L'accouchement à domicile mis à rude épreuve

Attaquer l'accouchement à domicile est une conduite patriarcale
Attaquer l'accouchement à domicile est une conduite patriarcale - © Tous droits réservés

Une opinion de Marie-Hélène Lahaye

Bien que très minoritaires en Belgique, des femmes font le choix d'accoucher à domicile en étant accompagnée d'une sage-femme formée à ce type d'accouchement et, contrairement à la France, en règle d'assurance professionnelle. La plupart des mutuelles remboursent également ce type d'accouchement. En 2017, le nombre d'accouchements programmé à domicile était de 117 en Wallonie, 60 à Bruxelles et 399 en Flandre.

Il arrive fréquemment que, lorsqu'une femme annonce son souhait d’accoucher à domicile, une armée de personnes, médecins et chirurgiens en tête, s'insurge pour dénoncer tous les risques de cette entreprise. Cette réaction est non seulement contraire à la science mais relève en plus d’une conduite patriarcale.

Le dernier exemple flagrant est le tweet du Dr Laurent Alexandre affirmant sur les réseaux sociaux qu’il faut interdire l’accouchement à domicile.

Laurent Alexandre est le cofondateur de Doctissimo et, détail qui a son importance, il juge opportun de mentionner sur son profil Twitter qu’il est "anti-Greta Thunberg".

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Tout d’abord, sur le fond. Les études scientifiques s’accumulent depuis des années pour démontrer que l’accouchement à domicile ne présente pas plus de risques qu’à l’hôpital pour les grossesses à bas risque.

Il y a quelques mois, la revue scientifique médicale de référence, The Lancet, publiait une méta-analyse incluant 500 000 naissances à domicile: The Hutton et al. 2019 Meta-analysis. Sa conclusion est limpide : "Le risque de mortalité périnatale ou néonatale n’est pas différent quand l’accouchement était prévu à la maison ou à l’hôpital " (The risk of perinatal or neonatal mortality was not different when birth was intended at home or in hospital).

C’est précisément sur base de cette accumulation de preuves scientifiques que les autorités de santé de plusieurs pays occidentaux ont intégré l’accouchement à domicile dans leur offre de soins destinés aux femmes enceintes.

L’exemple le plus connu est la situation aux Pays-Bas où l’accouchement à domicile n’est même pas perçu comme un projet alternatif tant il est considéré comme normal. Même si le pourcentage de femmes qui accouchent à domicile diminue d’année en année aux Pays-Bas, notamment parce que les femmes veulent avoir accès à la péridurale, il est encore de 13 %  sans que l’on n’ait jamais constaté d’hécatombe dans la population batave.

Depuis 2014, le Royaume-Uni encourage lui aussi les femmes à accoucher à domicile ou en maison de naissance. En effet, l’autorité de santé britannique, le NICErecommande d’expliquer aux femmes à bas risque de complication qu’elles peuvent choisir entre les différents lieux de naissance (à domicile, dans une maison de naissance attenante - ou pas - à un hôpital ou dans un hôpital). Le NICE va même jusqu’à recommander l’accouchement à domicile ou en maison de naissance aux femmes ayant déjà accouché parce que le niveau d’interventions médicales est moindre pour un même résultat périnatal pour les femmes et pour les bébés comparé aux accouchements à l’hôpital (Intrapartum care for healthy women and babies). Pour appuyer ses recommandations, le NICE publie deux tableaux. Le premier montre que, sur 1000 naissances, il y a exactement le même nombre de bébés (2 ou 3) qui présentent de sérieux problèmes médicaux, en ce compris la mort périnatale. Le second donne les taux d’interventions médicales sur les femmes en fonction du lieu d’accouchement avec une augmentation flagrante des épisiotomies, césariennes, extractions instrumentales et même d’hémorragies lorsqu’elles accouchent à l’hôpital.

La sécurité de l’accouchement à domicile est contre-intuitive

Bien sûr, cette idée qu’accoucher à domicile n’est pas plus dangereux qu’à l’hôpital est contre-intuitive.

