In Makoto We Trust, la calligraphie pour faire sortir des cases

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Aujourd’hui, rendez-vous avec Makoto qui décloisonne les univers artistiques et questionne notre rapport au monde.

C’est à l’Espace Magh que se tiendra à partir du mercredi 20 octobre l’exposition Roots de la "calligraffitiste" Makoto. Pour l’heure, à quelques jours de l’ouverture, nous la retrouvons dans un café à Anderlecht.

"Moi je suis née ici, dans ce quartier. J’ai beau voyager, mon home sweet home’, c’est Anderlecht", introduit l’artiste. Sur son t-shirt, une de ses œuvres : le continent africain calligraphié. Si les murs et les toiles sont ses principaux modes d’expression, le textile lui sied de temps à autre. D’origine amazighe, elle porte ses racines en héritage. "Il est écrit ‘wahda’, unité. Je l’ai créé alors qu’on parlait beaucoup de racisme subsaharien dans le Maghreb. Ce continent, c’est le nôtre, on est tou·tes africain·es." Pluralités des identités et messages positifs, plongeons dans son parcours.

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Résilience et création

Depuis toujours donc, c’est à Anderlecht qu’elle a ses repères. Ici se confondent ses plus beaux comme ses plus tristes souvenirs. Adolescente, elle perd son père et son frère dans des conditions très difficiles. "Les épreuves de la vie font la personne, la créatrice que je suis devenue. Je pense que si tu as une vie très lisse, ce sont d’autres choses qui sont exprimées." Makoto, 41 ans, est aujourd'hui maman de 2 garçons de 17 et 19 ans. "En tant que mère célibataire, on a un autre parcours. Ça peut être tellement épuisant, mais aussi tellement riche..."


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Sociologue de formation, c’est à la suite d’un stage organisé par son ami Dema qu’en 2012, elle se lance dans la calligraphie : contraction de beauté (kallos) et écriture (graphein). Pour elle, c’est le déclic. "J’ai toujours aimé l’esthétique de la langue arabe. J’ai toujours adoré dessiner, griffonner, écrire. Pendant le stage, j’ai découvert à quel point la calligraphie me faisait du bien, à quel point ça me permettait de faire le vide."

Après cette expérience, elle prend des cours à l’espace Magh et petit à petit se fait connaitre à travers ses œuvres. Son blase, "Makoto", elle le tient du célèbre manga de de Mamoru Hosoda "la traversée du temps". "C’était mon pseudo-Facebook, j’aimais ce personnage qui a le pouvoir de remonter dans le temps. Quand j’ai cherché un nom d’artiste, j’ai voulu changer par “Fille de Barbarie” en résonnance à mes origines berbères, mais tout le monde m’appelait déjà Makoto, alors c’est resté."

Ce pseudonyme, c’est aussi un choix délibéré de questionner les préjugés. Notre interlocutrice explique avoir en horreur l’enfermement dans des cases. "J’aime bien brouiller les pistes. Je ne veux pas qu’on vienne me chercher parce que je suis une femme musulmane. Ce cliché ‘diversité-émancipée-libérée m’agace. Makoto est un nom à consonance japonaise, je fais de la calligraphie arabe, il y une influence japonisante, mais je suis aussi inspirée par le hip-hop des années 90 durant lesquelles j’ai grandi. Je suis un patchwork de rencontres. Et c’est ça qui est intéressant, c’est ça vivre à Bruxelles."

J’ai découvert à quel point la calligraphie me faisait du bien, à quel point ça me permettait de faire le vide

L’importance de la reconnaissance et de l’héritage

Son art est appelé le calligraffiti, elle empreinte les codes de la calligraphie, mais utilise des marqueurs contemporains. "La calligraphie est un art ancestral. Je peux me la réapproprier avec les outils urbains du graph’ et ça j’adore." En 2017, elle participe à une première exposition collective avec d’autres femmes graffeuses à Bozar. Elle y présente alors sa série de trois toiles intitulée "Black Star".

