In Sara Rezki We Trust, "la boxe m’a sauvé la vie"

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Aujourd’hui, place à Sara Rezki qui redonne de la force à celles et ceux qui se battent contre le cancer.

Au cœur des Galeries Louise se loge une salle de sports de combat : Phoenix Ada. C’est là que tous les mardi et jeudi à 17h30, le club FightXLife accueille ses habitué·es. Romane, la coach, les entraine et veille au respect du rythme de chacun·e. Ici comme ailleurs, on tape dans le punchingball, mais on adapte la pratique en fonction de son corps. Les membres se remettent pour la plupart de maladies graves, et souvent de cancers.

Derrière cette initiative, Sara Rezki, 47 ans : "Au début, on nous disait, ‘de la boxe pour des malades, mais t’es folle’". Pas folle mais visionnaire !  Sur le ring, le sourire est sur tous les visages malgré l’effort. Plongeons dans la genèse de ce club pas comme les autres, à travers l’histoire de sa fondatrice...


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Au bord du gouffre

"Je suis née et j’ai grandi à Bruxelles. Le mot cancer est entré dans ma vie très tôt. J’avais 10 mois quand j’ai perdu mon papa. Le manque a été dévastateur." Dernière d’une famille de sept enfants, Sara Rezki se révèle la plus rebelle, mais aussi la plus fragile. "Je tombais souvent malade quand j’étais petite. J’ai sillonné les hôpitaux. J’avais des allergies, des bronchites chroniques, de l’asthme..."

Elle a 17 ans lorsqu’on lui diagnostique un premier cancer. Trop jeune pour réaliser la gravité, elle minimise la crise. Elle subit une conisation qui consiste à enlever chirurgicalement une portion du col utérin. À 24 ans, elle met sa fille au monde, mais quatre années après, on lui diagnostique un fibrome : deuxième conisation. "De nouveau je me suis fait opérer et je suis repartie comme si tout allait bien." Entre son travail de manager dans une boutique et sa vie de famille, elle vit à 200 à l’heure.

"Très vite j’en ai eu marre d’être surveillée tous les trois mois. Je souhaitais m’occuper de ma carrière et tout donner."  Un jour, elle est alors âgée de 38 ans, une douleur insupportable l’envahit. Arrivée aux urgences, on lui annonce que le fibrome a évolué en cancer. "Là, c’en était trop pour moi." Sara Rezki tient bon. "Ma fille avait 14 ans à ce moment-là. Je lui ai dit ‘t’inquiète pas, ça va aller tu me connais on va dépasser tout ça.’"

Si elle se veut rassurante, à l’intérieur l’angoisse la gagne. Début janvier, elle repasse des examens, et là c’est la deuxième claque : métastases sur les deux poumons. "Ma vie s’est écroulée. Tout allait tellement vite." Elle enchaine les opérations. "Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je voyais la peur et la crainte dans le regard des autres. Je sentais qu’il fallait que je me batte. Mon corps n’arrivait plus à subir. Heureusement j’étais soutenue par ma famille et le personnel soignant."

Évacuer la colère

Après toutes ces épreuves, ces montagnes russes, Sara Rezki perd pied. "Je me sentais déphasée. Les gens disaient que j’allais bien, que c’était fini, que j’étais une guerrière, que je n’avais plus de cancer. Mais moi, je n’arrivais plus à avoir d’émotions, je ne savais plus comment réagir. Le mot ‘guerrière’ il y a des jours où ça passait et d’autres où j’avais envie de hurler ‘qu’est-ce que tu en sais ? Pourquoi tu parles à ma place ?’"

Elle doit aussi apprendre à accepter son nouveau corps : la maladie lui a fait prendre beaucoup de poids. Une psychologue l’accompagne, l’aide à reprendre pied. La courageuse veut se mettre au sport pour sortir le bouillonnement qu’elle a en dedans. On lui propose du yoga, du taï chi, mais c’est de défoulement dont elle a besoin. "Un jour, avant de décéder, un ami boxeur m’a dit ‘va faire de la boxe’. Sa perte m’a beaucoup touchée, le lendemain, j’ai été acheter des gants de boxe, du matériel et je me suis inscrite au club."

Une nouvelle aventure commence alors pour elle. La découverte est totale. "Au club, je ne voulais pas dire que j’étais malade. Je voulais être comme tout le monde. Au début je restais dans mon coin, mais petit à petit je suis devenue amie avec les coachs et les boxeurs. J’ai repris confiance en moi. J’ai commencé à fréquenter le milieu, les galas."

