L'infirmier était une femme…

L'infirmier était une femme…
L'infirmier était une femme… - © Getty Images

Durant cette crise sanitaire, des hommes et des femmes sont en première ligne… on constate tout de même que le personnel soignant est majoritairement féminin. Pourquoi les femmes ont-elles été spécialisées dans une profession centrée autour de la "sollicitude" ? Petite plongée dans l’histoire et les imaginaires…

Prendre soin : de l’inquiétude à la sollicitude maternelle

Le "care" est un terme utilisé depuis les années 80 pour désigner l’étude de l’ensemble des pratiques liées au soin et à l’attention portée à l’autre dans leurs rapports à l’éthique : "On pourrait traduire “care” par sollicitude en français, bien que ce mot anglais regroupe plusieurs notions : celles de la bienveillance, du souci, du soin, de la proximité et de certaines dispositions morales qu’elles impliquent".

Dès lors, pourquoi la sollicitude serait-elle spécifiquement féminine ? Dans le dictionnaire, on parle de sollicitude paternelle, de celle de la providence ou des églises, rien apparemment de lié à la femme. Mais la sollicitude est au départ une anxiété, une inquiétude à l’égard de l’autre : une charge mentale ? Entre prévenance et tourment, la sollicitude s’accompagne du toucher (on connait l’expression "gestes de sollicitude").


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Cette attitude a dans l’imaginaire social un correspondant féminin : la mère qui prend soin de ses enfants. "Il existe, dans l’imaginaire social, une figure paradigmatique de la sollicitude la "sollicitude maternelle" qui manifeste à la fois le soin et le souci porté par la mère à l’égard de ses enfants : c’est la mère ordinairement dévouée pour le psychanalyste et pédiatre Winnicott, c’est le doux rayonnement familial de Mrs Ramsay, indulgente avec son fils et profondément compréhensive à l’égard de son époux dans Promenade au phare de Virginia Woolf".

Le correspondant professionnel à cette attitude sera… l’infirmière.

Pourquoi la sollicitude serait-elle spécifiquement féminine ?

Un imaginaire et une profession genrée

Des livres Susan Barton (dont l’autrice Helen Dore Boylston, était véritablement infirmière avant la guerre 40) à la série Anzac girls, dressant le quotidien d’infirmières militaires durant la première guerre mondiale (2014), en passant par la soignante psychopathe de Misery de Stephen King (1987), l’infirmière est bien présente dans les imaginaires et les fictions et on y retrouve tous les archétypes sexués classiques.

L’infirmière maternelle est la mère soignante; l’infirmière est une source de fantasmes sexuels; l’infirmière est héroïne de guerre voire espionne telle une amazone moderne… Figure janusienne : l’infirmière sans cœur, matrone, voire criminelle y côtoie l’héroïne militante, féministe. Mais en tout cas l’infirmier… est (presque) toujours une femme.


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D’où vient cette spécialisation féminine de la figure et de la profession ? En 2014, Romuald Edeyer, étudiant en soins infirmiers à l'Institut de Formation en Soins Infirmiers de Dinan a présenté un travail de fin d'études intitulé : "Infirmier, un métier de femme ?". Il y écrivait dès l’introduction : "Notre choix d'orientation en tant qu'homme va alors à l'encontre même de l'essence de la profession d'infirmière et des normes ou/et valeurs de la société". Mais d’où vient cette essence de la profession ?

Une "profession" peu valorisée

Au XVIIIe siècle, le médecin et homme politique Cabanis affirme que "les hommes ne sont nullement propres à servir les malades ; la nature semble avoir réservé aux femmes seules cette honorable fonction…"

Est-ce à dire que jusque là les soignants étaient aussi des hommes en grand nombre ?

