Jennifer Deneffe : "Je voulais que les femmes qui n'aiment pas les hommes aient une place en littérature"

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis trois ans et fervente lectrice depuis qu’elle est en âge de déchiffrer les mots. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les autrices étant souvent absentes des programmes scolaires et des remises de prix prestigieux. Il y a quelques mois, elle a constaté qu’elle ne lisait pratiquement plus que des femmes. Tous les mois, elle propose de découvrir une autrice belge et sa dernière œuvre. Bonne lecture !

Médusa ce sont deux histoires qui s’imbriquent l’une dans l’autre jusqu’à s’unir en tous points. D’un côté, Louis Théodore suspecté d’avoir assassiné son épouse alors qu’il était en pleine crise hallucinatoire. De l’autre, une série de cambriolages rocambolesques orchestrée par Carine Barratini, naine au charisme transcendant, et ses sept sbires tout aussi loufoques. Au centre de tout, l’inspecteur Boel en charge des deux affaires, Audrey Renard psychiatre mandatée par la justice et en charge du coupable présumé et Médusa, l’œuvre du peintre italien Caravage. Le lien entre tous ces éléments ? L’intrigue du deuxième roman de Jennifer Deneffe.

Tambours battants, Jennifer Deneffe nous plonge dans un thriller ultra-documenté incarné par des personnages à la psychologie bien ficelée. C’est simple, chacun d’entre eux pourrait être le héros d’une future histoire que l’autrice écrira peut-être un jour. "Je pourrais envisager une suite de Médusa tant les personnages sont bien installés et ont des spécificités fortes", confie-t-elle.

Un thriller qui méduse

Quand elle prend la plume, Jennifer Deneffe sait de quoi elle va parler. Et pour cause : elle a vraiment croisé les personnes qui ont inspiré ses héro.ïne.s, visité les villes, théâtres de son intrigue, étudié la peinture de Caravage. Jennifer Deneffe a recherché, analysé, préparé. Et même si elle refuse de parler de "phase de recherches" tant la curiosité fait partie de sa personnalité, il faut souligner la qualité de sa documentation. Finalement, rien d’étonnant pour la biographe libramontoise qui a pris l’habitude de se passionner pour d’autres vies que la sienne.

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Médusa, deuxième roman de Jennifer Deneffe. © Tous droits réservés

Mais cette force est certainement aussi la faiblesse de ce roman (pas le premier, mais celui qui la représente le mieux). À force de détails, Médusa s’avère par moments trop dense et inonde ses lecteur.trice.s d’informations peu utiles à l’intrigue.

Reste que tout se tient et même très bien. Chaque mot est choisi, réfléchi et l’ensemble forme un ouvrage bien écrit malgré un "côté un peu vieille France dans mon écriture dont je suis consciente". Je ne la contredirai pas. Ses plus beaux atouts restent, comme précisé au début, ses personnages hauts en couleur et extrêmement bien construits ainsi que sa double (voire triple) fins qui m’a fait tressaillir de rebondissement en rebondissement.

Dernier élément, mais pas des moindres : son sous-titre. Médusa, les femmes qui n’aimaient pas les hommes imprimé en noir et blanc sur une couverture rouge vif. De quoi attirer mon œil paresseux et se démarquer d’une pile à lire kilométrique. Et bien que je ne juge jamais à la couverture, je ne cache pas avoir été intriguée. Et je le suis d’autant plus depuis que j’ai discuté avec son autrice.


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Comment est née l’envie d’écrire un thriller et de raconter l’histoire qu’est celle de Médusa ?

Jennifer Deneffe : "Tout d’abord, il est important de souligner que Médusa représente trois ans d’inspiration. J’ai beaucoup voyagé et j’ai rencontré énormément de personnalités intéressantes. Je suis biographe professionnelle donc curieuse des hommes et des femmes qui dégagent quelque chose de singulier. J’ai découvert la Méduse de Caravage il y a trois ans. J’ai instantanément été subjuguée par ce visage.

Et chemin faisant, quelque chose s’est construit. J’ai écrit avec frénésie. J’ai opté pour un thriller parce que je suis également criminologue et les sujets qui tournent autour de ça m’ont toujours inspiré. Le thriller était une bonne manière de raconter comment on passe de la normalité à la déviance, de la folie à la psychopathie."

J’ai vécu le personnage de Carine Baratini. Je parlais comme elle, marchais comme elle. Je ne pensais plus qu’à ça. Et à un moment il a fallu que je sorte cette histoire et ses personnages de ma tête

Finalement le thriller était un choix au service de l’histoire ?

"C’est cela. Je ne pense pas que je serai amenée à écrire des thrillers à l’infini. Pour Médusa, le genre s’est imposé à moi. J’ai eu le sentiment que c’était le plus facile pour construire l’histoire que je souhaitais raconter. Je voulais ouvrir les yeux du lecteur sur ce qui est normal ou pas. Donner un peu de nuance, de contraste. C’est important à l’heure où les opinions se radicalisent."

