La Commune de Paris a 150 ans : qui sont les communardes ?

Le 18 mars 1871 éclatait une révolte à Paris qui durera 72 jours. 72 jours  d’insurrection et de révolution qui finira le 28 mai 1871 lors de la semaine sanglante. C’est la Commune de Paris. Elle sera élue au suffrage universel (masculin) et posera les bases d’une nouvelle forme d’État, basée sur l’intervention du peuple.

Elle aura de nombreuses retombées internationales, notamment en Belgique, en 1886, où le jour de sa commémoration entraînera de nombreuses émeutes à Liège et en Province de Hainaut. Aujourd’hui, la Commune a 150 ans et est exposée au Musée du Grand Curtius à Liège jusqu’au 25 juillet 2021.


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Remise en contexte

Le 19ème siècle est marqué par de nombreux régimes autoritaires en France. En 1870, la guerre franco-prussienne est déclarée. La ville de Paris est assiégée, laissant la population affamée, précaire et désemparée. Dans la foulée, le deuxième Empire s’effondre et la troisième République naît. La tension monte chez les citoyens, mécontents que le président Adolphe Thiers capitule devant l’ennemi. C’est le 18 mars 1871 que la Commune prend forme, alors que le président et l’Assemblée parlementaire s’étaient réfugiés à Versailles et envoyaient des troupes récupérer des canons payés par les Parisiens. Le 26 mars, la Commune sera officiellement votée. Le mouvement citoyen et populaire contre la bourgeoisie versaillaise organisera un pouvoir autonome et légiférera activement deux jours plus tard.

Ils revendiquaient de nombreuses choses. "Leurs principales idées émancipatrices était l’obligation de l’instruction, la séparation Église-État, l’organisation du travail et de la production par des associations ouvrières, la suppression du travail de nuit, la lutte contre le chômage, l’abolition de la peine de mort, un amorçage d’une égalité hommes-femmes", explique Edith Schurgers, historienne de l’art et animatrice des Musées de la Ville de Liège. Étant donné la courte durée du mouvement, toutes les intentions ne purent être réalisées.

Les femmes, tout aussi impliquées dans le mouvement

Loin d’être une révolution "d’hommes contre hommes", les femmes de la Commune ont largement contribué à son fonctionnement. Lors du second Empire, Paris s’est fort développé économiquement, et notamment dans les industries de luxe où les femmes travaillaient comme blanchisseuses ou repasseuses. Elles étaient sous-payées. Lors de la conférence du mois de mai "Communardes enjeux nationaux et internationaux", organisé chaque premier mardi du mois par la Coordination Française pour le Lobby Européen des Femmes (CLEF), Michelle Perrot – historienne, pionnière reconnue de l’histoire des ouvriers, des femmes et du genre -  était invitée à nous donner son expertise sur les femmes au sein de la Commune. Elle nous explique ainsi que 70% des femmes étaient liées au monde de la couture. "Ce sont elles les âmes de la Commune".

Si Louise Michel est le premier nom qui nous vient à l’esprit quand on pense aux communardes – institutrice, figure emblématique de l’insurrection – elles sont pourtant nombreuses à s’être engagées. On pense ainsi à Élisabeth Dmitrieff, fondatrice de l’Union des Femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, André Léo, journaliste et romancière, la cantinière Marguerite Lachaise, Victoire Tinayre qui a eu un rôle dans la laïcisation de l’enseignement, Nathalie Lemel ouvrière relieuse créant une coopérative alimentaire pour les ouvriers de son quartier ou encore Paule Mink qui tentera d’ouvrir une école professionnelle.

Michelle Perrot explique qu’elles se manifesteront durant cette période par trois moyens : la parole, les armes et l’action.

La figure révolutionnaire de Louise Michel

La parole, les armes et l'action

Tout d’abord, elles se feront entendre par les mots en se regroupant dans des clubs de débat dans les églises, lieux inoccupés et symboliques au vu de leurs revendications anticléricales. Elles demanderont ainsi une éducation laïque pour tou.tes, garçons comme filles, estimant qu’il n’y a qu’en s’instruisant qu’elles obtiendront un métier, et donc une certaine autonomie. Elles réfléchiront ensemble sur l’instruction et le socialisme. Ces clubs se poursuivront doucement après la Commune jusqu’à la Première guerre mondiale.

D’autre part, l’une des mesures les plus révolutionnaires prises par la Commune est celle de l’union libre. L’historienne nous explique qu’il y avait une certaine culture populaire du concubinage, notamment pour 30% des femmes de la classe ouvrière. Elles demanderont donc une égalité des traitements dans la loi entre les femmes vivants en union libre et les femmes mariées, subvertissant ainsi les barrières de la légitimité. Il s’agira donc de traiter de la même manière les femmes veuves et les enfants dits "naturels" ou "légitimes". De même, la Commune refusera de réactiver le lieu commun selon lequel la femme par le mariage est la propriété de l’homme.


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"Les femmes étaient exclues des armes depuis bien longtemps, déjà à la Révolution française puisque la place des femmes était cantonné au foyer, et non dans les armées. Les armes, ce n’était pas pour les femmes. Pourtant, à chaque fois qu’il y a eu une révolution, les femmes les demandaient. Les Vésuviennes en 1848 en est un exemple fort. Ici aussi, sous la Commune, les femmes disent "nous voulons nous battre"", continue Michelle Perrot.

Elles se tiendront donc, au même titre que les hommes, aux fronts, formant des barricades partout dans la ville de Paris. La plus connue est celle de la Place Blanche, à Montmartre, entièrement tenue par des femmes.

