Journaux de bord: comment les infirmières rédigent le soin

Journaux de bord: comment les infirmières rédigent le soin
Journaux de bord: comment les infirmières rédigent le soin - © Getty Images

Les infirmières n’ont pas attendu le Covid19 pour être des carnetières et parler de leur quotidien dans des journaux de bord puis sur le net. Pourquoi et comment le personnel soignant écrit-il son vécu en période "normale" ou en période de crise, de guerre, de pandémie ? Tour et détour autour de la parole de soins, avec un peu d’histoire et de genre dedans.

La parole du soin sur le net à l’heure du confinement

"Faire le tour des maisons des environs en période de confinement, c’est quelque chose. Il y a ceux qui vous accueillent à bras ouverts et d’autres plus méfiants qui se demandent ce que fait au milieu de leur cour et, à la nuit tombée, une nana en tenue d’infirmière :

- Vous n’auriez pas vu un bouledogue ? On l’a perdu depuis dimanche...

-  Un boulequoi ?

- Un bouledogue, vous savez un chien avec le nez écrasé et tout dodu...

- Ah ça, ma petite dame, c’est pas un chien de la campagne !!!"

Extrait du blog de la petite infirmière dans la prairie, jour 22 du confinement, qui partage à la fois son quotidien campagnard et médical. Avant elle - et avant le confinement -, Caroline Estremo, autrice de  #Infirmière. Ma vie aux urgences avait cartonné sur Youtube en décrivant ses journées au service des urgences à Toulouse.

Depuis 2015, La seringue atomique consigne les réflexions sur "Une profession examinée à la loupe avec de bonnes doses d'humour, de dérision ou d'émotions mais également quelques coups de gueule et de nombreux coups de pied dans la fourmilière". Et bien entendu aussi sur le COVID19 avec des titres allusifs et provocateurs : Rock around Corona, Covid big bang, Corona mon amour…

On peut même aller jusqu’à parler d’une sorte de glamourisation de la profession lorsqu’on se connecte au compte Instagram de cestlinfirmiere qui, depuis 2017, partage ses trucs et astuces de vie professionnelle et familiale et des informations sur le coronavirus, pandémie oblige.

Il existe peu de biographies d’infirmières en lien avec des virus ou des pathologies précises


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe.


Plus ciblé sur la situation actuelle, le quotidien Le Monde publie de façon régulière un journal de bord des soignants où des professionnel.les de la santé évoquent, sans fard, leur quotidien au temps de la pandémie. Ainsi, Damien Pollet, 58 ans, généraliste à Salins-les-Bains (Jura), raconte au quotidien comment il a été lui-même infecté par le Covid-19. Sur le site de l’Echo sont publiés les journaux de bords de Clémence, infirmière en chef, Philippe, directeur général dun hôpital, Victor, infirmier urgentiste, Lucien, coordonnateur d’un plan d’urgence dans un hôpital…

Certains journaux sont plus directement politiques et critiques : ainsi, sur le blog libertaire "La lutte de classe à l’hôpital", on peut lire : "Ce que je retiens pour commencer, c’est l’actualité (toujours) d’une lecture en termes de lutte de classe. L’hôpital est un lieu où s’exercent les diktats de la hiérarchie bourgeoise. Il y a d’abord la direction de l’hôpital puis les médecins et enfin les soignants et le personnel d’entretien. Le droit à la parole suit cette même hiérarchie et ceci est d’autant plus visible dans une situation dite de ‘crise’. Alors que les aides-soignant.es et infirmièr.es sont très souvent les mieux placé(e)s pour témoigner des difficultés et besoins du terrain, leur parole est désavouée dans toutes les réunions que nous menons pendant la période COVID".

Ces expériences et morceaux de vie consignés deviennent des possibles archives pour l’histoire, la sociologie, les sciences médicales, des témoignages inédits et plutôt rares en temps de pandémie.

 L’hôpital est un lieu où s’exercent les diktats de la hiérarchie bourgeoise. Il y a d’abord la direction de l’hôpital puis les médecins et enfin les soignants et le personnel d’entretien. Le droit à la parole suit cette même hiérarchie 

Consigner pour (trans)former

Comme le dit le site Eurekoi ? : "Il existe peu de biographies d’infirmières en lien avec des virus ou des pathologies précises. Le plus souvent, les grandes figures historiques de la profession sont soit des femmes ayant œuvré pour l’amélioration des pratiques et du statut, soit des infirmières s’étant distinguées pendant des périodes de guerre."