J’ai déjà été dans des rapports de force avec des hommes quand je m’entrainais. On essayait de me pousser hors de mes limites, mais je tenais

Se battre pour la vie

En parallèle, les cellules cancéreuses pouvant se réveiller à tous moments, elle poursuit son suivi médical tous les trois mois. Durant cette période, il y a des hauts et des bas. Quand ça ne va pas, Sara Rezki se donne à fond à la salle. "Un jour, j’étais en train de m’entrainer. Mon téléphone a sonné, c’était l’oncologue, je me suis écroulée."

Récidive des métastases pulmonaires, il faut à nouveau opérer. Elle frappe de plus belle pour évacuer sa colère. Quinze jours plus tard, l’opération se déroule plutôt bien, sans heurt. Elle réalise alors à quel point la boxe la renforce et décide d’utiliser cet outil et de le mettre à disposition d’autres personnes. Quelques mois plus tard, en 2019, elle crée son asbl Fightxlife. Son objectif : améliorer la condition physique des patient·es atteint·es du cancer ou d’une autre maladie pendant et après les traitements.


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Mais l’association propose aussi un cadre pour réinsérer les personnes dans une vie sociale active et ainsi lutter contre l’isolement causé par la maladie. Sara Rezki présente son projet aux médecins, se rend dans les hôpitaux. Son idée séduit. "On ne se frappe pas dessus, mais dans les mains ou dans le sac. On travaille autant l’estime de soi que la condition physique ou les bienfaits psychologiques." La boxe entre pairs, parce qu’on est plus fort·es ensemble. La pandémie a mis le projet en pause, mais aujourd’hui, la vie a repris ses droits et son club ses membres.

"On est en train de faire un test avec les patient·es de la Clinique César De Paepe, les médecins nous envoient les patient·es. On dépose aussi des flyers dans les maisons médicales." Des cours de boxe sont également donnés à la piscine, l’eau facilitant le travail des articulations de certaines personnes en rémission. C’est clair, la résilience est au cœur de toutes ses actions.

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Vive les boxeuses

"On me voit comme une personne très forte, mais à l’intérieur ce n’est pas toujours le cas, c’est pour ça que je lâche mes blessures sur le ring." Visibilisée par son initiative, Sara Rezki est devenue une figure de la lutte contre le cancer, mais aussi de la boxe au féminin. Contactée par des femmes ayant envie de boxer en non-mixité, elle a voulu leur proposer un espace dédié. Depuis peu, Fightxlife a donc ouvert un club 100% féminin à Molenbeek à la salle Amal Amjahid.  

Le mot ‘guerrière’ il y a des jours où ça passait et d’autres où j’avais envie de hurler ‘qu’est-ce que tu en sais ? Pourquoi tu parles à ma place ?’

C’est une tendance générale, de plus en plus de femmes débarquent sur les rings. À présent, elles veulent dépasser les stéréotypes liés aux sports de combat. "Je crois que la boxe et le sport en général sont devenus de plus en plus accessibles. Quand j’étais jeune, je voulais déjà pratiquer la boxe, mais il n’y avait que des hommes dans le milieu. Quand tu rentrais dans le club, tous les visages se tournaient vers toi."

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En effet, la discipline a été réservée exclusivement aux hommes pendant trop longtemps. La compétition ne s’est d’ailleurs ouverte aux femmes qu’à la fin des années 1990, et ce n’est qu’en 2012 que la boxe féminine a fait son entrée parmi les disciplines des Jeux olympiques ! Ce sont les grandes boxeuses qui ont ouvert la voie aux autres femmes. À l’instar de la Française Myriam Lamare, douze fois championne du monde en boxe française et boxe anglaise. À Bruxelles, la championne c’est Sanae Jah qui en inspire plus d’un·e.

Si les mentalités évoluent, il reste encore beaucoup de travail pour déconstruire le sexisme dans le sport. "J’ai déjà été dans des rapports de force avec des hommes quand je m’entrainais. On essayait de me pousser hors de mes limites, mais je tenais", confie Sara Rezki. "Quand ma coach a commencé à boxer il y a 20 ans, les femmes venaient seulement d’avoir l’autorisation de monter sur le ring ! Aujourd’hui, c’est beaucoup plus ouvert, mais dans les clubs on te dit encore souvent ‘tu es une fille, vas avec les autres filles’ même si tu sais mettre les hommes à terre. Il y a aussi les coachs qui répètent ‘vous frappez comme des meufs’ !", ajoute Romane, la coach de FightXLife.

C’est certain notre femme du jour apporte sa pierre à l’édifice du sport inclusif et invite chacun·e a boxer avec ses forces et ses faiblesses pour gagner en confiance en soi et en son corps. Mais surtout confiance en demain, avant de quitter la salle, elle confie : "Hier, je suis devenue grand-mère pour la deuxième fois !"


Dans la série In... We Trust (Nous croyons en...)


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

 

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