Ce qui fait croire à la dangerosité de l’accouchement à domicile, c’est d’abord le souvenir des nombreuses mortes en couche dans le passé et la croyance que c’est la généralisation de l’accouchement à l’hôpital dans les années 1960 qui aurait rendu l’accouchement plus sûr. Or, ce n’est pas l’hôpital qui a fait s’effondrer la mortalité maternelle. C’est une invention majeure en médecine générale : les antibiotiques. Grâce aux antibiotiques, la fièvre puerpérale, cette grande tueuse de mères en couche, a totalement disparu en Occident. Les antibiotiques ont aussi rendu les césariennes sûres à partir du début des années 1950 (avant les femmes mourraient non pas à cause des coupures du bistouri mais en raison des infections qui en résultaient), ce qui a permis de prendre en charge les 10 % d’accouchements qui se compliquent. Les statistiques montrent un effondrement de la mortalité maternelle juste après la seconde guerre mondiale, soit 15 ans avant la généralisation de l’accouchement à l’hôpital (voir mes billets " Il y a deux siècles, je serais morte en couches ". Vraiment ? et " Si je n’avais pas accouché à l’hôpital, je serais morte et mon bébé aussi ". Ah bon ?).

Une autre raison qui pousse à croire en la dangerosité de l’accouchement à domicile est la méconnaissance des deux logiques très différentes de prise en charge à l’hôpital et à domicile. A l’hôpital, la prise en charge des accouchements repose sur un système fordiste, industriel où les femmes sont standardisées, abandonnées à elles-mêmes pendant une grande partie de leur travail, surveillées à distance depuis une salle de contrôle et où les sages-femmes courent d’une salle d’accouchement à l’autre en posant des gestes médicaux, eux aussi, standardisés. Il arrive régulièrement que des accouchements dérapent et nécessitent d’autres gestes médicaux qui finissent par créer des complications relevant d’une urgence. A l’inverse, lors d’un accouchement à domicile, la femme accouche à son propre rythme, sans actes médicaux inutiles qui pourraient perturber son accouchement et avec une sage-femme qui lui est entièrement dédiée. Cette dernière a pour rôle de repérer toute potentielle complication à un stade précoce et d’organiser, au moindre doute, un transfert de la parturiente vers l’hôpital. J’ai détaillé avec précision ces deux modes d’accouchement, y compris la gestion des urgences, dans mon billet Le mythe de l’accouchement qui dérape en quelques secondes.

Une dernière raison qui pousse à croire que l’accouchement à domicile serait plus dangereux est la difficulté d’accepter une idée, pourtant étayée scientifiquement, qui va à l’encontre du bon sens. Je ne compte plus les gens qui me disent " mais voyons, il est évident que l’accouchement à domicile présente plus de risques ". On se retrouve dans la même situation que Galilée confronté à l’inquisition pour avoir expliqué que la Terre tournait autour du soleil alors qu’il était évident que c’était le soleil qui tournait autour de la Terre. Ne prendre que son point de vue subjectif ou son expérience personnelle comme référence empêche d’accéder aux clés de compréhension d’observations scientifiques plus globales.

Interdire l’accouchement à domicile est une démarche patriarcale

Mais revenons au Dr Laurent Alexandre, chirurgien urologue et cofondateur de Doctissimo, qui lance à la cantonade "L’accouchement à domicile doit être INTERDIT".

Il attaque donc frontalement la liberté des femmes d’accoucher où elles souhaitent. Il attaque, qui plus est, un choix rationnel, dont la sécurité est appuyée scientifiquement, posé par des femmes et qui concerne leur propre corps.

C’est là que la mention "anti-Greta Thunberg" sur son profil twitter est intéressante. Que dit la jeune militante engagée dans la lutte contre les dérèglements climatiques ? "Ecoutez les scientifiques". Elle répète inlassablement – à juste titre – qu’il faut écouter les 4000 scientifiques de haut niveau qui composent le GIEC, qui publient régulièrement l’état de la science sur le climat et qui invitent les gouvernements à prendre des mesures pour y remédier.

