In Zofia Wislocka We Trust, cheffe d'orchestre à la baguette libre

In Zofia Wislocka We Trust, cheffe d'orchestre à la baguette libre
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In Zofia Wislocka We Trust, cheffe d'orchestre à la baguette libre - © Tous droits réservés

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Pourquoi We Trust ? Parce qu’elles ont suivi leur passion, elles y ont cru. Et nous aussi. Des femmes de caractère qui déconstruisent les stéréotypes à leur manière… Septième épisode consacré à la cheffe d’orchestre Zofia Wislocka, un récit d’indépendance.

Zofia Wislocka nous reçoit chez elle, dans son appartement à Etterbeek. Dans le salon, des livres, des tableaux. Notre hôte du jour est un personnage, une véritable conteuse. Elle nous fait le récit de "sa vie faîte de reliefs". Ses yeux racontent, ses paroles à l’accent polonais suivent…

"Tu peux le faire"

"Je suis née dans le centre de la Pologne en 47. Toute petite, j’ai commencé le piano, le violon, le chant." Zofia Wislocka explique avoir grandi dans une grande solitude et trouvé dans la musique un refuge. Adolescente, elle entre au lycée musical, et suit les cours de direction d’orchestre. Elle témoigne d’une jeunesse très stricte en mimant l’autorité avec des gestes saccadés. "C’était une préparation pour la vie."


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À 16 ans, elle doit remplacer son professeur à la direction d’un concert au pied levé. Elle y va, et maîtrise ce baptême de feu malgré son jeune âge. "Mon prof de violon m’a regardée bizarrement et m’a dit : ‘tu sais, je crois que tu peux le faire.’ Et ce, ‘tu peux le faire’ a traversé ma vie", confie-t-elle avec profondeur. Mais il y a un mais, Zofia Wislocka est une femme… Nous y reviendrons.

Elle entre au Conservatoire Supérieur de Varsovie en section direction. Là, surprise, elle découvre que l’un des professeurs est de sa famille."Je me suis rendu compte que j’avais un oncle chef d’orchestre, on me l’avait caché pour ne pas m’influencer. Je n’ai pas pu suivre sa classe. À la fin des études, mon oncle m’a prise dans les bras et il a dit : ‘Je suis vraiment navré que ce se soit passé comme ça entre nous, tu es une fille, tu auras la vie d’un chien, mais ça vaut la peine d’essayer.’" Ce "ça vaut la peine d’essayer" ne cessera, aussi, de l’accompagner…

Varsovie, Bruxelles, Bouillon

Elle sort du Conservatoire de Musique avec la meilleure note en 1971. La Pologne vit alors une page sombre de son Histoire. "J’avais ce papier [le diplôme, ndlr]. Je me suis demandé ce que j’allais faire… Rentrer au village où mes parents m’attendaient avec la dot pour me marier ? Non !"


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Un jour, elle se promène à Varsovie et passe à côté du Théâtre Contemporain. Elle entre et se présente. Ils sont justement à la cherche d’une personne pour guider les musicien·nes lors des 350 représentions de l’année. Elle est prise. Petit à petit, elle s’ancre dans la scène culturelle polonaise, mais Zofia Wislocka a envie d’autres choses que de s’occuper de la musique pour le théâtre. Elle veut des compositions, des orchestres.

Une amie polonaise arrivée en Belgique après les vagues antisémites de 1968 et mariée avec un pianiste lui propose de les rejoindre. Zofia Wislocka débarque seule au Plat Pays vers 74-75. Elle devient copiste de partitions pour la radio, l’Opéra. "Petit à petit, j’ai commencé à connaitre les gens. Je parlais très mal français. J’ai repris des cours de direction au Conservatoire de Bruxelles." Elle y obtient le Prix de direction d’orchestre.

Je me suis demandé ce que j’allais faire… Rentrer au village où mes parents m’attendaient avec la dot pour me marier ? Non !

Elle découvre alors une offre d’emploi pour l’Académie de Bouillon et postule. "J’y ai donné cours pendant 15 ans ! Le samedi, je prenais le premier train, entre les postiers, habillée comme une princesse, à 9h j’étais à Libramont. On venait me chercher à la gare. Une fois, une voiture s’est arrêtée et le mec a pris les chemins dans les bois, j’ai sauté de la voiture, je me suis cassé le bras, mon bras fort à la baguette. Finalement, j’ai commencé à voyager en voiture…", raconte-t-elle.

