Joker de Todd Phillips : le vrai méchant est-il une femme ?

Joker de Todd Phillips : le vrai méchant est-il une femme ?
4 images
Joker de Todd Phillips : le vrai méchant est-il une femme ? - © Tous droits réservés

Une chronique de Sophie Mincke

À la question de savoir où sont les femmes, la réponse est toute trouvée : Joker ! En regardant au second plan, on voit se dessiner quelques figures féminines faisant valoir, en trame de fond, le personnage principal –et masculin – d’Arthur Fleck, le clown abimé. Si Joaquin Phoenix a mis du corps et du coeur pour donner une profondeur juste à son rôle, on peut regretter que Todd Phillips en ait manqué dans la création de ces personnages féminins. Le résultat donne à voir un spectacle visuel et auditif léché, malheureusement en proie à un déséquilibre entre humains, sans que ce ne soit celui qu’on croit.

 

Libre à chacun de soupçonner une nième référence christique dans ce film mais l’on compte ici trois figures féminines qui, tour à tour, jalonnent les 122 minutes du film

 

Ne m’abandonnez pas

Libre à chacun de soupçonner une nième référence christique dans ce film mais l’on compte ici trois figures féminines qui, tour à tour, jalonnent les 122 minutes du film. Chacune est coupable, d’une manière ou d’une autre, d’infliger à Arthur Fleck, humain en devenir ou sociopathe en rémission, une vexation initiale et source de bien de maux.

La première à apparaître à l’écran est Debra Kane. Assistante sociale impuissante et démunie qui voit son budget coupé par manque de financement et son travail stoppé net. Sans espoir qu’un accompagnement soit mis en oeuvre, elle ne peut offrir à Arthur Fleck en guise de consolation qu’un sourire désolé empreint d’une déception sincère. Sa présence à l’écran est très brève, mais que nous dit-elle ?

Sous prétexte de mettre en exergue le climat socio-économique désastreux de Gotham City, de faire voir à quel point la ville est soumise à l’inégalité et l’injustice, elle personnifie le premier refus, la première corde qui lâche Arthur. C’est par elle que commence la descente psychopathique d’Arthur Fleck vers ce qu’il est en réalité déjà. Debra Kane symbolise la société qui abandonne un individu fragile en situation précaire avec, pour seule explication, que l’argent n’est pas destiné aux poches des plus démunis mais utilisé pour gonfler celles des riches.

Le Gotham de Phillips a été sorti de son histoire originale et semble avoir été grossièrement plaqué sur notre monde. Sans aucune nuance ni épaisseur, simpliste, il embrasse l’image d’une ville opaque, manichéenne. Une ville dénuée de la moindre complexité et où le clivage entre riches et pauvres sert d’alibi à chaque action.

Ce parti pris est assumé tout au long du film. C’est encore le cas lorsque la jeunesse dorée de Gotham, ici savamment représentée par trois jeunes gens aux allures de gendre idéal et appartenant à la classe des puissants, commence à harceler une jeune femme dans le métro. Remercions ici Todd Phillips de montrer à l’écran les situations de harcèlement dans les transports, ce qui relève de l’intérêt public, mais l'engagement du propos n'est pas évident. Rendre ces trois hommes détestables et bourreaux n’est rien d’autre qu’un artifice servant à légitimer leur assassinat à venir. La jeune femme importunée, elle qui fera sans doute écho à de nombreuses femmes qui verront ce film et qui partageront peut-être cette expérience du métro, du tram, du bus ; cette fille et son harcèlement ne sont ici mis en scène que pour servir un but précis. Ils sont uniquement un outil utile qu’élabore le réalisateur pour légitimer les actes de son héros.

