Inégalités et violences, la face cachée du confinement

Une chronique de Hassina Semah

Si la crise du coronavirus a fait naître de très beaux élans de solidarité dans tout le royaume, elle révèle d’autant plus crûment les inégalités sociales de notre pays. On constate, en effet, qu’en temps de crise – économique, écologique et, en l’occurrence, sanitaire – les groupes sociaux dominés en subissent plus durement les effets ce qui contribue, à creuser, davantage la fracture sociale.

Le confinement pour les privilègié·e·s, le travail de care et le virus pour les autres

Depuis moins d’une semaine, nous sommes en confinement. Des mesures d’une ampleur sans précédent ont été prises pour protéger toute la population belge et endiguer le virus. Dans les faits, on observe que ces mesures bénéficient surtout aux classes moyennes à aisées.

Les personnes issues des classes populaires, les femmes et, a fortiori, les femmes racisées des classes populaires doivent, quant à elles, continuer à prendre soin de la société, la nettoyer et l’approvisionner. Ce travail a un nom : c’est le travail du care. Selon Pascale Molinier, une psychologue spécialisée dans ces matières, le care, "c’est faire quelque chose, c’est produire un certain travail qui participe directement du maintien ou de la préservation de la vie de l’autre". Le travail du care se caractérise par son invisibilité : les équipes de nettoyage ou de ramassage des déchets travaillent quand le reste de la société est ailleurs, on parle peu voire pas aux personnes qui nous livrent repas et autres colis, comme on ne jette qu’un regard distrait et pressé aux caissièr·e·s des supermarchés. Elles et ils doivent être là… sans être là : cela a pour fonction de diminuer l’inconfort social et la culpabilité que génèrent les inégalités sociales. Car, au final, c’est de cela dont il s’agit : peu valorisé sur le plan salarial, souvent moins protégé sur le plan des conventions collectives, ce travail de care est le plus souvent un travail de relégation que doivent prendre en charge des personnes qui n’ont pas le choix et/ou à qui on ne laisse pas le choix. Et ce, même si cela implique une exposition à un virus mortel.

SDF, travailleur·euses du sexe, migrant·e·s, ces corps qui ne comptent pas

Cette crise révèle encore d’autres inégalités très brutales. Avec la diminution de l’offre d’accueil et de distribution de nourriture et en l’absence d’alternatives structurelles partout dans le pays, les personnes sans domicile fixe ou migrantes se retrouvent davantage précarisées et particulièrement exposées au virus puisqu’elles ne peuvent suivre les recommandations de confinement ou même d’hygiène de base. A cela, s’ajoute une perte drastique de leurs revenus habituellement issus de la solidarité des passant·e·s, désormais, confiné·e·s à leur domicile.

La question de la perte sèche des revenus frappe de plein fouet les travailleur·euses du sexe (TDS) : sans possibilité de travailler ni de demander une indemnisation faute de statut légal, nombre d’entre elles/eux se voient surexposé·e·s au virus. C’est ce que dénonce Utsopi, l’union des TDS : "Plus la situation financière des TDS s’aggrave, plus i.elles prennent de risques pour survivre. La violence contre les TDS et les infections sont plus fréquentes lorsque les TDS se retrouvent dans une grande précarité. Plusieurs de nos membres qui ont arrêté leur activité depuis quelques jours, témoignent que certains clients leur proposent une somme d’argent supplémentaire pour une 'passe'. Les TDS qui n’ont aucune autre source de revenus, aucune alternative, ne peuvent pas refuser."

Si l’on comprend aisément, la nécessité de fermer les espaces de passage ou de concentration des individus, on comprend beaucoup moins qu’une partie de la population soit abandonnée face au virus et à la précarisation.

Le confinement, un catalyseur d’inégalités de genre et des violences entre partenaires

En temps de crise, on assiste aussi et surtout à la rigidification des systèmes d’oppression, tels que le patriarcat, le capitalisme, le racisme ou encore le validisme pour ne citer que ceux-là.

Pour les femmes, la situation se complique particulièrement : le confinement pèsera plus lourdement sur elles, notamment en matière de charge mentale et parentale et, a fortiori, en contexte de monoparentalité.

Plus préoccupant encore, elles seront plus à risque de vivre des violences conjugales comme le démontrent, les expériences de confinement chinoise et italienne. En effet, l’isolement social des victimes, la promiscuité accrue avec l’auteur·e, les tensions exacerbées par l’incertitude, le bruit des enfants et les potentiels problèmes financiers du couple constituent un terreau particulièrement propice à l’augmentation des violences, aggravé par un accès amoindri aux services de protection et d’accueil. C’est ce que dénonce une maison d’accueil pour femmes battues tout en encourageant les victimes à appeler la ligne d’écoute spécialisée (0800/30.030) pour trouver des solutions créatives en ces temps de crise. A ce propos, le voisinage peut jouer un rôle encore plus crucial qu’à l’accoutumée : n’hésitez pas à appeler la police si vous pensez que votre voisin·e est en danger ou à vous mettre en contact avec la victime pour convenir, à l’avance, d’un signal d’alerte pour appeler à l’aide (mot, objet mis devant la porte ou jeté dans le jardin,…).

Solidarité et responsabilité individuelles et collectives comme boucliers face aux inégalités

Même si, individuellement, il ne nous pas possible de changer les structures inégalitaires de notre société, il nous est, par contre, donné de renforcer la solidarité autour des personnes les plus précarisées et fragilisées par cette crise sanitaire.

De nombreuses initiatives existent et peuvent faire la différence :

 

Dans tous les cas, prenez soin de vous et des autres !

 

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est également membre des collectifs féministes "Resisters" et "Collecti.e.f 8 maars".

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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