Dick par exemple et que ses œuvres à lui ont été adaptées au cinéma. Je pense parce que Philip K. Dick remet moins en cause la norme, à la différence des œuvres d’Ursula Le Guin et Octavia Butler".

Dans "La parabole du semeur", le personnage principal est une jeune femme noire. Cela n’arrive jamais dans la science-fiction !

Et de la science-fiction à l’écoféminisme, il n’y a qu’un pas…

"Oui, je me suis aussi intéressée à l’écoféminisme et je me suis rendue compte que des philosophes écoféministes, même avec des positions très différentes dans le mouvement, comme Emilie Hache, Isabelle Stengers, Vinciane Desprez et Donna Haraway, parlaient toutes d’Ursula Le Guin. C’est logique car ce sont des personnes qui s’intéressent à la catastrophe climatique et qui s’interrogent sur le type de récit à mettre en place pour parler de notre société en pleine mutation, une mutation violente et rapide. Quand ces deux autrices parlent de l’avenir, en fait elles parlent de nous, de notre présent et de ce qui risque d’advenir".


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En vous jouez également dans un spectacle appelé Science-Fictions que vous avez créé, quelle est l’origine de ce spectacle ?

"Il y a 5 ou 6 ans, j’ai beaucoup lu de livre sur la collapsologie, l’effondrement de notre société. Je venais d’avoir mon premier enfant et cela m’a fort déprimée de lire ces livres. Je ne regrette pas de les avoir lus, j’ai appris beaucoup de choses, mais c’était douloureux. Plus tard, j’ai lu beaucoup de textes de science-fiction et cela m’a fait comme un baume au cœur. Ces textes m’ont beaucoup aidée dans ma vie personnelle et de créatrice.

Dans mon spectacle, je crée un monde dans le futur qui a réduit son utilisation des technologies mais qui n’est pas sans problème pour autant. Je me suis fortement inspirée de l’éco-féminisme, notamment de la branche américaine de l’écoféminisme, car j’ai imaginé que les êtres humains avaient augmenté leurs capacités spirituelles et magiques. Ce n’est pas un spectacle dogmatique, je voulais parler de la catastrophe qui rôde autour de nous mais aussi transmettre de l’espoir. Au final, c’est un objet étrange, les gens ne sont pas touchés par la même chose et font leur propre chemin, c’est intéressant".


Conseils de lecture

Pour rester dans l'ambiance de cet article, voici quelques livres incontournables :

  • La main gauche de la nuit de Ursula Le Guin (Robert Laffont, 1971)
  • Lavinia de Ursula Le Guin (L'Atalante, 2011)
  • La Parabole du Semeur de Octavia Butler (J'ai Lu, 1994)
  • Novice de Octavia Butler (Au Diable Vauvert, 2008)
  • Le rivage des femmes de Pamela Sargent (Robert Laffont, 1986)
  • Le Pouvoir de Noémie Alderman (Calmann-Lévy, 2018)
  • Les Heures Rouges de Leni Zumas (Presses de la Cité, 2018)


Infos pratiques

Lecture-spectacle "Danser au bord du monde" dans le cadre des Midis de la poésie le 13 octobre à Bruxelles, le 28 octobre au théâtre de Liège et le 19 novembre à Louvain-la-Neuve.

Le spectacle Science-Fiction est à voir au Théâtre Varia jusqu'au 22 octobre, avec Selma Alaoui, Olivier Bonnaud, Jessica Fanhan, Achille Ridolfi, Eline Schumacher.

"Imaginons la vie dans 100 ans. Le monde a connu de grands bouleversements et les humains ont réorganisé leurs sociétés pour apprendre à vivre autrement. La capacité d’imagination est devenue une force pour trouver un équilibre, la création de fictions un exercice quotidien".


 

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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