Dans un article abordant la question du genre dans les soins avec une perspective critique de l’essentialisation du care et la volonté de dégenrer la sollicitude attachée à l’imaginaire féminin, les rédacteurs rappellent l’origine du mot : "Ce serait en 1398 que serait apparu, en France, le mot "enfermier" qui se prononcerait aujourd’hui "infirmier". Ce mot dérivant d’enfermerie (1288) lui-même découlant de l’adjectif "infirme" apparu en 1247 et qui signifiait la faiblesse, le manque de force ou, tout simplement, qui est atteint d’une infirmité. Plus tard apparaitra le mot "enfermière" dans les statuts des maisons des ordres nés des croisades. L’infirmière désignant ici la moniale ayant la responsabilité de soigner ses consœurs malades. Cette appellation deviendra courante à la fin du XVe siècle."

Quand un homme se présente à un.e patient.e, ce.cette dernier.ère l’appellera plus naturellement docteur, alors qu’une femme médecin sera nommée plus immédiatement "infirmière"…

Il y a d’un côté le mythe de la nature féminine du prendre soin, de l’autre un travail peu valorisé jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement en France, exercé indifféremment par les hommes et les femmes.


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Formation et essentialisation

Au XIXe siècle, l’une des pionnières infirmières, Florence Nightingale, reconnue à la fois pour sa propre réalisation professionnelle (elle fut une statisticienne célèbre) et pour l’instruction des femmes en matière de soins médicaux, est sensible au fait de faire reconnaître comme des compétences certaines qualités féminines. Dans ce contexte, "la propreté et la discipline, valeurs associées aux femmes de l’élite anglaise, seront inscrites au cœur des enseignements dispensés aux infirmières".

Nightingale estime en effet que la femme est naturellement soignante et que les soins infirmiers ne sont qu’une extension normale de son rôle d’épouse et de mère. Un combat féministe d’un côté et une essentialisation de l’autre…

Il y a d’un côté le mythe de la nature féminine du prendre soin, de l’autre un travail peu valorisé

De façon plus large et contemporaine, le monde des soins de santé est à 75% féminin mais il y reste des bastions masculins : cardiologie, chirurgie, orthopédie par exemple. La technique plutôt que le care ? Il semble aussi que la sollicitude devienne alors progressivement presqu’un acte de charité, de compassion, mais aussi du temps non compté du point de vue économique, et coure le risque de reproduire les schémas d’inégalités politiques par la spécialisation féminine de cette attitude. Une sollicitude servitude vers une sollicitude émancipatrice ?


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L’essentialisation du care lié à la femme est une construction historique et sociale. La dégenrisation des soins infirmiers contribuerait-elle "à ouvrir une irrémédiable et essentielle brèche dans le mur du sexisme" ? Dans son ouvrage Le sexe de la sollicitude paru en 2014, Fabienne Brugère se demande comment rendre moins féminine la sollicitude.

Dégenrer la langue du care ?

Du point de vue de la langue, il est assez interpellant de voir que l’Académie française, rétive de façon caricaturale à la féminisation jusqu’il y a peu, avait adopté sans problème les termes de "maïeuticien" et d’"accoucheur" depuis l’ouverture en 1982 de la profession aux hommes (et de sa revalorisation attenante). On discuta un peu de la possibilité de "masculiniser" la sage-femme en arguant de l’usage du terme pour désigner la profession. Mais l’expression concernerait en fait la parturiente : sage caractériserait la connaissance et l’habileté, dès lors un homme occupant cette fonction serait "un sage-femme".

Et notre infirmière ? En anglais le personnel soignant se dit nursing staff, le nursing et la nurse étant au départ ancrés dans le féminin encore (de l’adjectif latin norrice…qui allaite). Quand un homme se présente à un.e patient.e, ce.cette dernier.ère l’appellera plus naturellement docteur, alors qu’une femme médecin sera nommée plus immédiatement "infirmière"…

La langue reflète le monde : en 2019, un rapport sur le leadership des infirmier.es montrait la conjonction négative de la position sociale et genrée dans l’accession à des postes de décideurs et décideuses pour ces personnes du terrain. "Établissez les mêmes règles pour tout le monde, brisez le plafond de verre et abandonnez toute notion de "travail de femmes" et les infirmiers changeront le monde", scande Annette Kennedy, la Présidente du Conseil International des Infirmières.

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Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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