Josiane Coruzzi : " Avant chaque féminicide, il y a des violences conjugales " 

Camille Wernaers pour les Grenades

En Belgique, au moins 23 femmes ont été assassinées par leur compagnon ou ex-compagnon en 2019. Ces féminicides, comptabilisé par les associations de terrain sur le blog " Stop Féminicide ", commencent doucement à se frayer un chemin dans l’actualité comme un problème de société et pas comme de simples faites divers.  

Certains organismes sont présents sur le terrain depuis de longues années pour venir en aide aux femmes victimes de violences. C'est le cas de l'asbl Solidarité Femmes qui fête ses 40 ans cette année.  A cette occasion, l’asbl a demandé à "Une Petite Compagnie" de mettre en scène une soirée-événement intitulée " 40 Femmes ", le 19 décembre, au Théâtre de La Louvière. Sur scène ce soir-là ou en capsules vidéos, des femmes inspirantes redonneront voix à d’autres femmes qui ne peuvent plus parler, toutes tuées par la main d'un homme. 

Entretien avec la directrice de l’asbl Solidarité Femmes, Josiane Coruzzi, qui a commandité le spectacle 

Quelle a été la genèse de ce projet ? 

" Pour nos 40 ans, nous voulions mettre la question des violences conjugales sur la place publique. Nous avons organisé un colloque international ces 15 et 16 octobre sur les violences post-séparations. Ces violences ont des conséquences dramatiques et cela montre que les violences conjugales ne s’arrêtent pas avec la séparation.  Les hommes n’arrivent pas à passer à autre chose, à lâcher prise. Ils veulent reprendre l’objet de leur domination, ils pensent qu’elles n’ont pas le droit de vivre sans eux. Cela conduit à la question des féminicides. Je connaissais le texte de la journaliste et auteure italienne Serena Dandini et de Maura Misiti, " Blessées à mort " ("Ferite a morte"). Ce sont des monologues à la première personne qui retracent la vie des femmes assassinées parce que des femmes par des hommes proches d’elles. On s’est dit qu’il serait intéressant de faire la même chose à La Louvière et de reprendre ce texte comme fil conducteur. Ils seront lus par des personnalités, comme Malika Attar, Esmeralda Labye, Viktor Lazlo, Chloé Adam ou encore Maria Del Rio. Ces personnes vont vraiment s’engager en lisant ces textes, parce que ce n’est pas rien, de donner une voix à ces femmes décédées." 

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Pouvez-vous nous parler du travail de Solidarité Femmes ?  

" Nous sommes une association féministe qui existe depuis 1979 avec comme objectif d’accompagner les femmes victimes de violences conjugales. Ce sont les associations militantes féministes qui ont porté ces questions sur le devant de la scène. Dès notre création, nous avons créé une maison d’accueil pour femmes et enfants victimes de violences, pour pouvoir les mettre en sécurité. Il n’existait rien à l’époque et l’Etat ne se souciait pas de cette problématique. Les associations pionnières, comme on les appelle, ont donc créé une maison d’accueil à Liège, une à La Louvière et une à Bruxelles. Depuis, nous nous sommes professionnalisées et avec nos compétences et notre expertise, nous sommes considérées comme un service spécialisé sur ces questions. Nous accompagnons les femmes victimes de violences et nous les aidons à retrouver du pouvoir sur leur vie et à sortir de la violence par elles-mêmes. " 

Vous dites que l’Etat ne se souciait pas de ces questions il y a 40 ans, qu’en est-il aujourd’hui ?  

" L’évolution est fort mince. 40 ans plus tard, le bilan est un peu amer. Notre statut en tant qu’association féministe a fort évolué, nous ne sommes plus des lesbiennes mal baisées ou anti-hommes et briseuses de ménages. On ne le disait beaucoup à l’époque. Aujourd’hui, nous sommes des expertes sur les violences conjugales et nous sommes crédibles quand nous nous exprimons sur ces sujets. Je ne dirais pas autant des femmes violentées que j’accompagne… La société continue à faire peu de cas de ces violences. Nous avons mené une recherche sur 5 ans avec les femmes que nous accompagnons et qui ont quitté leur conjoint. 79% d’entre elles continuent à être harcelées, menacées, inquiétées par leur ex-conjoint et les enfants sont souvent instrumentalisé.e.s. Elles ne sont pas tranquilles et vivent encore des années plus tard avec la peur au ventre.  Quand elles portent plainte, on ne le prend pas au sérieux, on minimise les faits, on les accuse d’aliénation parentale, comme si toutes les femmes rêvaient de priver leur ex-conjoint de voir leurs enfants. 40 ans plus tard, la parole des femmes est toujours mise en doute. Quand je vois aussi que le féminicide est traité par les médias, je me dis que c’est bien mais pas suffisant, c’est la face immergée de l’iceberg. Il ne faut pas oublier qu’avant chaque féminicide, il y a des violences conjugales. On parle du féminicide parce que c’est sensationnel mais il ne faut pas oublier de parler des violences qui précèdent le féminicide. On entend aussi qu’il va y avoir des mesures spectaculaires mais s’il n’y a pas de moyens supplémentaires pour lutter contre les violences conjugales et post-séparations, ce ne sont que des effets d’annonce. " 

 Oui, quand je vois que nous sommes bien moins isolées dans le mouvement féministe que lorsque j’ai commencé à militer, cela me rend optimiste

 

Est-ce qu’il y a des choses qui vous rendent optimiste ?   

" Oui, quand je vois que nous sommes bien moins isolées dans le mouvement féministe que lorsque j’ai commencé à militer, cela me rend optimiste. Actuellement, les réseaux sociaux nous aident beaucoup, nous pouvons nous parler en 10 minutes, visibiliser des violences en 15 minutes et maintenir la pression sur ces sujets. Il faut préciser que l’Etat ne nous donne pas les chiffres des féminicides, c’est le blog Stop Féminicide qui le fait et qui utilise les réseaux sociaux pour les visibiliser. Cest très bien. Cela nous permet de voir ce que font les autres et aussi celles qui sont dans d’autres pays. Quand on voit la danse " Le violeur, c’est toi " qui a commencé au Chili et qui se propage partout, cela me rend  également très optimiste. On peut utiliser tous ces moyens qui sont à notre disposition. Et je pense que, grâce à cela, nous allons avancer plus vite que les pas d’escargot que je dois compter depuis 40 ans. "  

 

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Ater-Egales (Fédération Wallonie-Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias. 

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