In Rihab Mohamadi We Trust, se libérer des peurs

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Pourquoi We Trust ? Parce qu’elles ont suivi leur passion, elles y ont cru. Et nous aussi. Des femmes de caractère qui déconstruisent les stéréotypes à leur manière… Onzième épisode consacré à la coach Rihab Mohamadi qui se donne comme mission d’accompagner chacun·e vers l’acception de soi.

Nous retrouvons notre hôte du jour, chez elle, à Molenbeek. Dans la bibliothèque, des livres de psychologie, sur la table à manger des pistaches, sur les meubles du salon, des souvenirs de son pays d’origine : le Maroc. Rihab Mohamadi est coach en développement personnel. Elle est suivie par plusieurs milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Son parcours, c’est avant tout une histoire de femme et de liberté.

"Je suis née et j’ai grandi à Tanger. Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours sentie en décalage avec la société", introduit-elle.

Son enfance est marquée par une séparation brutale. "J’ai été élevée avec un cousin jusqu’à mes six ans et un jour sa mère qui était française est venue et l’a emmené avec elle.  Elle a coupé tous les contacts. J’ai grandi avec l’idée de partir faire mes études en France pour le trouver. La vie en a décidé autrement..." Est-ce cet événement qui influencera par la suite son besoin de recherches, sa quête à travers les mécanismes humains ?


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Refuser la domination masculine

Rihab Mohamadi a toujours été interpellée par la condition des femmes. Toute jeune déjà, elle écoute les histoires des adultes en visite chez ses parents. "Les injustices que les femmes vivaient me questionnaient." Elle continue : "Aussi, quand j’étais jeune, je n’acceptais pas qu’on ne me laisse pas tranquille quand j’allais dans un café. J’étais toujours en lutte." Elle décide de se plonger dans des études de psychologie, mais ses proches lui répètent qu’au Maroc, personne ne consulte les psychologues. "Fais des études qui ouvrent plus de portes !", lui serine-t-on. Elle se lance dans un cursus de management à Tanger.

Jeune adulte, le sexisme du monde du travail devient sa réalité. "Un jour, je devais faire une enquête auprès de chefs d’entreprise, le gars s’est retourné vers son collègue et a dit avec cynisme ‘les femmes commencent à s’émanciper au Maroc’. À ce moment-là, je ne savais pas encore comment réagir à ce genre de propos." Il la force à lui donner son numéro de téléphone, et lui fait des propositions salaces. Elle se défend, mais le harcèlement continue dans une autre entreprise où elle est engagée comme stagiaire. "J’ai voulu aller à la police, mais je me suis dit qu’on allait me reprocher d’être responsable des avances de ce patron malintentionné. Je n’ai jamais pas pu en parler parce que c’était tabou dans la société."

Trop émancipée pour les uns, pas assez pour les autres

En 2003, à 23 ans, seule, elle quitte le Maroc pour la France. Elle s’inscrit dans une école de commerce à Dijon pour suivre un master en management et changement. "J’étais très mal les trois premiers mois, loin de ma famille, loin de mon pays. Dans cette école, j’étais clairement considérée comme ‘la Marocaine qui vient d’un pays sous-développé’."

Quand j’étais jeune, je n’acceptais pas qu’on ne me laisse pas tranquille quand j’allais dans un café. J’étais toujours en lutte

Un jour, un professeur lui dit : "C’est normal que tu te sentes mal, les femmes françaises sont beaucoup plus émancipées que les femmes marocaines." Elle n’en revient pas de ce jugement. "Encore cette histoire d’émancipation ! J’étais considérée comme trop émancipée au Maroc et pas assez en France...".  Les autres élèves la laissent aussi à l’écart. Victime de racisme, Rihab Mohamadi se réfugie dans la solitude.

Et puis, le vent tourne, son projet de fin d’études reçoit la première note. "Les profs et les étudiants qui m’avaient rejetée n’en revenaient pas." Elle décroche un stage dans une grande entreprise à Lyon, puis part à Paris pour entamer un autre master. "À ce moment-là, je m’apprêtais à rentrer au Maroc, mais j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari."

L’heureux élu est belgo-marocain, c’est comme ça que Rihab Mohamadi débarque au plat pays en 2007. "Je ne connaissais rien à la Belgique, à part les plaques de voiture rouge et blanche des ressortissants en visite au Maroc", confie-t-elle en riant.

Le basculement

À Bruxelles, elle ouvre une société de titres-services. Pour elle, c’est une façon de permettre aux femmes d’être indépendantes financièrement. Au sein de son entreprise, elle organise des activités de cohésion sociale, des ateliers de créativité. "J’ai fait ça pendant 5 ans. Cette entreprise, j’y tenais énormément, mais je devais gérer toutes les difficultés causées par les clients, l’État, les travailleuses. Je souffrais d’insomnies. J’avais une boule de stress en permanence."