En 2020, c’est à l’Espace Magh qu’elle inaugure sa première expo solo "Roots". "C’est quand même chouette, c’est là que j’ai pris des cours et me revoilà sept ans plus tard... J’aime bien l’idée de cycle. Je me sens remplie de gratitude. Au vernissage, c’était très important pour moi qu’il y ait les membres de ma famille : ma maman, mes deux grandes sœurs et mes fils. Mon papa était avec nous aussi parce que j’avais réalisé son portrait et j’ai fait une allocution où j’ai évoqué mon grand frère." Interrompue par le confinement, c’est cette expo qui reprendra dès ce mercredi

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Dans ses œuvres, l’artiste écrit sous forme calligraphique des mots porteurs de messages positifs, des expressions qui ont du sens pour elle, à l’instar des mots ‘amour’ et ‘respect’, ‘beauté’. Aussi dans Roots, Makoto revient sur son histoire familiale. "J’ai réalisé un portrait de mes parents quand ils sont arrivés en Belgique du Maroc dans les années 70. C’était ma manière de leur rendre hommage, de poser quelque chose de symbolique, de significatif."

C’est en devenant adulte qu’elle a pris la mesure de l’importance de la transmission.  "C’est après mes trente ans, dans des endroits branchés que j’ai réentendu la musique de mes parents. Ça m’a fait l’effet de madeleine de Proust : par exemple la radio Al Manar passait des musiques de Fayrouz, Oum Kalthoum ou Nass El Ghiwane, les Rolling Stones d’Afrique. J’ai un projet Roosts 2 sur cette transmission culturelle très riche qui s’est faite de manière silencieuse. C’est mon héritage, je dois me le réapproprier et ne pas laisser quelqu’un d’autre le faire."


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Garder son âme d’enfant

Makoto est artiste bien sûr, mais aussi professeure à Molenbeek, et ce depuis une quinzaine d’années. "Je donne cours de philo à des enfants de 6 à 12 ans. C’est génial ! En classe, on parle de racisme, de sexisme. Je sens que ça me nourrit, les petits me donnent tellement. Ils me permettent de garder mon âme d’enfant, mon émerveillement. Quand on est adultes, on met souvent des masques... "

Au fil des années, cette artiste-prof-sociologue observe les changements de mentalités auprès des jeunes. "Il y a 10, 15 ans, les élèves ne posaient pas trop de questions sur le genre, les sexualités, la religion. Aujourd’hui, les filles osent beaucoup plus. Je répète toujours, moi je ne suis ni l’imam, ni papa, ni maman. Je n’ai pas l’autorité morale de dire ‘c’est bien ou c’est mal’, cependant on discute et on réfléchit ensemble. Je n’ai pas de réponses toutes faites, moi-même j’ai des questionnements."

Son travail à ¾ temps lui laisse de l'espace pour la création. "Pendant plusieurs années, j’étais concentrée sur la calligraphie, mais une fois qu’on m’enferme dans une case, je veux en sortir. C’est mon côté un peu rebelle. J’ai commencé la poterie l’année dernière. À nouveau, le fait d’utiliser le geste me permet de ne pas toujours être dans le cérébral. Je peux être artiste, prof, maman, amie, amante. On est chacune tellement de choses..."

"Nous n’avons pas besoin d’être sauvées"

Résolument engagée, nous lui demandons si elle se considère comme féministe. "Encore une fois, je n’aime pas les étiquettes, mais oui je suis féministe. Mes créations parlent de liberté, d’amour, de respect."

Comme concernant ses élèves, Makoto remarque de grands changements au niveau de la jeunesse, notamment via les réseaux sociaux. "J’aime bien bousculer les codes, mais je garde une certaine réserve en comparaison aux jeunes filles nées dans les années 90. Elles, elles gueulent, elles ne prennent pas de gants. Je les encourage à 100%. Le féminisme a longtemps été très blanc, et le message aujourd’hui, c’est qu’on n’a pas besoin d’être sauvées, on se sauve nous-même. Ce serait bien que toutes les femmes soient sur un pied d’égalité."

Je peux être artiste, prof, maman, amie, amante. On est chacune tellement de choses

Avant de nous quitter, elle ajoute : "Je n’aime pas trop ça me mettre en avant, c’est rare que j’accepte les interviews, mais j’ai kiffé la conversation !" Qu’on se le dise, le plaisir est partagé. En attendant son expo, ce samedi soir, l’Espace Magh accueille une autre femme qui décloisonne à travers l’art et la poésie : la chanteuse franco-tunisienne Nawel Ben Kraïem. "Je serai au concert, c’est marrant, elle m’avait contactée sur Insta parce que je fais des customs de baskets justement !"  La boucle est bouclée !

Roots à découvrir du 20 octobre au 13 novembre à l’Espace Magh.


Dans la série In... We Trust (Nous croyons en...)


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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