Enfin, elles agirent en se mobilisant en tant qu’ambulancières, infirmières, cantinières, … Des associations, ligue et unions féminines verront le jour durant cette période parmi lesquelles, comme citée plus haut, "l’Union des Femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés".

Ces rôles féminins restent d’ailleurs aujourd’hui très peu inchangés et nous rappelle notre situation actuelle, en temps de pandémie. Qui sont ces femmes aux premières lignes ? Les métiers du care, majoritairement féminins.


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Le mythe des pétroleuses

Les communardes sont parfois méconnues parce que bafouées par leur image dans la presse versaillaise de l’époque. Elles apparaîtront comme responsables des incendies de la ville de Paris lors de la semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871. Caricaturées, les représentations connotées les plus courantes sont celles des pétroleuses, légende visuelle de la Commune.

La justice de l’époque a pris soin de rappeler aux femmes les hiérarchies de genre et la bonne distribution de la puissance dans l’espace public

Beaucoup de clichés peu glorieux leur sont assignés : alcooliques, débauchées, folles et furieuses, elles sont peintes avec des bidons de pétroles à la main, prête à ravager la ville. Cette image construite de toute pièce avait pour but de décrédibiliser le mouvement révolutionnaire de la Commune. "C’est un mythe, une légende efficace", explique l’historienne de l’art, Edith Schurgers en parlant de ces caricatures.

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Two Petroleuses of the Commune, Bertall, Charles Albert d'Arnoux, 1871. À retrouver au Musée Grand Curtius à Liège jusqu'au 25 juillet. © Tous droits réservés

L’image de la pétroleuse fut de nombreuses fois reprise par l’extrême droite pour traiter les femmes de manière disqualifiante. Justine Huppe, chargée de recherche au Fond de la Recherche Scientifique (FNRS) rappelle à cet égard dans le livret d’accompagnement de l’exposition à Liège, le livre "La Communarde" rédigé en 1970 par Cécil Saint-Laurent (pseudonyme du journaliste Jacques Laurent) qui, comme elle l’écrit "sous des airs polissons recycle les thèmes versaillais de la pétroleuse débauchée".

On pense aussi au discours de Jean-Marie Le Pen qui, jugeant le comportement de Ségolène Royal maladroit et irresponsable suite à une visite diplomatique en Guadeloupe, la qualifia de "pétroleuse".

À contrario pourtant, depuis les années 70, certaines féministes ont repris le symbole de la pétroleuse comme une image révolutionnaire d’émancipation.

Avant-gardistes féministes ?

Les communardes sont-elles donc les avant-gardistes des mouvements féministes que nous connaissons depuis la fin du 19ème siècle ?  C’est à nuancer. "Je pense qu’il y a beaucoup de fantasmes autour des communardes. Effectivement elles étaient présentes, elles s’organisaient entre elles, en atelier d’autogestion. C’est ça qui est différent, elles s’émancipaient en travaillant pour elles-mêmes, en créant leur propre association de femmes qui venait en aide. Mais elles conservaient toujours un rôle de femme qui soigne, de femme-mère. C’est un écueil de penser que ce sont des féministes avant l’heure", répond Edith Schurgers en poursuivant "au niveau décisionnel, notamment parmi les membres du conseil général de la Commune, il n’y a pas de femmes".


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L’historienne Michelle Perrot quant à elle explique que les femmes se sentaient porte-paroles des revendications de tout le peuple : la République et la révolution : "Il y a une abnégation des communardes à ne pas parler d’elles et parler du peuple dans cette révolution. Il n’y a pas dans la Commune de revendication des femmes pour le droit de vote parce qu’elles voulaient se couler dans le peuple lui-même".

Quoiqu’il en soit, leur traitement judiciaire fut différent que celui des hommes : sur environ 40.000 arrestations, seulement 1051 seront des femmes. D’une part parce que les autorités auront du mal à les retrouver, se basant sur les stéréotypes des pétroleuses. D’autre part, comme l’explique Justine Huppe dans son article, parce qu’elles seront infantilisées par des stratégies judiciaires visant à expliquer leur action sur base de leur bêtise, de leur irrationalité ou de leur émotivité.

Les jugements seront soit moins lourds, les renvoyant à la maison car "condamnées comme irresponsables" soit, pour celles dont la participation "ne faisait aucun doute", elles furent plus durement sanctionnées que les hommes, les femmes étant surreprésentées parmi les sanctions les plus lourdes.

Elle conclut : "Autrement dit, la justice de l’époque a pris soin de rappeler aux femmes les hiérarchies de genre et la bonne distribution de la puissance dans l’espace public".

La Commune, et après ?

Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur

Si vous fredonnez ce couplet, c’est que vous avez reconnu "Le Temps des cerises", écrite par Jean-Baptiste Clément, communard. Chanson qu’il dédia en 1885 à une ambulancière rencontrée lors de la semaine sanglante. De nombreuses chansons feront hommage au mouvement.

 

Si on ne peut en décrire un héritage immédiat, il aura néanmoins de nombreuses retombées. Si la Commune amorcera de nombreuses demandes citoyennes qui n’aboutiront pas tout de suite - comme le droit de vote pour les femmes, l’abolition de la peine de mort  - elle reste surtout une référence pour les mouvements révolutionnaires.

C’est toute cette histoire que Liège met en lumière en fêtant l’anniversaire de la Commune. Le Musée du Grand Curtius retrace les évènements avec trois ambitions principales : exposer les communardes, présenter la Commune en images et rappeler les événements de 1886 à Liège. Le parcours se fait au travers d’archives, de lettres, de caricatures ou encore de photographies, toutes juste inventées au début du siècle.

L’exposition, une initiative des Musées de la Ville de Liège et de ses partenaires est à découvrir jusqu’au 25 juillet prochain au Grand Curtius.

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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