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

Mère ô ma mère

La deuxième figure vient en deux temps et les amoureux de Freud (dont doit faire partie Todd Phillips) vont se régaler. La mère. Alors là, le doute n’est pas permis, dans un sens ou dans l’autre, s’il y a bien quelqu’un dans ce film qui porte la responsabilité du monstre clownesque et des atrocités qu’il commet, c’est elle, Penny Fleck. Tantôt fardeau attendrissant, tantôt folle à lier cruelle, toutes les tares sont bonnes à porter et surtout à reprocher. L’évolution de ce
personnage est quelque peu hasardeuse ; on va de la gentille dame télé accrochée à la mythomane démente en passant par la jeune mère irresponsable. Ça semble être beaucoup pour une seule vie…

Mais que peut bien y faire notre joker sinon subir et veiller sur elle bravement, en sacrifiant sa vie sociale et son développement personnel pour être au côté de celle qu’il aime d’un amour dévoué et infini ? Faut-il comprendre qu’Arthur Fleck devient le joker parce qu’il est un enfant privé de sa vie d’adulte à cause de celle qui l’a mis au monde et dont il continue de s’occuper ? C’est la première pierre portée à l’édifice mais, pour bien consolider le tout et surtout pour écarter le moindre doute formulé dans un autre sens que celui-là ; la mère-fardeau mue en mère-bourreau. Elle est à l’origine du mensonge fondateur, celui qui va enrayer
la machine. Penny Fleck a menti à son fils toute sa vie, le plongeant dans une quête de sens quant à ses origines et achevant de fragiliser son esprit vulnérable. Non, Arthur n’est pas le fils de Thomas Wayne comme il le croit une partie du film, non il n’est pas naturellement une bizarrerie sociale et, oui, il aurait pu vivre en s’intégrant mieux dans cette société qui rejette la différence s’il n’y avait pas eu sa mère et la folie de celle-ci. Martyrisé et violenté enfant, traumatisé et abîmé adulte, Arthur Fleck n’est autre qu’un clown triste rejeté par la société et rendu invisible par ses pairs. Il ne sait pas ce qu’il fait et tue pour exprimer sa rancoeur à
l’encontre de ceux qui, directement ou indirectement, l’ont blessé : les responsables. 

Frissons

Reste à présenter la dernière figure, sans laquelle le film aurait été en manque d’une thématique dont on ne se prive pas à Hollywood : le fantasme. La sensualité, la sexualité, le flirt, tous traités avec désinvolture à la réalisation comme un voile recouvrant l’histoire, quelque chose que l’on pose là, flou, qui finalement n’existe pas. Grossièrement mise en scène par un procédé d’annulation trop usé, la notion du fantasme est ici incarnée par Sophie Dumond, la voisine souriante et innocente d’Arthur. Mère célibataire, elle tombe très vite sous son charme. Avec elle, Arthur est heureux et léger, il ne semble plus être l’homme qu’il est. Et pour cause, la relation n’existe pas ailleurs que dans ses pensées. Lorsqu’il s’en rend compte, il est dans l’appartement de sa voisine qui l’observe, figée et terrorisée. Le plan change soudain et nous n’aurons pas de réponses sur ce qu’il adviendra de Sophie. Elle est le dernier rejet, la goutte d’eau, ça y est. Le monstre peut à présent cesser de se cacher. Après avoir courageusement retenu ses pulsions de meurtres, après avoir subi en silence les violences physiques des hommes et plus grave, celles, symboliques des femmes, enfin, il a acquis le droit moral de tuer sans aucune retenue.

Femmes, je vous hais ? 

Les femmes sont-elles responsables de tous les maux selon Todd Phillips ? La masculinité blessée du personnage principal semble transpirer la sienne et on a envie de lui demander pourquoi la représentation qu’il fait des femmes dans ce film se résume à troisfigures stéréotypées, chacune à l’étroit dans un rôle éteint et vu cent fois.

Si, d’après lui, le film ne porte aucune ambition politique, force est pourtant de reconnaître qu’il l’a construit sur fond de révolte sociale. Dans son long-métrage, Todd Phillips ne cherche pas à faire taire la colère des rues et encore moins sa violence, allant jusqu’à la justifier par des actions meurtrières supposément nécessaires ou inévitables. Pour dénoncer une société qui va mal, où l’injustice entre les hommes existe sous bien des formes et ne recule pas, il est dommage de toujours tenter de le faire au détriment d’une représentation réaliste des femmes.

" Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK