La palme du "vrai féminisme" va à… personne !

Il y a quelques semaines, une carte blanche d’une féministe publiée dans le journal "Le Soir" faisait polémique dans les milieux féministes, ses positions étant jugées par d’autres comme antiféministes, racistes, putophobes et transphobes. Les réactions n’ont pas manqué, certaines ont, effet, marqué leur désaccord par carte blanche interposée, sur le ton de l’humour ou sur les réseaux sociaux ; quand d’autres lui manifestaient leur soutien.

Cet article n’a pas pour vocation d’arbitrer ce conflit particulier mais d’étendre la réflexion au féminisme en général : l’histoire et les études de genre nous apprennent que les mouvements féministes existent partout dans le monde et sont, parfois, antérieurs au féminisme tel que nous le connaissons en Belgique et en France.

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Qu’est-ce que le féminisme ?

Pour comprendre les enjeux du féminisme, il convient d’en saisir le sens. Partons de la définition de Nicole-Claude Mathieu, l’une des féministes les plus rigoureuses du mouvement : "Je donnerai […] au mot 'féminisme' le sens courant et minimal de : analyse faite par des femmes (c’est-à-dire à partir de l’expérience minoritaire) des mécanismes de l’oppression des femmes en tant que groupe ou classe par les hommes en tant que groupe ou classe, dans diverses sociétés, et [la] volonté d’agir pour son abolition. J’estime en effet ne pas avoir à exposer ici les débats politiques internes aux mouvements de femmes concernant les définitions ou les tactiques. Mais il est utile de signaler dès à présent que les mêmes divergences de politiques 'féministes' se retrouvent de pays en pays, qu’ils soient développés ou non, et capitalistes ou non". En d’autres termes, on pourrait dire qu’est considérée comme féminisme l’analyse faite par les femmes de leur condition de femme et les actions qu’elles mettent en place pour lutter contre les discriminations et violences patriarcales qu’elles subissent. Il est, par ailleurs, intéressant de relever que les divergences politiques semblent être une composante normale au sein de ce mouvement comme c’est, d’ailleurs, le cas dans d’autres mouvements sociaux.

Le féminisme fait des vagues ? Une histoire en pointillé

Avec l’essor des études féministes depuis la fin des années 60, le féminisme comme mouvement social est devenu objet d’étude. Dans les grandes lignes, on retrouverait la même évolution sociologique du mouvement, indépendamment du pays considéré. Cette évolution correspond à quatre grandes vagues :

  • De la seconde moitié du 19e siècle à la première guerre mondiale, les femmes militent pour avoir accès à l’éducation et à la citoyenneté dans le contexte politique international œuvrant pour l’universalisation des droits humains.
  • Après une période de latence, le féminisme reprend de plus belle dans les années 60 et 70 : les femmes souhaitent s’émanciper de l’oppression patriarcale que cette dernière sévisse sur le marché de l’emploi, dans la rue ou dans la chambre à coucher. Cette vague d’une portée aussi galvanisante qu’extraordinaire pour les femmes sera suivie d’un retour de bâton – backlash – très violent.
  • Autour des années 80 et 90 selon les pays, la troisième vague correspond à la mobilisation visible de femmes issues des minorités raciales et/ou sexuelles qui remettent en question les positions féministes antérieures dont spécifiquement les prétentions à l’universalisme. Construite par des femmes issues de milieux privilégiés, cette vision universaliste du féminisme tendait à occulter les oppressions multiples vécues par d’autres femmes en lien avec leur classe sociale, leur race, leur orientation sexuelle, leur état de santé, l’état de leur citoyenneté ou, encore, leur religion).
  • Depuis les années 2010, on assiste à l’avènement de la quatrième vague avec l’émergence du "féminisme 2.0", une militance en ligne qui mutualise les efforts de lutte grâce aux réseaux sociaux comme en témoigne l’emblématique #metoo et sa (re) mobilisation féministe internationale.

Notons que tout mouvement féministe a été précédé d’actions de pionnières. Citons, entre autres, l’incomparable Sojourney Truth aux Etats-Unis avec son puissant discours "Ne suis-je pas une femme ?" ; Kanno Sugako, avec ses écrits féministes révolutionnaires au Japon du 19e siècle ou encore, plus proche de chez nous, Zoé de Gamond, l’une des premières belges à avoir construit des espaces d’éducation accessibles aux femmes des milieux populaires.