Vous dites que cette histoire s’est imposée à vous. C’est très précis comme intrigue pour s’imposer tel quel simplement après la visite d’un musée…

"C’est marrant que vous en parliez, j’ai eu cette conversation avec un ami récemment. C’est étrange à dire, mais dans ces moments-là, une voix vous habite. Par exemple, j’ai vécu le personnage de Carine Baratini. Je parlais comme elle, marchais comme elle. Je ne pensais plus qu’à ça. Et à un moment il a fallu que je sorte cette histoire et ses personnages de ma tête."

Votre ouvrage est très documenté, notamment sur la peinture du Caravage. La phase de recherches a été importante ?

"Je n’ai pas eu l’impression d’en faire. C’est plutôt un mode de vie. Je suis curieuse, je m’intéresse beaucoup à la peinture, aux expositions, à l’art de manière générale. Je suis aussi très cérébrale. Me renseigner ne m’a pas semblé être une tâche. Mais c’est vrai aussi que je me cache encore beaucoup derrière les mots. C’est paradoxal : j’ai besoin d’exprimer et d’énoncer mais en même temps j’ai peur de m’exposer, médiatiquement entre autres. Par exemple, cette interview est compliquée pour moi."

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Peinture de La Méduse de Caravage. © Tous droits réservés

Le sous-titre est une provocation ?

"Quand on connaît l’histoire, on sait que le sous-titre est justifié. Dans les romans, il a souvent été question des hommes qui n’aiment pas les femmes. Je voulais que les femmes qui n’aiment pas les hommes aient aussi une place en littérature."

C’est paradoxal : j’ai besoin d’exprimer et d’énoncer mais en même temps j’ai peur de m’exposer, médiatiquement entre autres. Par exemple, cette interview est compliquée pour moi

Quel accès avez-vous eu à l’écriture et la littérature ?

"C’est clairement par mon père. Il avait un grand bureau, lisait beaucoup et passait son temps à écrire. Pourtant, je n’ai découvert qu’après sa mort qu’il voulait devenir écrivain, après avoir moi-même commencé à écrire officiellement. Il n’y avait que des classiques chez moi. Ça explique aussi mon amour pour les livres classiques et le côté vieille France dans mon écriture."

Et comment avez-vous commencé à écrire ?

"J’ai toujours écrit. Je me vois petite avec un cahier et un crayon inventer des histoires. En 2014, je me suis lancée dans les récits de vie. Mais j’ai toujours fait de la fiction en parallèle, j’aime inventer des choses. Je suis habitée par plusieurs personnalités aussi, j’espère que vous vous entretenez avec la bonne Jennifer (rires)."


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Quelle place est accordée aux femmes en littérature en Belgique ?

"Personnellement, je ne me considère pas comme féministe, même si c’est vrai que j’ai dû faire face à des hommes qui se croient tout permis. Je pense que tout est question de nuance. C’est assez difficile pour moi de répondre à cette question. Par exemple, je me suis rendu compte que je ne lisais pratiquement que des auteurs. J’ai lu Virginie Despentes mais je n’ai pas été mordue par ses écrits. Par contre, j’admire sa liberté, je la lui envie même. Je ne me sens pas encore suffisamment libre quand j’écris, je me planque derrière mes mots. Mais tout cela vient aussi de la rigueur de mon éducation et du fait que je suis très perfectionniste. Après, c’est vrai que si les femmes étaient plus représentées sur les étals de librairie, peut-être que j’en lirais plus…"

Est-ce que vous avez l’impression que les autrices et leurs œuvres sont moins mises en valeur dans les médias, en librairie et ailleurs ?

"C’est un fait. Il n’y a pas longtemps, je regardais La Grande Librairie. C’était une émission spéciale sur les auteurs de thrillers et de romans noirs. En plateau, il y avait cinq hommes pour une seule femme. Est-ce à cause de la société ? Des maisons d’édition trop archaïques qui ne suivent pas le mouvement égalitaire ? Est-ce les femmes qui ont peur de l’exposition médiatique ? Je ne sais pas. Je n’ai pas vraiment de réponse. J’espère que les femmes ont les mêmes chances et droits que les hommes. Mais dans les faits, on compte moins d’autrices. Je préfère poser des hypothèses plutôt qu’être catégorique."

C’est vrai que si les femmes étaient plus représentées sur les étals de librairie, peut-être que j’en lirais plus…

Quelle est la suite pour vous ?

"Le 18 décembre je sortirai une nouvelle, aussi inspirée de l’une de mes récentes rencontres. C’est l’histoire d’un ténor du barreau qui se retrouve à la rue. J’ai vraiment rencontré ce monsieur à la Gare du midi à Bruxelles au début de l’année. On a parlé pendant plusieurs heures sur le quai. J’ai fini par exacerber son histoire, la tirer dans tous les sens et en faire une nouvelle. Pour le reste c’est un peu prématuré pour en parler. On me demande souvent si Médusa aura une suite. Je pourrais l’envisager tant les personnages sont bien installés et ont des spécificités fortes. Par exemple, le personnage de Sept est très intéressant. À voir… "

Médusa – Les femmes qui n’aimaient pas les hommes de Jennifer Deneffe, 15,90€, 303 pages.


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