C’est pendant cette période turbulente que naissent ses deux filles en 2010 et 2012. "La première avait un lit dans le bureau, je la trimballais partout. Un jour, je me suis dit stop, c’était trop."

Pour amorcer son changement de vie, elle entame une formation d’un an en coaching. Cette période la mène à de grandes remises en question. Elle décide de fermer sa société pour de bon. "J’ai déposé le bilan, je suis sortie, j’ai pleuré un bon coup, et puis je me suis essuyé le visage et je me suis dit ‘maintenant go’."

Après une année de break, elle travaille comme formatrice "français langue étrangère" pendant deux ans dans une école de promotion sociale. À la fin de ce contrat, elle se retrouve à la recherche d’un emploi. En vain. Elle commence à faire du bénévolat à la maison des femmes de Molenbeek. Elle anime des ateliers autour de la confiance en soi, des relations de couple, de l’éducation des enfants, du travail...  "Ce fut une très belle expérience. Ces femmes sont là, elles ont des histoires incroyables à raconter, mais on ne les connait pas, on ne les écoute pas et en plus, souvent la société les juge. J’ai vraiment été touchée par leur reconnaissance. Elles me répétaient ‘Merci, il n’y a personne qui nous parle de tout ça.’"

Prendre en compte les réalités culturelles

En découvrant l’impact de ces moments de partage, elle décide de créer son association "ma vie en main". En plus des ateliers de développement personnel, elle organise des sorties culturelles. "Un jour, nous étions un groupe de femmes. Nous sommes allées voir un concert de jazz, ce qui n’est pas trop courant dans notre culture... Nous avons passé une super soirée et beaucoup de femmes m’ont dit : ‘Je ne serais jamais rentrée là si nous n’avions pas été toutes ensemble.’"

À travers toute sa pratique, la coach aborde la déconstruction des croyances et des stéréotypes. Rihab Mohamadi pointe le regard des autres comme première entrave à la liberté.

Pour avoir plus de rayonnement, depuis 2016, elle officie également sur les ondes de AraBel, la radio communautaire qui cible le public arabe, berbère et musulman. "Au début, je me demandais qui allait m’écouter, j’avais peur, mais le miracle a opéré." Au fil des années, "coach Rihab" est devenue une référence dans la communauté.

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In Rihab Mohamadi We Trust, se libérer des peurs © Tous droits réservés

Sa pratique est ouverte à toutes et tous, mais à force d’expériences, elle est venue combler un vide. "Je viens de cette culture maghrébine que je connais très bien. En travaillant avec les femmes, j’entendais leurs problèmes. Le développement personnel est universel, mais je suis sensible aux enjeux culturels. Certain·es professionnel·les d’autres cultures ne comprennent pas ce qu’il y a derrière certaines problématiques. J’amène la réflexion autrement."

Du plus loin que je me souvienne, je me suis toujours sentie en décalage avec la société

Rétablir l’équilibre

En 2018, elle ouvre son cabinet à Molenbeek et l’année suivante, elle rejoint à mi-temps AWSA-Be, une association laïque qui milite pour la promotion des droits des femmes originaires du monde arabe. Elle combine cet emploi à ses activités de coaching sous le statut d'indépendante complémentaire.

En 2020, le confinement vient augmenter le niveau de stress et les tensions de toute la population. La spécialiste décide alors d’apporter sa touche à la vague de solidarité en lançant bénévolement un groupe "Coaching collectif de chez soi" où elle propose des "lives" et des activités à 1600 personnes.

En cabinet, à la radio, sur les réseaux sociaux, via WhatsApp ou sur Youtube, elle se veut accessible au plus grand nombre.


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"Mon but, c’est vraiment d’inviter les gens à venir déposer ce qu’ils ou elles ont à dire, parce qu’on ne parle pas assez, surtout quand il y a des tabous. Quand certaines personnes ne sont pas ‘coachables’, je les redirige vers des professionnel·le·s adéquat·es : des sexologues, des psychologues, des psychiatres."

Concernant les peurs et les stéréotypes, elle observe des changements de mentalités. Elle a d’ailleurs commencé à travailler avec un groupe d’hommes sur les masculinités. "Avec eux, j’organise des ateliers sur l’éducation des enfants. C’est intéressant, ils peuvent exprimer leurs doutes." Sa démarche s’inscrit dans une vision féministe. "Dans cette société patriarcale, l’égalité n’est pas atteinte entre les femmes et les hommes. Il faut rétablir la balance que ce soit dans le partage des tâches, l’égalité salariale ou le respect de qui on est."

Aujourd’hui comme par le passé, Rihab Mohamadi continue de questionner le monde, mais elle a fait du non-jugement un principe de vie. "Je suis arrivée à faire la distinction entre les personnes et leurs agissements. Je répète toujours aux gens que je n’ai pas la vérité absolue, qu’ils et elles doivent cheminer et que je ne suis pas là pour imposer quoi que ce soit. J’essaye juste de les guider vers la liberté."


La série In... We Trust (Nous croyons en...)


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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