L'amour platonique, une affaire d'hommes

L'amour platonique, cette saloperie...
L'amour platonique, cette saloperie... - © fotostorm - Getty Images/iStockphoto

Une chronique de Rosanne Mathot

Une affaire d’hommes : voilà ce qu’est l’amour platonique. Perçu à tort comme une jolie forme d’amour dans lequel tremblent les haleines émues des amoureux, dans un nuage nacré gonflé de tendresse et dépourvu d’érotisme, l’amour platonique constitue – en réalité – un des socles de la pensée misogyne du monde occidental.

N’en déplaise aux hérauts de cette forme de relation, presse dite féminine, en tête, qui y voient une pure, chaste et adorable complicité entre amoureux : ils sont comme des rabadiaux, ces pinsons auxquels on crevait les yeux, pour en faire d’infatigables chanteurs.

L’amour avec un grand A ne se comprend qu’entre deux hommes et dans l’abstinence : le voilà, le si "parfait" amour platonique qui exclut les femmes

 

T’as de beaux ovaires, tu sais...

Dans le monde très éduqué dans lequel évolue Platon, à la fin du 5e siècle avant J.-C. la femme ne peut pas être aimée. Point final. Elle est considérée ontologiquement comme de moindre qualité que l’homme. La femme, éternelle mineure et non-citoyenne, plus proche de l’animal que de l’homme, n’a de valeur qu’à l’aune de ses ovaires et de son utérus. Son rôle est simple : porter et élever les enfants et rester à la maison, sans éducation. Lorsque Platon développe la fameuse notion amoureuse à laquelle la postérité donnera son nom, il évolue dans un club très select fait d’hommes qui pensent et qui écrivent pour des hommes. Une des œuvres majeures de Platon, "Le Banquet" l’illustre à merveille : au cours d’une soirée mondaine, poètes et disciples (tous bicouillus), tentent, au cours d’une longue joute verbale, de définir l’amour. Ou plutôt, les amours : l’éros (passion), la philia (amitié), l’agapè (divin) et le storgê (famille).

Chez Platon, on s’aime sans sexe, et on baise sans s’aimer

S’il n’y a, dans les appétits du corps, rien de répréhensible, pour Platon  - qui base sa pensée sur un dualisme corps/âme très fort - le philosophe estime néanmoins, que les ardeurs, la fougue et la passion entraînent l’âme dans la bêtise, là où la chasteté donne à l’âme de la noblesse, ce qui lui permet d’accéder à la lumière du "Vrai". 

Platon invite donc les hommes à maîtriser leurs instincts et à dissocier la sexualité de l’amour. Pour lui, la sexualité se conçoit dans une optique reproductive nécessaire et doit idéalement se pratiquer exclusivement avec une femme et surtout... sans amour : chez Platon, on s’aime sans sexe, et on baise sans s’aimer.

De toutes façons, la femme, créature mal fichue, est inapte à être aimée et à aimer. Selon Socrate, l’acmé de l’amour ne peut s’atteindre que dans la philia pédérastique, un amour-amitié viril désincarné, visant l’absolu et la beauté de l’âme, un amour tissé entre un maître d’âge mûr (l’éraste) et un très jeune homme (l’éromène). Il est là, le seul amour à pouvoir mener à la sagesse. L’amour avec un grand A ne se comprend qu’entre deux hommes et dans l’abstinence : le voilà, le si "parfait" amour platonique. Il fait moins rêver, tout de suite, non ?

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La femme, exclue de l’amour platonique

Quelle femme pourrait dès lors se reconnaître dans la pensée amoureuse platonicienne, puisqu’elle en est – de facto - exclue ? Platon (même s’il faut reconnaître que, dans sa République idéale, hommes et femmes devraient bénéficier des mêmes devoirs et droits) initie en effet une longue tradition misogyne dans la philosophie, dans laquelle on retrouve, quelques révolutions métaphysiques plus tard, Rousseau, Spinoza ou encore Schopenhauer, qui, en 1851, écrit, dans son essai sur les femmes : 

Il ne devrait y avoir au monde que des femmes d'intérieur, appliquées au ménage, et des jeunes filles aspirant à le devenir, et que l'on formerait non à l'arrogance, mais au travail et à la soumission

 

Amor Platonicus et chrétienté

Les siècles passant, au XVIIIe siècle, l’amour platonique désigne une relation romantique puissante, dénuée de sexe. Reste que lorsque naît l’expression "Amor Platonicus", forgée par le philosophe italien Marsile Ficin, au XVe siècle, le concept a déjà été vivement christianisé. C’est dans l’encre des penseurs de la Grèce antique, pour lesquels l’homme est tellement supérieur à la femme, que la théologie chrétienne a volontiers plongé sa plume.

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Même si, pour les Grecs, le corps n’est pas fautif de ressentir du désir ou du plaisir (étant "faillible"), les penseurs chrétiens, eux, inventent le "pêché de chair" tout en regardant d’un œil mauvais la femme, cette vile tentatrice séductrice, si avide de sexe. On est à milles lieues du passage de l’Evangile (Jean 8, 1-11), dans lequel Jésus pardonne à une femme adultère menacée d’être lapidée en prononçant ces mots : "Que celui de vous qui est sans pêché jette le premier la pierre contre elle". Tout ça, c’est bien gentil, mais pour l’apôtre Paul, c’est bien l’enfer qui attend les malheureux tombés dans l’amour charnel, dans la fornication, dans la porneia. On est bien loin du "Cantique des Cantiques", qui, selon certains théologiens, célèbrerait l’amour érotique.

"Une femme honnête n’a pas de plaisir"

D’une certaine façon, la pensée platonicienne est assez proche de celle de Saint-Augustin, l’homme qui fera basculer pour de bon (ou pour le pire?) l’Église dans l’obsession de la concupiscence et dans sa condamnation, donnant un vigoureux coup de truelle à l’édifice de la pensée misogyne sur laquelle s’est construite notre société occidentale.

Il faut savoir qu’Augustin, avant sa subite conversion au Christianisme, faisait partie d’une religion condamnant très vivement la sexualité, le Manichéisme, selon laquelle l’âme ne peut se libérer que via une chasteté absolue. Saint-Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) ira encore plus loin, en déclarant que la luxure est "fille du diable". S’installera durablement l’idée que, dans le couple chrétien, le plaisir sexuel n’a pas sa place. Si durablement que huit cent ans plus tard, en 1972, Jean Ferrat, non sans moquerie chantait encore : "Monsieur le curé le disait naguère, à la frêle enfant en proie au désir : "On peut succomber mais ne point faillir". Même en se livrant aux joies solitaires, une femme honnête n’a pas de plaisir". Platon aurait très certainement approuvé.

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