"Personne ne voulait une femme"

Tandis qu’elle enseigne en Académies, elle continue de rencontrer des musicien·nes. En 81, on lui propose de diriger l’orchestre de l’ULB formé de profs et d’étudiants. "René Defossez [compositeur et chef d'orchestre belge décédé en 1988, ndlr] m’a dit un jour : ‘les amateurs sont sensibles et veulent connaître quelque chose de leur âme.’" Censée rester un mois, Zofia Wislocka dirigera l’orchestre 36 ans. "Je suis rentrée à l’ULB il y a 40 ans. Il y a quatre ans, j’ai quitté ma place pour laisser entrer l’air frais…"


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Elle continue de se présenter dans d’autres institutions. "Personne ne voulait engager une femme. A l’époque, en Belgique, à ma connaissance, j’étais la seule cheffe. Vous pouvez être certaine que s’il y a une femme et un homme qui se présentent, ce sera l’homme qui sera pris, même si la femme est meilleure. ‘La place des femmes est dans la cuisine, et non dans l’orchestre’ a dit Herbert von Karajan, un chef d’orchestre allemand."

En 85, comme elle ne trouve pas de poste, elle se lance dans l’idée de constituer son propre orchestre, et pense au départ à un orchestre de femmes… Elle contacte les musiciennes qu’elle connaît en Belgique. "Elles m’ont dit : ‘Être ton amie, oui ! Mais t’avoir devant nous avec la baguette à 9 heures du matin, ça non !" Elle n’abandonne pas l’idée et crée avec la journaliste Claude Vial l’orchestre à cordes I Musici Brucellensis en 1991. Cet orchestre de chambre composé de 14 musicien·nes fête d’ailleurs cette année ses 30 ans.

Parallèlement, elle poursuit une carrière internationale et dirige de nombreux concerts en Pologne, en Italie, en France, en Allemagne, en Turquie et au Canada, où elle établit des liens solides. "Je suis plus connue là-bas qu’en Belgique !" Nul n’est prophète en son pays….


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Visibiliser les femmes à la baguette

Quand elle a 50 ans, des amis musiciens lui posent la question de ce qu’elle aimerait laisser en héritage… "Faire savoir ce que font les autres femmes qui ont des diplômes de cheffe d’orchestre", répond-t-elle.

En 2000, elle met en place un colloque et rassemble une vingtaine de femmes Maestros venues des quatre coins du monde. "On était dans une salle de l’ULB, nous nous sommes donné la main en nous disant qu’il fallait que l’opinion publique nous prennent en compte." Elle devient Présidente de l’association internationale Femmes Maestros qui organise des rencontres et événements musicaux. "Quand j’ai fait le colloque il y a 20 ans, une femme directrice de grandes maisons en France et en Suisse m’a dit : ‘moi, je n’engage pas de femmes, ça tombe enceinte.’ Je n’ai toujours pas digéré ce ‘ça’."

A l’époque, en Belgique, à ma connaissance, j’étais la seule cheffe. Vous pouvez être certaine que s’il y a une femme et un homme qui se présentent, ce sera l’homme qui sera pris, même si la femme est meilleure

Le maestro est un symbole d’autorité, les femmes dans cette position étonnent encore, mais les choses évoluent… timidement. En effet, les femmes ne représentent toujours que 6% des directeurs musicaux des orchestres. En 2020, est né le concours "La Maestra", destiné aux femmes cheffes d'orchestre à la Philharmonie de Paris.


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Indépendance et liberté

Zofia Wislocka ne s’est jamais mariée. "Je n’ai pas voulu rentrer dans un tourbillon de sentiments arrangés avec un anneau. Tu m’aimes, je t’aime, c’est ça qui compte. C’est l’indépendance totale, je n’ai peur de rien, j’ai tout à gagner. Qui va savoir ce que je veux vivre ? C’est moi!"

Dans les rencontres intenses, les mots les plus intimes sont souvent glissés à la fin de l’entretien, c’est le cas ici aussi… Alors que nous nous apprêtons à nous quitter, elle raconte : "J’avais trois ans, c’était l’hiver du siècle. Mon père est revenu avec un bébé loup à la maison en disant : ‘je n’ai pas pu le tuer.’ C’est comme ça que j’ai grandi avec un loup pendant des mois… J’ai appris à le dompter. L’animal a compris qu’il devenait dangereux, un soir, on a entendu ‘ahouuuu’ et il est parti. J’avais quatre ou cinq ans, ça m’a foutu par terre. Des mois plus tard, deux loups sont arrivés, ma mère m’a dit : ‘cette fois, on va se faire bouffer’, mais non, c’était mon loup qui venait me présenter sa belle…. Je raconte cette histoire de loup parce que ça m’a donné énormément de force."

Nous quittons cette femme libre en lui jurant de lui glisser dans sa boîte aux lettres le livre "Femmes qui courent avec les loups", écrit par Clarissa Pinkola Estés, conteuse et psychanalyste.

De retour à la maison, nous découvrons une note vocale de Zofia Wislocka : "J’aimerais beaucoup laisser un message aux jeunes femmes cheffes d’orchestre : si elles ont une passion, ça vaut la peine de continuer. Les conditions des femmes sont en train de changer et il faut des femmes passionnées pour faire bouger les choses." Voilà qui est fait.


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Vivement l’ouverture des salles, pour découvrir la Maestra à l’œuvre.


La série In... We Trust (Nous croyons en...)


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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