 

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Les féminismes dans le monde

Aujourd’hui, les luttes féministes de par le monde sont de plus en plus visibilisées. Sans prétendre à l’exhaustivité, faisons un petit tour d’horizon :

  • Le blackfeminism : Mouvement féministe d’Afro-Américaines (dont Angela Davis, bell hooks ou Kimberley Crenshaw) qui a visibilisé l’imbrication du racisme et du sexisme que vivent les femmes noires aux Etats-unis en proposant, entre autres, le célèbre et incontournable concept féministe d’"intersectionnalité" (pour la définition générale c’est ici, et pour aller plus loin, c’est ).
  • Le féminisme autochtone : Mouvement féministe d’Amérindiennes (dont Michèle Rouleau ou Widia Larivière) qui a dénoncé, entre autres, les violences spécifiques dont ce groupe de femmes est victime aux Etats-Unis et au Canada dans la continuité d’une histoire de répression violente dans le cadre des colonisations.
  • Le féminisme chicana : Mouvement féministe de Mexicaines (dont Gloria Anzaldua et Cherrie Moraga) qui a théorisé l’expérience de femmes latinas au carrefour de leur culture d’origine et d’accueil avec l’émergence d’une "conscience mestiza ou métissée" comme sortie du conflit identitaire et posture féministe résolument inclusive.
  • Le féminisme dit mainstream : Mouvement féministe de femmes occidentales habituellement issues de classes sociales aisées (dont Simone De Beauvoir, Gisèle Halimi ou Emmeline Pankurst) qui lutte contre le patriarcat dans leurs pays respectifs, l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’exercice de leur citoyenneté, sur le marché du travail ou au niveau des droits sexuels et reproductifs.
  • Le féminisme arabe : Mouvement féministe de femmes arabes (dont Huda Shaarawi, Fatima Mernissi ou Fatima Khemilat) qui lutte contre le patriarcat dans leurs pays respectifs et/ou contre une vision orientaliste et misérabiliste de la femme arabe présentée comme une victime soumise.
  • Le féministe asiatique : Mouvement féministe de femmes asiatiques (dont Ai Xiaoming, Raïcho Hiratsuka ou Grace Ly) qui lutte contre le patriarcat dans leurs pays respectifs et/ou contre une vision hypersexualisée et misérabiliste de la femme asiatique présentée comme une personne soumise et docile.
  • Le féminisme “queer” : Mouvement de personnes LGBTQIA + de par le monde (dont Audre Lorde, Judith Butler ou Paul Preciado) qui déconstruit les pseudo-évidences autour de la sexualité, du genre et des rôles sociaux dits féminins et masculins.
  • Le féminisme musulman : Mouvement féministe de femmes musulmanes de par le monde (dont Amina Wadud ou Asma Lamrabet) qui propose une lecture féministe des textes religieux pour viser l’égalité entre les femmes et les hommes.
  • L’éco-fémisme : Mouvement féministe de femmes écologistes de par le monde (dont Vandana Shiva, Donna Haraway ou Starhawk) qui visibilise, dans leur lutte, les imbrications entre l’oppression subie par les femmes et la destruction de la planète au profit de puissances patriarcales et/ou capitalistes.
  • Le féminisme postcolonial : Mouvement féministe de femmes issues de minorités ethniques de par le monde (dont Chandra T Mohanty, Françoise Vergès) visibilisant les oppressions qu’elles subissent comme des produits de l’histoire coloniale et/ou esclavagiste, notamment à travers la permanence de formes spécifiques de racisme, de sexisme et d’exploitation économique.

Le fémonationalisme, une dérive du féminisme

En tant que mouvement social, le féminisme peut être instrumentalisé à des fins contraires à ses valeurs d’égalité et de justice sociale, comme le sont régulièrement les mouvements LGBTQIA + ("pink washing") ou les mouvements écologiques ("greenwashing"). Ainsi, il n’est pas rare que les valeurs féministes soient utilisées pour justifier la marginalisation de groupes sociaux jugés comme indésirables et/ou inférieures en raison de leur race (sociale). Le fémonationalisme, consiste donc, comme le dit la féministe Christine Delphy à "noircir les uns pour blanchir les autres" ou, en d’autres termes, à pointer le patriarcat présent dans d’autres cultures comme plus grave et plus exceptionnel que le patriarcat qui sévit dans son propre pays, présenté comme plus acceptable et plus ordinaire. Ces mécanismes patriarcaux tendent donc à détourner l’attention des femmes d’une société donnée sur les oppressions qu’elles vivent : on minimise leur vécu en le comparant au vécu d’autres femmes construites comme "encore plus" victimes qu’elles d’un patriarcat "encore plus" violent. Le traitement des féminicides en Belgique en constitue une bonne illustration : banalisé et invisibilisé dans quand il frappe une femme "belgo-belge", il provoque beaucoup d’émoi quand il se passe au sein d’un groupe social perçu comme plus patriarcal, alors que le crime – le meurtre d’une femme parce qu’elle est femme – est identique.

Pas d’épicentre du féminisme

Comme nous venons de le voir, de tout temps et partout dans le monde, des femmes se sont mobilisées contre les violences patriarcales qu’elles subissaient. Chaque continent a également connu des pionnières qui se sont insurgées contre les inégalités entre les femmes et les hommes, parfois au péril de leur vie. Et quand les femmes se sont organisées en mouvement social – plus ou moins simultanément de par le monde -, cela a été à la faveur de contextes internationaux spécifiques.

Contextuelles et situées dans le temps et dans l’espace, toutes ces mobilisations de femmes plaident pour un décentrement de notre pensée : ne parlons plus "du" féminisme mais deS féminismeS !

 

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes " Resisters " et " Collecti.e.f 8 maars ".

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