Et de citer Thérèse Rastit considérée comme la première infirmière de France en raison de son dévouement lors de la fameuse peste de Marseille. Mais si nous nous penchons sur celles qui nous ont laissé un témoignage écrit de leur vie et expérience, c’est le nom de l’anglaise Charlotte Brown qui surgit : cette infirmière en chef (la matrone comme on dit) accompagnait la British army au XVIIIème siècle et tint un journal-mémoire.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


C’est d’ailleurs une pratique qui est bien attestée au XIXème siècle et qui rejoint la vogue des journaux intimes : en 1860, Florence Nightingale, infirmière et statisticienne, fille d’un épidémiologue reconnu, militante féministe, publia le premier ouvrage sur la pratique et la formation d’infirmière, intitulé Cassandra.

Première guerre mondiale : les médecins et les infirmières montent au front. Sans vraiment y avoir été préparé.es. Les visages déchiquetés, les mâchoires arrachées, les anges blancs, comme on les appelle, se retrouvent à l’arrière des combats sans avoir été formé.es aux soins des blessures des gueules cassées ni aux troubles psychologiques engendrés par ces mutilations irrémédiables. Julie Crémieux le consigne dans ses Souvenirs d’une infirmière paru en 1918. Comme dans J’étais médecin dans les tranchées du médecin chirurgien, Louis Maufrais, et publié par sa petite fille journaliste, Martine Veillet, à l’occasion des 90 ans de l’armistice (2008)…ou encore celui de Jane de Launoy en 1936, Infirmières de guerre : service commandé. Front de 14 à 18. L’écriture de soins comme une écriture de combat…

Heureusement que ces témoignages existent car, à la fin de la guerre, les femmes soignantes sont quelque peu oubliées : "Près de 72 000 infirmières dans toutes les structures de soins à l'arrière ou dans les ambulances près du front sont déployées. 105 sont tuées sous les bombardements, 4 600 reçoivent la médaille des épidémies et seulement 950 seront décorées de la Croix de guerre à ce titre".

Ainsi, lors du défilé de la victoire du 14 juillet 1919, les infirmières et le corps médical tout entier ne furent pas conviés à parader avec les militaires…

Raconter aujourd’hui la pandémie au quotidien met en lumière les inégalités

Avoir eu (ou pas) le temps d’écrire

L’héroïsation de l’infirmière de guerre rend hommage à cette armée de l’ombre, symbolisée par une Edith Cavell par exemple ou, pour la période 40-45, une Madeleine Pauliac, pédiatre et résistante française avec son équipe de jeunes infirmières françaises qui seront chargées de retrouver et de rapatrier des milliers de compatriotes "égarés en Pologne par le conflit et les aléas de la Seconde Guerre mondiale". Elles n’eurent pas le temps de tenir un journal…

D’autres guerres, d’autres carnetières, héroïques aussi : Dang Thuy Tram est médecin engagée, en charge d’un hôpital de campagne au Vietnam. Tuée par une patrouille américaine, elle avait rédigé un journal intime qui fut d’abord caché aux Etats-Unis avant d’être restitué à sa famille en 2005, qui l’a publié trente cinq ans après sa mort et qui a été traduit en français en 2010 sous le titre Les carnets retrouvés. Il a été un bestseller et la jeune femme traitée comme une héroïne nationale.

"Il y a plus d'un an que j'ai quitté ma ville natale, cette année sera-t-elle la dernière loin de la maison ? Soudain, je me souviens des jours d'avant le soulèvement du Sud, des jours plein de bonheur et d’espoir ".

Consécration, publication, médaille posthume (une médaille d’honneur des épidémies a existé un temps dans la France coloniale et est l’objet d’une nouvelle proposition de loi en période de coronavirus pour honorer le personnel soignant) : il reste que l’écriture de soi et de son quotidien professionnel a inauguré ce qu’on appelle une littéracie particulière : rédiger le soin est un acte à la fois privé et public, intime et éthique. Raconter aujourd’hui la pandémie au quotidien met en lumière les inégalités, les failles du système de soin, les systèmes D, les épuisements mais aussi l’humanité…


A lire : Entre intimité et sociologie: réflexions autour des journaux de confinement


Initialement pratique féminine en raison de la féminisation générale des professions du care, les carnets d’aujourd’hui dégenrent un peu… un signe d’évolution positif ?

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.