Déjà, le Dr Laurent Alexandre n’a que faire de la science, lui qui est considéré comme un imposteur par la communauté scientifique quand il se prétend expert en intelligence artificielle sans avoir jamais fait de recherche sur ce thème (lire L’Université ne doit pas laisser entrer les imposteurs). Mais surtout, il juge insupportable qu’une adolescente prenne la parole et soit médiatisée en s’engageant contre les changements climatiques. On est donc face à un homme blanc, de plus de cinquante ans, millionnaire (il a revendu Doctissimo pour 140 millions d’euros au groupe Lagardère) qui devient enragé quand une adolescente défend un point de vue politique. Il est l’illustration parfaite du patriarche qui se sent menacé dans ses privilèges et qui, pour se défendre, attaque une jeune femme notamment sur le terrain psychiatrique (un comble pour un médecin).

Plus intéressant encore, j'ai avancé les conclusions d'études scientifiques qui montraient que l’accouchement à domicile n’était pas plus dangereux qu’à l’hôpital, il a prétendu en savoir plus que moi en affirmant d’un ton péremptoire : "je suis chirurgien". C’est vrai, il est chirurgien. Il est urologue et il a pour toute publication scientifique quelques articles sur le dysfonctionnement érectile chez le rat mais n’a plus jamais pratiqué de chirurgie depuis la fin de son internat en 1991. Mais quelle est son expérience et expertise en matière d’accouchement en général et en matière d’accouchement physiologique en particulier?

Quand j’ai pointé les faiblesses de on argumentaire dans le domaine de l’accouchement, des centaines d’hommes ont débarqué dans mes mentions sur twitter pour m’insulter, en éructant entre des gros mots que le Dr Laurent Alexandre était chirurgien (certes) mais surtout qu’il était inconcevable que des femmes accouchent à domicile parce qu’elles mettraient en danger leur bébé (comme si les femmes qui accouchent étaient à ce point idiotes et dangereuses qu’elles voulaient tuer leur nouveau-né). Voilà donc une meute d’hommes qui ne connaissent rien à l’accouchement, qui ne sont pas concernés par le sujet mais qui ont un avis bien arrêté sur la façon dont les femmes doivent mettre leur enfant au monde. Cette façon est d’ailleurs très claire à leurs yeux : elles doivent donner naissance sous le contrôle médical, fut-ce sous le contrôle d’un urologue qui s’est spécialisé dans les dysfonctionnements érectiles du rat et qui n’a plus jamais pratiqué depuis 30 ans. A chaque argument que je leur avançais, ils agitaient leurs petits poings rageurs tant il leur était insupportable que les femmes soient libres d’accoucher comme elles le souhaitaient.

Vouloir interdire l’accouchement à domicile s’inscrit donc dans le cadre d’une mainmise patriarcale sur le corps des femmes pour les priver de toute liberté dans le but affirmé de préserver la vie des bébés auxquels ces femmes porteraient atteintes. C’est une illustration parfaite de l’appropriation des capacités productives et reproductive des femmes qui est le cœur du système patriarcal.

Libérer les femmes de ce carcan patriarcal est donc un enjeu pour rétablir l’égalité entre les femmes et les hommes pour tous les aspects de leur vie. Il implique de garantir aux femmes la liberté de choisir le lieu et les conditions de leur accouchement dans la lignée de l’ensemble de leurs droits sexuels et reproductifs. Dans ce contexte, défendre l’accouchement à domicile est clairement un combat féministe.

Marie-Hélène Lahaye est juriste, blogueuse et lanceuse d'alerte belge. Depuis 2013, elle tient le blog Marie accouche là qui a pour but "l'exploration féministe et politique autour de la naissance".

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Ater-Egales (Fédération Wallonie-Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.  

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